CHAPITRE CINQ
EUROPE DE L’EST, URSS ET RUSSIE : SORTIE DU TUNEL ?
L’Europe de l’Est et l’URSS du socialisme réellement existant
Je commencerai par dire que je n’aime pas l’expression retenue pour ce titre. Elle a été inventée par Rudolf Bahro et impliquait que les régimes en question étaient socialistes dans leurs fondements essentiels, mais qu’ils étaient l’objet de déformations, graves pour certains, moins pour d’autres, mais surmontables, permettant à des réformes éventuelles de faire évoluer ces systèmes vers un meilleur socialisme, qu’il s’agisse de réformes guidées par une conception du type « socialisme de marché » ou par une conception fondée sur des formes de démocratisation faisant reculer l’aliénation marchande et économiste.
Les régimes en question étaient-ils « réformables » ou non ? La question est mal posée. Il n’y a pas de société condamnée à ne pas pouvoir se transformer. L’avenir est toujours ouvert et dépend des luttes sociales, politiques et idéologiques qui s’y déploient en réponse aux problèmes auxquels elle est confrontée. Pour moi les régimes « soviétiques » étaient condamnés à se transformer ou à disparaître un jour ou l’autre : je l’ai écrit à partir de 1960. Mais ils pouvaient évoluer ou même tomber à droite, au centre ou à gauche; et cela dépendrait des luttes qui s’y développeraient. Je souhaitais évidemment qu’ils évoluent ou tombent à gauche, c’est à dire que les classes dominées soit leur imposent une évolution dans ce sens, soit parviennent à les renverser par un mouvement fort ouvrant cette alternative. Cet espoir n’était en aucune manière absurde ou illusoire, et lutter pour qu’il devienne réalité est le seul principe d’action politique défendable, à mon avis. J’aurais même considéré leur évolution « au centre » comme positive, c’est à dire une réforme donnant des assises stables - pour un temps - à un « socialisme de marché » associant formes collectives de propriété dominantes et large recours à un marché régulé. Dans la perspective de la longue transition au socialisme cette étape n’est pas nécessairement absurde. Ils sont finalement tombés à droite, c’est à dire que la pire des alternatives s’est imposée. Cela s’explique mais n’était en aucune manière la seule possibilité.
Ceux qui ont repris la formule - l’opinion dominante dans le monde occidental - n’ont jamais pensé que le socialisme fut possible. L’ayant décrété « non réformable » celui-ci serait tombé pour céder la place à une restauration capitaliste pure et simple (ce que j’appelle tomber à droite) parce qu’il ne pouvait pas exister d’autre alternative. C’est pourquoi l’expression de « socialisme réellement existant » leur plaît. Ce qui aurait démontré être une utopie impossible c’est bel et bien le socialisme, qui aurait défini le caractère essentiel des systèmes en question. Or pour moi ces régimes n’étaient pas socialistes. Je ne reviendrai pas ici sur les analyses qui m’ont conduit à les voir comme des variétés particulières du capitalisme - « un capitalisme sans capitalistes » ai-je écrit.
J’ajouterai que ceux qui parlent du « socialisme réellement existant » ne discutent jamais du capitalisme dans les mêmes termes. L’idéologie dite libérale dominante parle du capitalisme en termes abstraits comme d’un idéal-type rationnel sans histoire. Cela leur évite d’avoir à affronter la réalité du capitalisme, et singulièrement l’opposition de ses formes centrales et périphériques, immanente à son expansion mondialisée.
J’ai déjà mentionné (plus haut page 31) mes visites précoces - j’étais étudiant - dans trois démocraties populaires : la Tchécoslovaquie, la Pologne et la Hongrie. Je ne suis retourné dans deux de ces trois pays que plus de trente cinq ans plus tard, alors que leurs régimes dits communistes s’étaient effondrés.
En septembre 1991, dans la jolie petite ville de Venice, située sur un lac au sud ouest de Budapest, je participais à ce colloque au cours duquel le fameux Oleg Bogomolov a fait l’intervention curieuse que j’ai commentée plus haut. Je retrouvais Budapest dont j’avoue que j’avais un peu oublié la topographie, ne me souvenant que vaguement du beau vieux Buda (tout de même aujourd’hui bien restauré pour être vendu par appartements à la nouvelle bourgeoisie), du Parlement - copie de Westminster - et de la grande île au milieu de ce superbe Danube - la largeur du Nil, pas celle de la Seine, de la Tamise ou du Rhin ! Je retrouvais également avec un souvenir nostalgique ce fameux café 1900 logé sur une place agréable de Pest, lui aussi bien restauré, comme la grande place décorée par les statues imaginaires des fondateurs de la nation - les chefs Huns, Attila et autres, bien grimés en Mongols à belles moustaches. Floraison également de sex-shops et autres « salons de massage » à l’usage des nouveaux touristes allemands. Nous fûmes logés, Isabelle et moi, dans cet extraordinaire vieil hôtel 1900 de Buda (le Gellert), dont j’ai apprécié les bains turcs alimentés par une source minérale. Un véritable chef d’œuvre de la « belle époque ». Mes amis hongrois, Imre Marton, vieux communiste, réfugié en France pour fuir Horty, résistant rentré en Hongrie en 1945, africaniste qui a séjourné quelques temps en Guinée, avec lequel j’ai toujours trouvé le moyen de discuter fort librement des problèmes du socialisme, que j’invitais d’ailleurs à l’une de nos grandes rencontres Nord-Sud organisées par le Forum du Tiers Monde. Marton était tombé dans un désespoir sans fond de voir le régime tomber à droite; il est mort en 1998. L’économiste Tamas Szentes, rencontré pour la première fois à Dar es Salaam dans les années 1970, est, à mon avis, un des meilleurs analystes du capitalisme mondial et des problèmes du « socialisme réellement existant ». C’est un homme de qualité, de surcroît plein d’humour. Il avait occupé des fonctions importantes au sein de la commission du Parti chargée de la réforme dans la seconde moitié des années 1980. Il y avait défendu avec ténacité et habileté des positions de réformes centristes (un socialisme de marché, contrôlant les relations extérieures et garantissant une répartition correcte du revenu). Il m’a raconté par le détail comment et pourquoi ce plan a été rejeté par la « majorité » : la bourgeoisie du Parti voulait tout simplement restaurer le capitalisme à son profit. La gauche est toujours vivante en Hongrie et j’ai eu l’occasion de discuter de ses perspectives avec les jeunes qui en assurent la relève, la brillante jeune femme Andréa Szego, Andor Laszlo, Agnes et Gabor Kapitany qui militent au service des syndicats et publient une revue de qualité (à laquelle je collabore de temps à autre) sur les problèmes de la lutte pour le socialisme. Par contre beaucoup de ceux qui constituaient la vieille garde des économistes célèbres du système déchu ont tout simplement tourné casaque et renouvelé le moyen de poursuivre leurs carrières, encensés par la Banque Mondiale (comme Kornai).
Je suis retourné en Tchécoslovaquie il y a quelques années, en simple touriste avec Isabelle, ma fille Anna et sa copine Claire. Nous sommes allés passer trois jours à Prague. J’avais un souvenir précis de cette ville superbe et particulière par la richesse phénoménale de son style baroque, qui n’est pas seulement celui de ses monuments mais qui se déploie dans toutes les rues de sa vieille ville. Je l’ai retrouvée. Par contre la « Cité universitaire » d’Opletalova - où j’avais séjourné clandestinement - me parait avoir été détruite, ou transformée au point d’être méconnaissable. Aucun contact politique. Sur la route, destinés aux touristes allemands, se succèdent les « Erotik ». Nouvelle destinée du protectorat rétabli de Bohème Moravie, en attendant le retour des Sudètes sans doute. Je n’éprouve qu’un mépris profond pour la nouvelle classe dirigeante, et notamment pour son Président Vaclav Havel. Célébré comme un libérateur démocrate, ce piètre individu n’avait jamais été qu’un mauvais fabricant de pièces de théâtre. Soit disant boycottées par le régime communiste, ces pièces sont sans doute si peu intéressantes qu’on ne les joue toujours pas... Le cynisme et la vulgarité caractérisent la nouvelle bourgeoisie tchèque. Doit-on s’étonner alors que le Ministre des finances Vaclav Klaus - « libéral » - ait déclaré tout de go : il va falloir faire rendre à ces cochons d’ouvriers (les termes mêmes employés par ce monsieur) ce qu’ils ont obtenu dans le passé ! A Berlin, dans un de ces colloques organisés par quelques fondations allemandes, je rencontrais un specimen de ces nouveaux « cadres libéraux », qui me disait : nous somme un petit pays, on sera toujours dépendant, mais il vaut bien mieux dépendre des riches (comme les Allemands pensait-il) que des pauvres (comme les Russes). Oui, vous avez bien raison, je lui répondais - Voyez Haïti, ce pays dépend des Etats Unis, c’est peut être le paradis dont vous rêvez pour l’avenir de la Tchéquie. Bec cloué.
Je ne suis pas retourné en Pologne. Je gardais un souvenir ému des camarades courageux, souvent tout juste sortis des camps nazis, que j'avais rencontrés. Lorsque Solidarnosz est apparu, je n'ai pas partagé l'enthousiasme naïf de ceux qui y voyaient un renouveau du mouvement ouvrier. La CIA ne soutenait t elle pas ouvertement le mouvement? Et j'ai appris à savoir que les puissances impérialistes n'ont jamais soutenu un mouvement progressiste quelconque. Jamais. La suite devait prouver que j'avais raison. La névrose anti russe, la papolâtrie, l'admiration des Etats Unis devaient fatalement tout emporter.
J’ai été dans l’ex RDA seulement après que celle-ci eut disparu, annexée par l’Allemagne de l’Ouest. J’y ai rencontré des intellectuels parmi les plus éveillés et les plus sympathiques que je connaisse en Allemagne (comme le philosophe Joachim Wilke et des cadres du PDS – André et Michael Brie et quelques autres). La plupart d’entre eux avaient été plutôt critiques (souvent avec courage) du « socialisme réel » de la RDA, et, de ce fait (qui n’est absolument pas un hasard) honnis par les pouvoirs dominants de l’Allemagne unifiée (tant par les sociaux démocrates que par la droite) beaucoup plus que ceux qui, appartenant à l’ancienne nomenklatura, n’ont pas hésité à retourner leur veste. Le PDS parviendra-t-il à constituer une force de rassemblement suffisant à l’Est pour contaminer un peu plus l’Ouest et lui insuffler quelques principes d’une pensée socialiste qui ne se contente pas de la mascarade à la Schröder ? La formation du Linkspartei est certainement un bon signe. A défaut les risques de dérapages « national- populiste » à relents fascistes, à la manière de Hayder en Autriche, de Fini-Berlusconi- Ligue lombarde en Italie, trouveraient ici des chances sérieuses à l’échelle de toute l’Allemagne.
Le cœur historique de Berlin était situé dans la partie orientale de la ville, où sont concentrés presque tous les monuments et de beaux vieux quartiers (en voie de restauration) qui tranchent avec l’insignifiance des styles « américains » de la partie occidentale de la capitale désormais abandonnée par à la fois la bourgeoisie politique allemande fière de retrouver sa véritable capitale et par le monde du snobisme incontournable dans les sociétés de l’Occident opulent, qui suit la mode de la « réunification » du pays. Je n’avais pas imaginé que la marque des Huguenots fut aussi forte dans le Berlin historique. Les Allemands de l’Est – qui sont restés cultivés et imprégnés d’une (bonne) connaissance de leur histoire et de sa culture le savent. Ceux de l’Ouest l’ignorent, leur formation ayant été fabriquée dans les business schools américains. André Gunder Frank me le signalait un jour indirectement en me disant : « tu poses la question en Allemagne de l’Est : qui était Frank (le père d’André). N’importe qui saura te répondre : un écrivain anti nazi. Poses la question à des intellectuels en Allemagne de l’Ouest; ils ignorent ce nom ». La culture marxiste de l’Allemagne historique, qui a été préservée à sa manière à l’Est, en dépit des réductions dogmatiques dramatiques qui lui ont été imposées, disparue par contre à l’Ouest, va-t-elle retrouver vie ? Je n’en sais rien.
J’ai beaucoup mieux suivi l’évolution de la Yougoslavie, visitée régulièrement - à l’occasion des conférences annuelles de Cavtat entre 1977 et 1989. J’en ai déjà parlé ailleurs (Memoirs, p 191- 192). Son socialisme de marché me paraissait acceptable, à condition de le concevoir comme une étape de la longue transition et non une formule « définitive » (comme il était vécu en fait), et à condition d’en moduler les variations pour lui permettre de résister aux aléas de l’évolution interne et internationale. Ses limites et contradictions me sont rapidement apparues comme dangereuses : pas de démocratisation réelle de la politique (le pouvoir réel restait concentré dans les mains de la nomenklatrua du parti), trop de marché qui dans ces conditions, (de surcroît articulé sur trop d’ouverture extérieure peu et mal maîtrisée et sur le fédéralisme), ne pouvait que déboucher sur un désastre : l’aggravation des inégalités entre les républiques, la vulnérabilité à la conjoncture du capitalisme mondial, la manipulation cynique des pouvoirs par les segments de la nomenklatura et finalement le repli de ceux-ci sur le chauvinisme comme moyen de s’approprier les entreprises. Ces questions étaient celles que je discutais et rediscutais d’année en année avec les camarades, et souvent amis, que furent les « Serbes » Milos Nikolic, Radmila Nakarada, Mirjana Jevtic, le « Bosniaque » Blagoje Babic, le « Croate » Vjekoslav Mikecin et le « Slovène » Anton Vratusa. Et avec beaucoup d’autres. Je garde le souvenir de points de vue divers, mais d’une ouverture généralement suffisante et de la sincérité des convictions socialistes de beaucoup au point que j’étais relativement optimiste quant à la capacité du système de rester « social » sinon socialiste, face au défi de l’offensive locale et mondiale du capitalisme, et de sauver la fédération. Les faits ont démenti cet optimisme.
J’avoue m’être trompé sur les réactions que j’attendais du peuple yougoslave aux défis de la mondialisation libérale. J’avais bien vu avec un œil critique les concessions faites à l’insertion au marché mondial. J’avais exprimé mes craintes – fondées – que ces concessions, accompagnées comme elles l’ont été par une décentralisation accentuée des pouvoirs économiques, n’aggravent les inégalités régionales de développement, entraînant des dérives sérieuses dans la gestion politique multinationale. C’est bien ce qui est arrivé (cf S. Amin, L'Ethnie à l'assaut des Nations, 1996). J’espérais néanmoins que les classes populaires et même une bonne partie du parti communiste – qui dans ce pays a derrière lui une belle histoire – éviteraient le pire et qu’un équilibre – fut-il d’une stabilité relative – serait trouvé « au centre », préservant une reprise ultérieure d’une évolution à gauche. Le pays a basculé à droite et le chauvinisme ethnique – sans être nécessairement aussi fortement ancré dans les classes populaires que les médias veulent le faire croire – est devenu en tout cas le drapeau derrière lequel se sont rangées les fractions éclatées de la classe dirigeante aux abois. Je ne reviens pas ici sur ce que j’ai écrit ailleurs : que les crimes que cette option a entraînés ont été commis par toutes les directions politiques « nationales », par les Croates autant que par les Serbes, par les Musulmans de Bosnie ou par l’UCK au Kosovo autant que par les autres. Ces options criminelles ont de surcroît été encouragées par les Etats Unis et les puissances européennes. La déformation systématique de l’information « internationale » qui attribue au « chauvinisme serbe» la responsabilité d’avoir initié le processus (ce qui est faux) et d’en avoir fait plus que les autres (ce qui est également faux) est simplement le produit de la propagande des Etats Unis et de leurs alliés européens subalternes de l’Otan. Que cette propagande parvienne à s’imposer avec autant de facilité devrait faire réfléchir sur le rôle des médias, dont la servilité devrait inquiéter. Hélas ce n’est pas le cas, en Occident tout au moins. L’opération américaine, à peine déguisée dans l’accoutrement de l’Otan et de l’humanitaire » (Kouchner se prêtant à cette mascarade, comme il l’avait déjà fait ailleurs), a donc, provisoirement, bel et bien atteint ses objectifs.
Isabelle et moi avions visité Moscou et Leningrad en été 1964. Côté caricature - images classiques connues de tous - l’Hôtel (Oukraina) : palais gigantesque de l’époque stalinienne, fauteuils d’un poids tel (pour gaspiller la matière première, puisque le Plan fixait l’objet en tonnes...) qu’il était rigoureusement impossible de les déplacer, babas surveillantes installées à l’étage. Longueur infinie du service des repas. Un Italien avait explosé de colère à ce propos et criait : c’est les trois 8, 8 heures pour travailler, 8 pour dormir, 8 pour manger - 2 le matin, 3 à midi, 3 le soir ! Un homme d’affaires français du PCF nous avait livré le secret pour être servi rapidement, à condition de manger tous les jours dans le même restaurant. Le premier jour vous commandez, précisez que vous êtes pressé, puis attendez patiemment. Lorsque, une heure plus tard le garçon arrive avec les plats, vous vous levez brusquement, regardez votre montre. Excusez moi je n’ai plus le temps, je vous avais averti, je dois partir. Le pauvre homme doit refaire en sens inverse toutes les formalités administratives pour faire revenir les plats à la cuisine. Le lendemain vous choisissez la même table, à laquelle est attaché le même garçon. Vous êtes servi en cinq minutes. Au Goum - grand magasin installé dans une superbe galerie 1900, alors dans un état déplorable - une organisation du style des comptoirs coloniaux de « Syriens » dans les villes de brousse d’Afrique : des étagères, une longue table qui vous sépare d’elles, des vendeuses. Vous demandez ce que vous cherchez. Niet, il n’y en a pas. C’est la réponse automatique. Mais non, il y en a, là, derrière vous, sur l’étagère. Horrible client qui oblige la dame à faire l’effort de se retourner. C’est trop haut. Vous insistez. Elle doit appeler un grand gaillard qui monte sur un escabeau. Puis elle vous donne un papier en 4 ou 5 exemplaires (papier carbone entre les feuilles). A la caisse on remplit, vous allez déposer deux copies ici, une autre là, qu’on tamponne, revenez chez la vendeuse pour prendre l’objet. Taxis, une autre affaire. Payés probablement au temps ils se cachaient dans les ruelles. Ayant repéré l’endroit, il faut passer nonchalant (si le taxi repère que vous le cherchez il s’enfuit), puis, arrivé à sa hauteur, ouvrir brusquement la porte et s’installer. Ayant fait ainsi, le taxi ne pouvait pas croire que je n’étais pas un indigène. Sens de l’humour quand même il m’avoua : les étrangers ne connaissent pas le truc. Train de Moscou à Leningrad. Il n’y avait que cinq classes. Nous prenons la meilleure - « extradoux » (on ne dit pas première ou super première). Magnifique wagon lit comme on en faisait aux temps de l’Orient Express. Coussins et coussins, petits rideaux adorables, samovar, et toujours une baba qui va et vient remplir les tasses de thé.
Moscou et Leningrad sont des villes que nous avons fort aimées, comme sans doute beaucoup de leurs visiteurs. Elles ne sont pas communes. Loin de là. Inutile donc de nous étendre sur le Kremlin, la Place Rouge, quelques vieux couvents de la région, les quais de la Neva, le cuirassé Aurore, le palais d’été, mais aussi les musées, le Bolchoi etc... Il y a de belles cartes postales de tout cela.
Côté politique, la réalité transparaissait, en dépit de la langue de bois des discours. Visite d’un Kolkhoze de la région. Discours du directeur - un bonhomme sympathique qui débite des statistiques, que personne n’écoute car on avait apporté des fraises (belles, comme on n’en voyait pas sur les marchés) sur lesquelles les membres de notre groupe du « tiers monde » se jettent sans retenue. Je fais remarquer à notre directeur que si ses statistiques sont correctes (90 % de la terre collective fournit 50 % de la production en valeur, les 10 % qui représentent les lopins individuels autant) cela serait la preuve que le socialisme ne vaut rien. A moins que ces statistiques cachent une tricherie et qu’en fait une bonne partie de la récolte des terres collectives est redistribuée aux kolkkhoziens et vendue (à des prix bien meilleurs) comme produit des lopins. Il me regarde narquois, sourit et ne dit rien. Des étudiants africains boursiers de l’Université Lumumba - notamment le jeune (à l’époque) malien Founéké Keita - nous racontent des histoires moins drôles. Un jeune de ses amis russes bavarde avec nous. Combien y a -t-il de membres des komsomols parmi les étudiants ? lui demande Isabelle. 97% est sa réponse. Qu’arrive-t-il aux 3%. Eh bien, beaucoup d’ennuis : les profs sont plus difficiles avec eux aux examens, à la sortie on leur donne les mauvaises places etc... Bon, ce sont les 3 % de communistes lui dit Isabelle, la même proportion qu’ailleurs. Au musée de Leningrad un jeune peintre non conventionnel nous attire dans un coin pour nous montrer des tableaux qu’on cache. Cela me rappelle le mot de mon ami peintre brésilien Tiberio. Qu’arrive-t-il à un peintre non figuratif quand il se promène dans Moscou ? Deux personnages tout à fait figuratifs le suivent ! Au Gosplan j’avais été reçu par je ne sais plus qui, qui m’avait raconté ce qu’on racontait à tout le monde : tout marche bien. Mais en faisant les couloirs on croisait des petits fonctionnaires porteurs de piles de dossiers, et des grands fonctionnaires suivis par ceux qui portaient leurs serviettes ou leurs attachés cases. Dans les bureaux des dames apparemment oisives se faisaient les ongles ou les yeux et, dès qu’on entrait, enfermaient leur matériel comme prises en flagrant délit.
Nous somme repassés par Moscou en 1991, à l’aller et au retour d’Asie centrale. Nouveau paysage urbain et social, en pleine débandade. La rue Arbat animée à l’extrême, joyeuse. On y vendait de tout, dans le désordre le plus total. Y compris un nouveau modèle de poupées qui s’emboitent : au dehors Gorbachev, puis successivement Brejnev, Tchernenko, Andropov, Kroutchev, Malenkov, Staline, et le dernier - le pépin tout petit : Lénine. Nous montons dans un bus. Le ticket valait quelques kopecks, mais l’inflation aidant il n’existait plus de si petite monnaie, devenue inutile. Je dis au contrôleur : le plus petit billet que j’ai est celui-ci - 2 ou 5 roubles, je ne sais plus. Il me dit : eh ! merde, va. C’est gratuit maintenant pour tout le monde, il n’y a plus de monnaie. A l’hôtel - Akademiskaya - nous devions passer une nuit supplémentaire, retard de départ de l’avion. J’en demande le prix : 100 dollars. C’est un peu cher pour la qualité réelle de l’établissement (équivalent 0 ou 1 étoile à tout casser), mais enfin il est classé de luxe, il faut l’accepter. Idée géniale qui me vient : on peut payer en roubles ? Oui, bien sûr. C’est combien ? 50 roubles. Soit, je vous paye en roubles. Il faut savoir qu’à l’époque le dollar valait 35 roubles. Nous avons donc payé notre chambre un dollar et demi. L’incohérence du système ne paraissait pas bouleverser la dame de la réception. Tant mieux pour nous.
Je connaissais un certain nombre de dignitaires du système, particulièrement « d’académiciens », c’est à dire de professeurs et chercheurs membres de l’Académie des Sciences Sociales, dont l’arménien russifié Avakov (Avakian), qui avait séjourné longtemps à l’UNESCO. Lui et son épouse sont de personnes intelligentes et charmantes qui nous ont reçus chez eux à dîner. On a bavardé librement. Avakov nous avait guidés dans le dédale de l’Académie. On sentait la fin du système. La préoccupation sans doute exclusive de nos académiciens était de mettre la main sur quelque chose : une auto, une dacha, un appartement, des meubles. Les discussions ne portaient plus que sur les moyens qui permettaient de le faire, qui voir à se sujet etc... Lorsque je tentais de ramener la discussion à quelques problèmes politiques, j’avais l’impression d’ennuyer profondément mes interlocuteurs qui s’en moquaient totalement. Pourtant quelques uns d’entre eux avaient été des pourfendeurs de déviationnistes anti-soviétiques... Je les connaissais de noms ou de réputation. Ils étaient probablement devenus les pires...
Rien de tout cela n’efface la grandeur du peuple russe et les pages magnifiques qu’il a écrites en 1917 et en sauvant l’humanité des nazis, par son courage incomparable. C’est un peuple qui m’est très sympathique, je ne le cache pas. Ses défauts même, le produit de son histoire évidemment comme toujours - ce mélange de patience qu’on pourrait croire de la résignation absolue (ce qui n’est pas le cas), de romantisme, d’anarchisme, d’irrationalité et d’absence de sens pratique, d’exubérance qu’on dit « slave » (ah ! quel plaisir je l’avoue que de casser les verres après les avoir vidés) - ne sont pas banals. Ils ne sont jamais odieux, et rien de comparable par exemple avec l’esprit de soumission qu'une histoire malheureuse a encouragé parfois chez certains peuples ou avec le conformisme et l’hypocrisie de l’idéologie anglo saxonne dominante. L’amalgame « communisme-fascisme » dans ce fourre-tout « totalitaire » n’a donc rigoureusement aucun sens. Certains phénomènes sociaux, apparemment analogues (comme les manifs de masse) étaient en fait largement communs à toutes les sociétés industrielles de l’époque, le produit du capitalisme (et de sa version socialiste) à cette étape de son développement. Les souffrances auxquelles le capitalisme sauvage condamne aujourd’hui les peuples de l’ex URSS sont pour moi simplement révoltantes.
L’occasion m’a été donnée en 1997 de visiter. Riga, la capitale de la nouvelle Lettonie indépendante. Je participais à un colloque organisé par un groupe sympathique de scientifiques - des sciences dures (physiques et autres) - ouverts à la curiosité sociale. Nous étions logés sur la côte - à une dizaine de kilomètres de Riga, située elle, sur l’estaire du fleuve, la Dvina - dans une station balnéaire réputée : Jurmala. Ce Deauville dont la création remonte aux temps de l’Empire des Tsars a un charme fou. Dachas de bois sculptés perdues dans la forêt. Pour visiter Riga, je prenais un train de banlieue. C’est là que j’ai découvert qu’il y avait des modèles de wagons soviétiques sans WC ! Plus intéressant : je constatais que tout le monde (98 % ?) parlait russe, tous lisaient des journaux et tous les journaux étaient en russe. Je n’ai pas entendu un mot de letton, pas vu une seule personne lire du letton. Mais les russophones qu’on dit constituer une « minorité » (je gage que cette minorité est de 80 % à Riga) n’ont aucuns droits ! Ceux-ci sont réservés aux Lettons « purs » ! Un spécimen de ceux là, venu nous faire son boniment au colloque, m’est apparu pour ce qu’il était certainement : un crétin fasciste. Fort heureusement, grâce à son peu d’intelligence, il tombait dans tous les pièges de mes questions. Comptez vous donner quelques droits aux Russes ? Jamais. Même ceux dont les ancêtres étaient là depuis le XVIIIe siècle (puisque c’est vers 1720 que les pays battes ont été annexés à l’Empire russe) ? Même eux. Je concluais, pour mes collègues du colloque, en attirant leur attention sur la méthode « deux poids, deux mesures » (double standard - je parlais anglais) mise en oeuvre par les médias occidentaux dominants. Les Russes sont venus dans ces régions baltes à la même époque que les Ecossais protestants en Irlande. Viendrait-il à l’idée de ces médias de considérer que l’Ulster doit devenir la patrie des seuls Irlandais catholiques et que les Protestants n’y ont aucun droit ? On dit que les Russes ne parlent pas le letton. Viendrait-il à l’idée d’exiger que les Britanniques en Ulster apprennent le celte irlandais ? Et pourquoi traiter les Catholiques irlandais - qui voudraient peut-être faire ce que les Lettons font - de « terroristes » et qualifier les Lettons de « démocrates »
? Le nouveau régime ethnocrate (et non démocrate, ne pas confondre les deux concepts !) a érigé un monument à la gloire des SS. Aucun commentaire dans les médias européens ! Je vous laisse imaginer ce qu’il en aurait été si un pays arabe avait pris une initiative analogue ! Riga est une ville qui mérite d’être vue, pour son urbanisme typique des ports de la Hanse. La campagne lettonne dans laquelle j’ai fait un petit tour en car, l’est également. Mais quel pouvoir odieux que celui de ces « amis de l’occident » qui se pavanent ici en pays reconquis !
Retour aux questions russes. J’ai rencontré un bon nombre de membres de la nomenklatura soviétique, je les ai entendus souvent. Sauf Vladimir Kollontai, je n’ai éprouvé le besoin de me lier d’amitié avec aucun d’entre eux. A l’exception du consul de l’URSS à Port Saïd; Chikov. J’ai connu des plumitifs pourfendeurs de ceux qu’ils présentaient comme des déviationnistes, voire même des agents de l’impérialisme, comme Oleg Bogomolov. Mais plus amusant, il m’arrive qu’en entendant le nom de tel ou de tel des nouveaux « grands dignitaires » (qualifiés de démocrates, réformateurs etc...) ou des chefs de mafias, de milliardaires qui se sont appropriés le tiers du pétrole de la Sibérie ou des choses de cette taille, je reconnaisse l’un de ces hauts placés du système que j’avais entendu ici ou là, avec lequel j’avais discuté et dont parfois j’avais reconnu l’intelligence.
J’ai rencontré depuis certains des intellectuels de la nouvelle gauche marxiste, se situant à gauche du PC (cela n’est pas difficile !). Vladimir Jordanski, que je connaissais déjà, est de ceux-là. Un homme d’une grande intégrité. Ils doivent être nombreux dans l’ex URSS, mais ils ne font pas parler d’eux et on ne leur donne jamais la parole, ni dans la nouvelle Russie, ni dans les médias internationaux. D’autres - Boris Kagarlitzky ou Alexandre Buzgalin - m’étaient inconnus. J’ai beaucoup discuté avec eux, lu leurs écrits, et compte poursuivre nos échanges de vues.
L’avenir de la Russie et des autres républiques de l’ex URSS me parait de ce fait sombre, leurs peuples n’étant pas préparés à affronter les défis du capitalisme mondial dont ils ne saisissent pas même les enjeux véritables. La responsabilité première de ce double désastre - la régression sociale et économique, l’éclatement de l’ex URSS - revient évidemment à la nomenklatura « communiste », devenue progressivement le « quartier général de la bourgeoisie » comme l’écrivait Mao en 1960, une bourgeoisie qui avait hâte de s’emparer de la propriété publique qu’elle gérait déjà depuis longtemps en véritables propriétaires quasi privés. L’éclatement de l’Union a été également le produit de l’option nationaliste chauvine étroite de ces classes dirigeantes aux abois. Les frontières des Républiques (et leur statut) n’avaient pas été conçues pour devenir celles d’Etats indépendants. Le Kazakstan - largement russe en fait - aurait pu être une République autonome de la Fédération russe. Biélorusses et Ukrainiens, en dépit de quelques spécificités locales, ne sont rien d’autres que des éléments constitutifs de la nation russe. On peut multiplier les exemples des problèmes dramatiques que cet éclatement absurde de l’Union lègue aux peuples qui la constituaient. La dépolitisation systématique des peuples soviétiques soumis à son joug, mise en oeuvre systématiquement pour cacher les intentions véritables de la classe dirigeante, est à l’origine de cette faillite du socialisme réellement existant. Les classes dominantes des centres capitalistes d’Occident mettent à profit cette débâcle pour en aggraver la profondeur. Les discours de soutien à la démocratie ne doivent pas nous tromper. Tel n’est pas l’objectif réel poursuivi par les diplomaties des pays de l’OTAN. Le désastre soviétique n'a servi qu’à affermir l’hégémonisme américain et à soumettre les Européens qui se sont situés dans leur sillage. Tout le reste n’est que poudre aux yeux. Les preuves de la réalité de cette option stratégique de l’OTAN ne manquent certainement pas. Je constate en effet que les diplomaties occidentales - à l’unanimité - soutiennent toujours les plus mauvais candidats pour la direction des affaires des pays de l’ex URSS (les plus mauvais pour leurs peuples, les meilleurs pour les intérêts du capital dominant) : Elsine contre Gorbatchev etc.Fut ce au prix de fouler aux pieds les principes démocratiques dont se nourrit leur propagande, comme lorsqu’elles ont soutenu l’assaut militaire du Parlement russe par Elsine. (cf S. Amin, Pour un monde multipolaire, 2005, chapitre Russie).
Le principe « deux poids-deux mesures » est mis en oeuvre dans les rapports avec la Russie d’une manière cynique aveuglante. Le principe des nationalités sur lequel était fondé la construction soviétique était certes loin d’être parfait dans sa mise en oeuvre réelle et j’en ai fait ailleurs la critique sur laquelle je ne reviendrai pas ici. Les médias dominants ne signalent que les déficiences du système. Par exemple ils insistent ad nauseam par des reportages à grande diffusion sur la misère des Samoyèdes et des Yakoutes de Sibérie. Ils se gardent bien de dire - honnêtement - que le régime soviétique avait donné à ces peuples du nord une gestion théoriquement autonome de la Sibérie. On aimerait voir les Etats Unis et le Canada restituer la moitié de leur territoire aux Indiens et leur octroyer - fut ce sur le papier - le même degré d’autonomie ! Rassurez-vous, cela ne viendra pas. La paille et la poutre dans l’œil ! On pourrait multiplier à l’infini les exemples du même genre qui caractérisent les campagnes « antisoviétiques » des médias dominants.
Après l’éclatement de l’URSS les puissances occidentales se sont mises immédiatement au service des « ethnocraties » anti russes. On sait comment les « révolutions orange et rose » ont été financées par la CIA pour mettre en place en Géorgie une dictature sanglante qui ne le cède en rien à celle de Chevernadze, en Ukraine une mafia nauséabonde. Les médias réservent leurs critiques violentes à la Biélorussie, simplement parce que son gouvernement refuse le libéralisme, maintient les « avantages sociaux » du système soviétique, ce que les classes populaires apprécient, lui apportant ses votes (même si les pourcentages, plus de 90 %, répondent à une vielle tradition !). On se garde de mentionner les rapports des ONG qui précisent qu’on ne torture pas dans les prisons de Minsk, mais dans celles de Tbilisi.
Un nouveau Sud en Europe ?
L’Europe de l’Est demeurait pour nous FMA un « trou noir » dans nos activités. La raison en est certainement la force des illusions dont se sont nourri les peuples de la région, persuadés que l’adhésion à l’Europe leur permettait de « rattraper » les niveaux de vie des pays opulents du continent, et que, de ce fait, les ajustements structurels qui leur étaient imposés en constituaient le prix acceptable de la « transition ». Or en fait – et c’est ma thèse – ces ajustements poursuivaient un objectif diamétralement opposé : ouvrir l’Europe de l’Est à l’expansion des monopoles de l’Ouest, autrement dit transformer l’Europe de l’Est en une sorte d’Amérique latine pour les centres capitalistes de l’Europe de l’Ouest, et de l’Allemagne en premier lieu. La prise de conscience de cette réalité progresse-t-elle ? Je ne le vois pas beaucoup, en dépit d’efforts déployés à cet effet par quelques militants avec lesquels nous sommes finalement parvenus à établir un contact fructueux, comme Ana Bazac en Roumanie, Kapitany et Agnès Gabor en Hongrie, et quelques autres.
On entend dire qu’il n’y a plus de Nord et de Sud. Il y a un Sud (des pauvres) et un Nord (des riches) partout. Il ne s’agit pas là d’un fait nouveau; et au demeurant ce fait est sans portée pour ce qui nous concerne. Le Sud est constitué de formations sociales dominées par le capital dominant des formations du Nord. Les riches du Sud constituent largement des classes compradore; ils sont la minorité des bénéficiaires de la « mondialisation heureuse » et sont de ce fait complices des classes capitalistes qui ne sont pas seulement les classes dominantes dans le Nord, mais le sont à l’échelle mondiale.
Qui est responsable du désastre en Europe de l’Est ? Sans doute les partis communistes de la région le sont-ils au premier titre. Sauf en Yougoslavie ces partis, d’obédience soviétique, n’avaient d’ailleurs jamais été bien capables de surmonter leurs faiblesses – voire leur inexistence d’origine. Encore faudrait-il introduire ici des nuances et éviter de confondre la Tchéquie et la Roumanie par exemple. Mais là n’est pas notre propos. On pouvait s’attendre à mieux en Yougoslavie dont le parti était le produit authentique d’une guerre populaire conduite contre les envahisseurs fascistes et leurs complices locaux.
En y regardant de plus près on découvre alors la responsabilité de l’Europe, c’est-à-dire des classes dirigeantes de l’Europe capitaliste et impérialiste de l’Ouest, Grande Bretagne, France et Allemagne en premier lieu. Sans l’intervention musclée de ces forces réactionnaires les contradictions entre les peuples des différentes républiques yougoslaves auraient presque certainement trouvé une issue meilleure. Il faut le dire : le projet européen est un projet politique criminel. Il n’a jamais été de « libérer » la région du « totalitarisme » (un concept creux). Il était de réduire l’Europe de l’Est conquise au statut de colonie. Ce qui a été fait. Il faut parler ici de crime politique, commis contre tous les peuples européens, mais en premier lieu contre ceux de l’Est. C’est la même politique que l’Europe poursuit aujourd’hui en Ukraine. Le crime est d’ailleurs désormais étendu à d’autres peuples de l’Union Européenne, ceux de Grèce, de Chypre, du Portugal, bien que ceux-ci n’aient jamais « souffert du communisme » !
Bien entendu les dirigeants réactionnaires de l’Europe (qu’ils soient issus de la droite ou de la gauche électorale) ont trouvé des complices à l’Est, comme ils en trouvent en Grèce et au Portugal. En Europe de l’Est l’Eglise catholique a constitué une force réactionnaire majeure complice de la destruction des sociétés. La béatification du pape polonais, qui fût un complice actif de la CIA, ami des oustachis croates et d’autres, est simplement indécente. A quand la béatification des Papes de l’inquisition et des Borgia ? Mais cette béatification, qui a fait le bonheur de millions de Polonais paraît-il, trouve sa place naturelle dans le plan de renforcement de l’Europe réactionnaire et de la colonisation de l’Est.
Des signes de réveil à l’Est ?
En Croatie Srecko Horvat a pris une heureuse initiative en organisant à Zagreb un festival du film subversif. Moyen efficace de mobiliser les jeunes et de faire avancer leur conscience politique. J’ai donc répondu à son invitation en 2010 et 2011. J’en ai profité pour rétablir une connexion avec nos camarades de Slovénie, à l’Université de Ljubliana. J’ai également assisté au premier Forum Social des Balkans en 2011.
Il y a visiblement en Europe de l’Est une nostalgie renaissante de « l’époque communiste ». Un sondage révèle qu’en Roumanie 80 % du peuple regrette Ceaucescu. Les portraits de Tito font leur réapparition.
Néanmoins l’impression que je tire de mes visites et de mes discussions, auxquelles j’ajoute mes voyages quasi touristiques faute de mieux, rapportés plus haut, c’est que nous sommes loin encore d’entrevoir la sortie du tunnel. Nos camarades de l’Europe de l’Ouest en sont-ils conscients?
La Russie : sortie du tunnel ?
Mes interventions dans les débats russes
J’ai eu la chance de pouvoir discuter de toutes les questions soulevées dans les pages qui suivent, à Moscou, à l’invitation de quelques anciens et nouveaux amis russes. Mais mes tentatives de prendre contact avec le nouveau Parti Communiste Russe n’ont pas abouti. J’ai néanmoins entendu avec un grand intérêt les analyses d’Alexandre et de Ludmilla Buzgalin – personnages cultivés, charmants et intelligents, vestiges de la meilleure intelligentsia que la Russie a toujours produit. Je pourrais allonger la liste de mes nouveaux amis russes ( Ruslan Dzarasov et d’autres). La pensée marxiste vivante et créatrice n’a pas disparu en Russie, à côté de l’évidente explosion de nostalgie populaire pour ce que fût l’URSS, drapeaux et portraits de Staline inclus. « Tout ce que la Pravda disait du socialisme n’était pas vrai, mais tout ce qu’elle disait du capitalisme l’était », entend-on dire souvent. Boris Kagarlitzky m’avait invité au contre G20 de Petersburg en 2013. Je commence à être publié en russe, ce qui n’avait jamais été le cas dans le passé soviétique. J’ai même eu la surprise de voir des textes écrits en arabe traduits (par Said Gafourov) ! Mon neveu Eric, directeur du Crédit Agricole français pour la Russie, et son épouse sont établis à Moscou à deux pas de la rue Arbat; ils nous y ont accompagné dans nos promenades.
Mais au-delà, existe-t-il des embryons de forces radicales de gauche en voie de constitution ? Les dernières visites à Moscou (en 2012) me sont apparues encourageantes. Les colloques réunissent désormais non plus une poignée d’anciens, mais beaucoup de jeunes qui n’ont pas connu l’époque soviétique et sont néanmoins convaincus que le capitalisme n’a rien à offrir à leur peuple. Ces jeunes avaient adhéré en grand nombre au parti communiste. Ils en ont été rapidement exclus pour « déviations diverses » ! Décidemment rien de changé !
La Russie : sortie du tunnel ?
Le lecteur aura certainement remarqué que j’ai placé l’accent sur l’hostilité systématique des puissances occidentales à l’égard de la nouvelle Russie, pourtant capitaliste. Cette hostilité ne s’explique pas par une sorte de paranoia dont les Européens seraient frappés. Plus banalement les stratégies déployées par les classes dirigeantes des Etats Unis, de l’Europe occidentale et centrale et du Japon, poursuivent un seul objectif (garantir la permanence de leur contrôle exclusif de la Planète) et impliquent de ce fait cette hostilité.
Les puissances de l’impérialisme historique (encore une fois la « triade ») entendent conserver leurs privilèges à l’échelle mondiale par le déploiement d’une stratégie qui combine d’une part le néo libéralisme mondialisé (qui permet aux monopoles financiarisés de la triade de décider seuls de tout à l’échelle mondiale et de maximiser de la sorte leur rente de monopole) et d’autre part le contrôle militaire de la Planète par les Etats Unis et leurs alliés subalternes de l’Otan et du Japon, seule garantie de la permanence de l’ordre néo libéral mondialisé. Cette stratégie se donne l’objectif de tenir en échec toute tentative d’un pays quelconque d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique latine de se libérer de leur joug. De ce fait tous les peuples, toutes les nations sont des ennemis, au moins potentiels, quand bien même leur classe dirigeante au pouvoir serait-elle alignée. La raison de cette peur est que le système néo libéral n’est pas « stabilisable ». Il ne l’est pas même dans ses centres dominants, comme le montre l’implosion en cours du système de l’Euro et derrière lui de l’Union européenne. A fortiori il ne l’est pas dans les périphéries qu’il condamne à un lumpen développement qui réduit à néant la légitimité du pouvoir en place. La Russie ne fait pas exception à la règle. La crise ukrainienne en témoigne.
Les transformations subies par la Russie au cours des vingt cinq dernières années, pour gigantesques qu’elles puissent paraître, ne sont pas de la nature d’une « révolution » (ou d’une « contre révolution ») mais traduisent l’accélération des tendances profondes qui opéraient déjà depuis les années 1930 dans le système soviétique lui-même. Je ne me contente pas, sur ce sujet, de constater que la société soviétique n’était déjà pas (ou plus) « socialiste », comme les promoteurs de la révolution de 1917 l’avaient voulu, mais constituait une forme particulière du capitalisme (que j’ai résumé dans la formule « un capitalisme sans capitalistes ») appelée à devenir un capitalisme « normal » (c'est-à-dire avec capitalistes), ce qui est bien le projet de la nouvelle classe dirigeante (elle-même d’ailleurs issue de la précédente), même si, comme ou le verra, la réalité du système qu’elle a mis en place est loin de répondre au projet en question.
La révolution de 1917 a été une grande révolution dans l’histoire de l’humanité, porteuse de riches promesses nécessaires et généreuses et l’objet de ces pages n’est pas d’en retracer l’histoire pour en faire le procés liquidationniste comme il est bon ton de le faire aujourd’hui, encore moins de laisser entendre que les traits saillants mis en relief ici étaient déjà contenus dans la révolution, ou le léninisme, ou même le stalinisme. Le choix de cette caractérisation a la seule ambition d’éclairer la nature de la dérive en cours et des défis qu’elle représente désormais pour la survie des peuples de l’ex Union soviétique.
Je définis le système soviétique par cinq caractères fondamentaux : le corporatisme, le pouvoir autocratique, la stabilisation sociale, la déconnexion du système capitaliste mondial et son insertion dans celui-ci comme super puissance. Le concept de « régime totalitaire », vulgarisé par le discours idéologique dominant, s’avère ici comme ailleurs plat et creux, incapable de rendre compte de la réalité de la société soviétique, de ses modes de gestion et des contradictions qui ont commandé son évolution et sa transformation en cours.
Un : un régime corporatiste. J’entends par là que la classe ouvrière (censée être devenue « dirigeante ») avait perdu sa conscience politique unificatrice, à la fois par la volonté des politiques mises en œuvre par le pouvoir et par les conditions objectives du gonflement rapide de ses effectifs produit par l’industrialisation accélérée. Les travailleurs de chaque entreprise – ou groupe d’entreprises rassemblées dans un combinat – constituaient avec ses cadres et ses directeurs un « bloc » social/économique, et défendaient ensemble leur place dans le système. Le corporatisme entraînait l’accentuation des dimensions régionalistes dans les négociations/marchandages des blocs concurrents. Ce régionalisme n’avait pas pour fondement principal la diversité « nationale » (comme il l’avait dans la Yougoslavie fédérale titiste). Les rapports entre la Russie – nation prépondérante numériquement et historiquement – et les autres nations n’étaient pas de la nature des rapports « coloniaux ». En témoigne les flux de redistribution des investissements et des avantages sociaux opérant au détriment des « Russes », en faveur des régions périphériques. J’ai, sur ce plan, refusé les billevesées assimilant l’URSS à un système « impérial », la Russie dominant ses « colonies internes », en dépit du sentiment de « prépondérance » de la nation russe.
Deux : un pouvoir autocratique. Le choix du terme n’est pas destiné à affaiblir la critique du système. On constatera sans difficulté « l’absence de démocratie » qu’elle soit du modèle représentatif (les élections n’étant ici que des cérémonies sans surprise) ou du modèle participatif, plus avancé par nature, comme l’avaient imaginé les révolutionnaires de 1917, les syndicats et toutes les formes possibles d’organisations sociales ayant été domestiqués, interdisant de ce fait la participation effective à la décision à tous les niveaux.
Trois : un ordre social stabilisé. Le conflit majeur opposait les défenseurs du projet socialiste à l’origine de la révolution aux « réalistes » qui, en pratique sinon dans leur rhétorique, donnaient la priorité absolue au « rattrapage » par l’industrialisation – modernisation accélérée. Ce conflit était le produit inévitable de la contradiction objective à laquelle la révolution était confrontée : il lui fallait à la fois « rattraper » (ou tout au moins réduire le retard), puisque la révolution héritait d’un pays « arriéré » (je n’aime pas le terme, je lui préfère celui de « capitalisme périphérique ») et simultanément construire « autre chose » (le socialisme). J’ai insisté sur cette contradiction, que j’ai située au cœur de la problématique du dépassement du capitalisme à l’échelle mondiale (la « longue transition du capitalisme au socialisme mondial »). Les victimes de cette première cause majeure de recours à la violence ont été les militants communistes. Un second ordre de violences ont accompagné l’industrialisation accélérée. Celles-ci sont par certains aspects comparables à celles qui ont accompagné en Occident la construction du capitalisme. Il reste que l’URSS a procédé à cette construction dans un temps recors – quelques décennies -, par comparaison au siècle entier dont disposaient les pays du capitalisme central. Ceux-ci disposaient de surcroît des avantages de leurs positions impérialistes dominantes et de la possibilité de laisser « l’excédent » de leur population émigrer vers les Amériques. Ajoutons qu’il ne faudrait pas oublier les violences exercées par le système capitaliste mondial dominant : les interventions militaires – l’agression nazie en représentant la forme la plus sauvage -, le blocus économique.
Le système soviétique, pour contradictoire qu’il fut, est donc parvenu à construire une ordre social qui pouvait se stabiliser, et s’est effectivement stabilisé dans sa période post stalinienne. La paix sociale a été « achetée » par la modération de l’exercice du pouvoir – bien que toujours autocratique -, par l’amélioration des conditions matérielles et par sa tolérance à l’égard des écarts « illégaux ».
Sans doute une stabilité de cet ordre n’est-elle pas appelée à être « éternelle ». Mais aucun système ne dispose d’un avantage de cette qualité, en dépit des prétentions de discours idéologiques (qu’il s’agisse de celui du « socialisme » ou du « libéralisme » capitaliste). La stabilité soviétique masquait les contradictions et limites du système que résume sa difficulté à passer de formes extensives de l’accumulation à des formes intensives de celle-ci, comme sa difficulté à sortir de l’autocratie et à permettre la démocratisation de sa gestion politique. Mais cette contradiction aurait pu trouver sa solution dans une « évolution » vers ce que j’ai qualifié de « centre-gauche » : l’ouverture d’espaces marchands (sans remise en cause des formes dominantes de la propriété collective) et la démocratisation. C’était peut être l’intention de Gorbatchev, dont l’échec de la tentative – naïve et incohérente par beaucoup de ses aspects – a fait tomber le régime « à droite » à partir de 1990.
Quatre : la déconnexion du système soviétique. Le système productif soviétique était effectivement largement déconnecté du système capitaliste mondial dominant. J’entends par là que les logiques qui commandaient les décisions économiques du pouvoir (investissements et prix) ne procédaient pas des exigences d’une inscription « ouverte » dans la mondialisation. C’est grâce à cette déconnexion que le système était parvenu à avancer aux rythmes accélérés que l’on connaît. Ce système n’était néanmoins pas « intégralement » indépendant du « reste du monde » (capitaliste). Aucun système ne peut l’être et la déconnexion, dans ma définition du concept, n’est pas synonyme « d’autarcie ». Dans son insertion au système mondial, l’URSS occupait une position de « périphérie », principalement exportatrice de matières premières.
Cinq : une superpuissance militaire et politique. L’URSS, grâce aux succès – et non aux échecs – de sa construction, était parvenue à se hisser au rang de superpuissance militaire. C’est son armée qui a battu les Nazis, puis, après la guerre, est parvenue dans un temps record à mettre un terme au monopole nucléaire et balistique des Etats-Unis. Ces succès sont à l’origine de sa présence politique sur l’échiquier mondial de l’après guerre. Le pouvoir soviétique bénéficiait de surcroît du prestige de sa victoire sur le nazisme et de celui du « socialisme » dont il prétendait être le témoignage, quelles qu’aient été les illusions concernant la réalité de ce « socialisme » (qualifié parfois de « réellement existant »). Il a su en faire un usage « modéré », dans ce sens que, contrairement aux affirmations de la propagande antisoviétique, il ne se proposait ni « d’exporter la révolution », ni de « conquérir » l’Europe occidentale (le faux motif invoqué par Washington et les bourgeoisies européennes pour faire accepter l’OTAN). Il a néanmoins mis en œuvre sa puissance politique (et militaire) pour contraindre l’impérialisme dominant à reculer dans le tiers monde, ouvrant aux classes dominantes (et aux peuples) d’Asie et d’Afrique une marge d’autonomie qu’elles ont perdu avec la chute de l’URSS. Ce n’est pas un hasard si l’offensive hégémoniste militarisée des Etats-Unis s’est déployée avec la violence qu’on connaît à partir de 1990. La présence soviétique imposait – de 1945 à 1990 – une organisation « multipolaire » du monde.
Les formes nouvelles du capitalisme en Russie
L’effondrement du système soviétique, renforcé par celui des populismes du tiers monde et l’érosion du compromis social démocrate en Occident, ont permis le triomphe de l’idéologie dite libérale et de vastes ralliements à son discours. En Russie comme ailleurs. J’ai d’ailleurs signalé l’illusion entretenue selon laquelle, comme l’Allemagne et le Japon avaient « perdu la guerre, mais gagné la paix », la Russie allait, grâce au libéralisme, s’engager à la fois dans un développement modernisateur accéléré (enfin) efficace et dans la démocratie. On oubliait – ou feignait d’oublier – que l’objectif de Washington n’est pas de permettre la renaissance d’une Russie forte (pas plus que d’une Chine forte), fût-elle capitaliste, mais de la détruire.
Vingt cinq ans de « réformes » se soldent-elles par la mise en place en Russie d’un système capitaliste capable de se « stabiliser » et, à partir de là, d’engager le pays effectivement sur la voie des promesses du libéralisme ? La réalité oblige à répondre négativement à cette question : l’URSS s’est désintégrée et la Russie vit sous la menace de l’être à son tour, aucune des institutions en place (ses entreprises privées, son Etat) ne sont outillées pour opérer les investissements nécessaires pour améliorer l’efficacité du système productif (tout au contraire le désinvestissement est massif), et la destruction systématique de ce que le système soviétique avait réalisé de positif (en particulier l’éducation) n’augure pas d’un « » avenir meilleur ». On comprend mal comment un système qui porte ces caractéristiques pourrait se « stabiliser », sauf à entendre sa stabilisation pour un temps à un niveau de misère et d’impuissance accomplies.
1. L’inscription de la Russie nouvelle comme périphérie subalterne du système capitaliste impérialiste contemporain
La Russie « ouverte » n’est pas seulement un « exportateur de biens primaires (pétrole en premier lieu); elle tend à n’être plus que cela. Ses systèmes productifs industriels et agricoles ne bénéficient plus d’aucune attention de la part des autorités, et n’intéressent ni le secteur privé national, ni le capital étranger. Qui est responsable de ces reculs gigantesques ? Bien entendu d’abord la nouvelle classe dirigeante. Très largement issue elle-même de l’ancienne classe dirigeante soviétique, celle-ci s’est sans doute fabuleusement enrichie par les privatisations/pillages dont elle a été bénéficiaire. La concentration de cette nouvelle classe a d’ailleurs pris des dimensions peu communes, en sorte que le terme « d’oligarchie » lui convient parfaitement. Cette classe tire son enrichissement de trois sources : la rente pétrolière (laquelle dépend de la conjoncture mondiale, c'est-à-dire des prix élevés ou bas du brut), la cannibalisation des industries (les firmes industrielles privatisées ne sont pas destinées à constituer la base d’une production plus importante et plus efficace mais seulement à permettre aux oligarques de vivre de leur déclin), les courtages associés à l’ouverture des marchés du pays aux importations. Rentes et courtages définissent toujours une bourgeoisie compradore, non une bourgeoisie « nationale ». L’explosion de richesse de l’oligarchie a entraîné la formation d’une nouvelle « classe moyenne », qualifiée de « nouveaux Russes ». Les emplois que ceux-ci occupent sont parfaitement improductifs, procédant de la dépense des oligarques. Par contre l’ancienne classe moyenne de professionnels et techniciens, généralement beaucoup plus qualifiés et certainement productifs, se retrouvent avec les classes populaires parmi les victimes de ce développement capitaliste compradore. Par ailleurs, les monopoles de l’oligarchie, bénéficiaire exclusive des générosités de l’Etat, étouffent la constitution éventuelle d’une véritable classe d’entrepreneurs inventifs, pourchassés par le pouvoir et les mafias de l’oligarchie, rendant par là même impossible la formation d’un capitalisme « par en bas ».
2. Un pouvoir autocratique irresponsable
Les formes capitalistes de la nouvelle Russie excluent tout progrès démocratique. L’autocratie n’est plus ici un « vestige du passé », mais la forme nécessaire d’exercice du pouvoir de l’oligarchie compradore nouvelle. Ce qui distingue la nouvelle autocratie de l’ancienne se situe ailleurs : dans le caractère totalement irresponsable du pouvoir qu’elle exerce. L’autocratie est au service de l’oligarchie, participe aux batailles rangées auxquelles se livrent ses clans, même si elle sait se faire payer pour services rendus. Par ailleurs cette autocratie s’est placée au service du capital étranger oligopolistique mondialisé, dont elle met en œuvre sans la moindre résistance les diktats, formulés par l’OMC, le FMI, et même l’OTAN ! Les conflits qui ont opposé récemment Poutine à certains oligarques n’ont pas amorcé un changement significatif dans l’organisation du système. Les objectifs de Poutine sont restés limités : « rationaliser » le système en séparant plus distinctement la bureaucratie de l’Etat présidentiel autocratique de la classe qu’elle n’a pas renoncé à servir – l’oligarchie.
Le « peuple russe » est-il responsable de cette dérive ? Partiellement sans doute, par le désarroi dans lequel il s’est retrouvé au lendemain de l’effondrement brutal des institutions soviétiques. Les nouveaux partis politiques n’avaient aucune base sociale et idéologique qui leur aurait permis de sortir de l’inexistence. Les nouvelles « droites », réduites en fait à des coteries d’individus irresponsables issus de l’ancien système, ont certes manié avec succès la rhétorique démagogique amplifiée par des médias corrompus à leur service. Leurs boniments ne s’en sont pas moins rapidement usés, face à une opinion générale intelligente qui témoigne de la forte politisation du peuple russe. De ce fait des nouvelles droites se sont rapidement retrouvées prisonnières du soutien du pouvoir bureaucratique de la nouvelle autocratie. Il reste que la Parti Communiste, en dépit des espoirs placés en lui par une forte minorité des électeurs, n’a su ni amorcer sa rénovation (et sortir de son héritage de gestion autocratique du pouvoir) ni même résister aux pressions de la nouvelle dictature.
3. La Russie effacée de l’échiquier international
La Russie siège désormais sur un strapontin du G7, devenu G8 (ou plutôt 7 ½). Mais elle n’en est pas pour autant un acteur actif dans le façonnement des équilibres mondiaux. Elle conserve en apparence une puissance militaire considérable, la seconde par son équipement nucléaire et balistique. Encore que le délabrement de son organisation militaire laisse craindre qu’elle serait incapable d’en faire un usage efficace, si nécessaire, c'est-à-dire en cas d’agression des Etats- Unis.
Les pressions exercées par les Puissances occidentales en Asie centrale, au Caucase, en Ukraine sont parvenues jusqu’ici à maintenir la Russie hors du grand jeu international. La Russie pourrait mettre en échec le projet des Etats-Unis (qui est de la réduire à l’état de périphérie subalterne dans le nouvel ordre mondial dominé par Washington) en jouant un rôle dans la reconstruction d’un « front du Sud anti-impérialiste », et, en premier lieu, dans cette perspective, en se rapprochant de la Chine. Elle ne le fait pas. Au contraire elle agit souvent dans la direction opposée, se nourrissant de l’illusion que son alliance avec les Etats-Unis la protège contre d’éventuelles poussées expansionnistes de Pékin en Asie Centrale et en Sibérie. Ce faisant la Russie renforce la stratégie de Washington qui s’emploie à isoler son « ennemi potentiel principal » (la Chine). Parions que la Russie ne sera pas payée de retour pour ce service qui, au contraire, l’affaiblit elle-même et accélère le processus de sa dégradation au rang de périphérie subalterne. Il reste que tous ces équilibres (ou déséquilibres) dont bénéficient les Etats-Unis demeurent fragiles et l’échec certain de leur intervention en Irak finira un jour ou l’autre par les remettre en question. La diplomatie russe trouvera-t-elle alors sa place dans la redistribution des cartes ? Je reviendrai sur cette question, qui constitue l’une des dimensions majeures de la construction d’une alternative à la mondialisation libérale et américaine.
4. La misère idéologique
L’idéologie soviétique n’a jamais renoncé, jusqu’au dernier jour, à se nourrir d’une rhétorique prétendue « socialiste ». Le pouvoir soviétique, même dégradé à l’extrême, savait qu’il tenait sa légitimité de la Révolution de 1917. On peut s’en irriter, ou même le tourner en dérision. La distance qui séparait cette rhétorique de la réalité soviétique n’était d’ailleurs pas plus grande que celle qui sépare le discours « libéral » du capitalisme réellement existant. Et tout comme bon nombre d’individus par ailleurs normaux adhèrent au discours libéral en dépit de la catastrophe sociale qui accompagne son déploiement, il n’y a pas à s’étonner que le discours « socialiste » ait eu ses croyants jusqu’au dernier jour.
La nouvelle autocratie oligarchique a besoin par contre de prendre le contre-pied du discours soviétique. Mais elle ne sait pas par quoi le remplacer. Les boniments concernant l’efficacité économique et la démocratie ne sont pas crédibles en Russie. Le discours « patriotique » constitue alors la seule planche de salut de ce pouvoir finalement aux abois. La rhétorique en question sert à évacuer les vrais problèmes (l‘inégalité sociale, l’inefficacité de la nouvelle gestion économique, l’effacement du rôle international du pays), en prétendant « unir le pays tout entier derrière ses dirigeants », laissant entendre que ceux-ci « résistent » au capital mondialisé dominant. Toutes les classes compradores dirigeantes des périphéries contemporaines tentent de donner d’elles-mêmes une image « patriotique », alors qu’elles sont responsables du déclin dont sont victimes leurs nations et n’agissent en fait que comme courroies de transmission de la domination ( étrangère ) du capital international.
Une alternative est-elle possible ?
Le tableau de la Russie que j’ai brossé pourrait inspirer un grand pessimisme quant à l’avenir du pays. En fait l’échec du nouveau capitalisme russe, l’incapacité dans laquelle il se trouve de construire les conditions de sa stabilisation, devraient inspirer au contraire un optimisme de la raison. La Russie est, comme à la veille de 1917, grosse d’une nouvelle révolution dit-on parfois à Moscou. Ou de transformations radicales capables de redresser la direction de l’évolution. Dans quelles perspectives locales et mondiales ? A quelles conditions ?
Les principes de base sur lesquels l’alternative au système actuel en place dans le monde devrait être fondée sont simples, évidents, et au demeurant largement compris quand on les invoque. Sur les plans internes (« nationaux ») : (i) une « économie mixte », d’une part donnant à l’Etat les moyens d’orienter le développement général et d’autre part offrant à la propriété privée et au marché la marge suffisante qui permette la promotion des initiatives; (ii) l’institutionnalisation de la négociation sociale travailleurs/entreprises/Etat; (iii) l’approfondissement de la démocratie représentative par la promotion d’initiatives de démocratie participatoire. Au plan mondial : (i) l’organisation de la négociation de formes de la gestion économique (échanges commerciaux, flux de capitaux, transferts technologiques, gestion monétaire) fondées sur la reconnaissance de la diversité des intérêts et de l’inégalité des partenaires; (ii) la reconnaissance du principe de la souveraineté des peuples, renforcée par le soutien aux progrès de la démocratisation, fondement d’un monde politique multipolaire. La mise en œuvre de l’ensemble de ces principes permettrait d’amorcer une première étape sur la route de la « longue transition au socialisme mondial ».
Pour la Russie leur mise en œuvre implique : (i) la renationalisation des grandes entreprises, singulièrement dans les domaines du pétrole et de l’énergie, de productions minières et des banques (donc l’expropriation de l’oligarchie), (ii) l’invention de formes nouvelles de gestion paritaire (travailleurs et dirigeants) des entreprises de l’industrie et du commerce que celles-ci soient formellement propriété publiques (Etats, collectivités, collectifs de travailleurs) ou privées; (iii) le rétablissement et le renforcement des services sociaux publics, de l’éducation (qui fut de qualité en URSS) et de la recherche scientifique et technologique; (iv) l’abolition de la constitution de 1993, et l’élaboration par une grande convention élue d’une constitution authentiquement démocratique; (v) le soutien aux formes d’interventions populaires de démocratie participatoire; (vi) l’ouverture d’une grande négociation entre les républiques de l’ex URSS permettant la construction d’un espace régional économique et politique respectueux de l’autonomie des partenaires et capable de refonder des interdépendances au bénéfice de tous; (vii) le rétablissement de la puissance militaire russe (en attendant un désarmement généralisé, lorsque les Etats-Unis seront disposés à s’y soumettre); (viii) la promotion d’échanges commerciaux, technologiques et financiers négociés amorçant la construction d’une « grande Europe » - de l’Atlantique au Pacifique; (ix) la promotion d’une politique étrangère active et indépendante (de celle des Etats-Unis en particulier) visant au renforcement des institutions garantes de la construction d’un monde multipolaire.
Le gouvernement d’Evgueni Primakov avait bel et bien amorcée un redressement allant dans le sens décrit ici, avec semble-t-il une bonne détermination mais aussi beaucoup de prudence dans les premières mesures qu’il prenait (ce qu’on comprendra sans difficulté). Comme Gorbatchev l’avait peut être souhaité sans savoir comment le faire, Primakov envisageait la construction d’un système économique et politique de « centre gauche ». Primakov a été victime d’abord de l’incapacité du PC, alors encore puissant, de comprendre et soutenir l’initiative. Mais il a été également la victime de l’hostilité internationale, en premier lieu des Etats-Unis mais hélas également de l’Europe qui ne s’est pas départie de sa vision d’une « latino américanisation » de l’ex URSS (et de même de l’Europe de l’Est en voie d’intégration dans l’Union Européenne).
Le résultat de cet échec a facilité le succès premier de l’offensive des Etats-Unis et renforcé la soumission du régime de Poutine à ses exigences immédiates. Mais Poutine a peut-être maintenant compris que l’objectif des Etats-Unis et de l’Europe alignée est de détruire la Russie et non de l’aider à se rénover. Néanmoins le système sur lequel il fonde son pouvoir ne lui permet pas de résister avec efficacité aux assauts destructeurs de la triade impérialiste. Car pour y faire face il lui faudrait sacrifier son soutien à l’oligarchie qui exploite et opprime le peuple russe. A défaut celui-ci laissera faire.
Les alternatives d’avenir pour la Russie et les Etats issus de l’éclatement de l’URSS ne se posent certainement pas dans des termes équivalents. Je n’avais jamais investi une grande confiance dans la « perestroïka » et le « glasnost » de Gorbatchev, et sa capitulation inconditionnelle à Reykjavik face à l’arrogant Reagan m’a fait craindre le pire, qui est arrivé. En 2003 j’avais accepté une invitation curieuse à Rimini en Italie, dans l’espoir de pouvoir entendre Gorbatchev commenter mes propos. J’adressais mes questions concernant l’avenir de la Russie en termes prudents à l’extrême, sans revenir sur le passé. Mais je n’intéressais pas Gorbatchev qui était exclusivement attentif (et approbateur) aux sornettes débitées par les économistes nord américains. J’ai alors compris que Gorbatchev n’avait jamais su ce qu’était le marxisme.
Je n’ai pu suivre les péripéties de la Russie capitaliste que de loin, le FMA n’étant jamais parvenu à y trouver des correspondants intéressés. Et puis un jour de l’an 2007 j’ai été invité par une curieuse « Krelm Organizatsion » proche de Poutine et dirigée par Vyacheslav Glazyaev.
« Europe Publishers », la maison d’édition de cette organisation, venait de publier dans cette langue le Virus Libéral, le seul de mes ouvrages qui ait été publié en russe (alors que tous mes écrits majeurs ont toujours été publiés rapidement en chinois depuis les années 1970). Le choix me laissait comprendre que cette dimension idéologique fondamentale du défi leur était parue importante. Le débat, appuyé par des moyens impressionnants (télévision et journalistes), m’a vite convaincu que la seule préoccupation de mes interlocuteurs concernait la géopolitique; et que leur vision était celle de la géostratégie bourgeoise conventionnelle, qui dissocie ces problèmes des questions sociales. La conscience de l’hostilité des Etats Unis à toute volonté « d’émergence » de la Russie était visible, mais rien de plus. Par la suite une non moins curieuse invitation à participer à une conférence annuelle, tenue à Rhodes par des géopoliticiens russes intéressés par le Moyen Orient m’a été adressée. Mais l’angle d’attaque des questions – «dialogue des civilisations » – m’est apparu trop artificiel pour permettre de discuter des vrais problèmes de la région.
La crise ukrainienne, le projet euro asiatique et le grand écart de Poutine
L’Europe a organisé à Kiev en mars 2014 un authentique putsch « euro-nazi ». La rhétorique du clergé médiatique occidental qui se gargarise de promesses de démocratie est purement et simplement mensongère. Les puissances de la triade n’ont promu la démocratie nulle part. Au contraire elles ont toujours soutenu les adversaires les plus acharnés de la démocratie, fascistes inclus, rebaptisés « nationalistes ». Dans l’ex Yougoslavie les Européens ont soutenu les nostalgiques du fascisme croate, ré expédiés de leur exil canadien; au Kossovo ils ont donné le pouvoir aux mafias de la drogue et de la prostitution; dans les pays arabes ils continuent à soutenir l’Islam politique le plus réactionnaire, lui-même financé par les nouvelles républiques démocratiques que seraient devenus l’Arabie Séoudite et le Qatar, à en croire les boniments des médias occidentaux. L’intervention militaire en Iraq et en Lybie a détruit ces pays, sans y promouvoir la moindre promesse de démocratie. En Syrie le soutien militaire des puissances de la triade aux « Islamistes », directement ou par Républiques démocratiques d’Arabie Séoudite et de Qatar interposées, ne promet rien de meilleur.
En Ukraine la junte pro nazi parvient mal à établir son pouvoir despotique. L’obstacle auquel elle se heurte n’est pas d’une nature « ethnique » qui opposerait russophones et ukrainophones. Certes les frontières des républiques de l’ex URSS avaient été volontairement dessinées par le pouvoir soviétique en donnant la part belle aux nationalités non russes, dans un esprit de rupture avec le chauvinisme grand russe. L’exemple de la Crimée, qui n’avait jamais été ukrainienne, en témoigne. Le Donetz et Odessa n’avaient non plus jamais été « ethniquement » ukrainiens. Comme celles des républiques yougoslaves, ces frontières n’avaient pas été dessinées pour devenir celles d’Etats sécessionnistes. Poutine n’est probablement pas un héro des causes démocratiques, mais il ne fait ici que soutenir tous ceux qui en Ukraine refusent la colonisation euro allemande que Bruxelles entend imposer, comme elle l’a fait en Europe orientale, en Grèce et à Chypre. Et ce ne sont pas seulement les « russophones » d’Ukraine qui pourraient refuser le projet des Européens, même si les pouvoirs despotiques exercés par la junte de Kiev ne permettent pas l’expression de cette opposition au projet euro allemand.
La Russie est à la recherche d’une place dans le système mondial d’aujourd’hui et de demain. Et Poutine paraît avoir fait sien le projet de construction d’une vaste alliance des peuples de l’ex URSS. Ce projet est désormais connu sous le nom d’alliance des peuples « euro asiatiques ». Il ne s’agit pas là d’une invention artificielle récente. Dans un article que j’écrivais en 1998 ( La Russie dans le système mondial : géographie ou histoire ?) je faisais observer que cette idée répondait depuis des siècles à la recherche par la Russie de la définition de sa place dans le monde. Et je ne vois pas pourquoi on refuserait ce droit aux Russes et aux autres peuples de l’ex URSS.
Le combat engagé par Moscou contre l’ordre impérialiste, en Ukraine et ailleurs, ne sera victorieux que s’il est soutenu avec fermeté par les peuples concernés. Ce soutien ne sera possible que si la Russie s’affranchit du carcan néo libéral, à l’origine ici comme ailleurs du désastre social. Poutine se livre jusqu’ici à un exercice périlleux de grand écart, associant la poursuite de sa politique intérieure néo libérale désastreuse d’une part, et d’autre part la défense des intérêts légitimes d’une Russie indépendante. Abandonner le néo libéralisme et sortir de la mondialisation financière sont désormais nécessaires et possibles. Des segments de la classe politique qui gouverne à Moscou sont disposées à se rallier à un capitalisme d’Etat, susceptible à son tour d’ouvrir la voie à une éventuelle avancée en direction de la socialisation démocratique de sa gestion. Mais si la fraction compradore des classes dirigeantes russes – bénéficiaires exclusifs du néo libéralisme – venait à l’emporter, alors les « sanctions » dont l’Europe menace la Russie pourraient porter leurs fruits; les compradores sont toujours disposés à capituler pour préserver leur part du produit du pillage de leur pays. La Russie ne pourrait alors pas refuser sa colonisation par l’impérialisme de la triade.