CHAPITRE QUATRE
L’AMERIQUE LATINE : FIN DE LA DOCTRINE MONROE ?
DES AVANCEES POPULAIRES
Je ne traiterai pas de Cuba dans ce chapitre, mais plus loin dans ces Mémoires.
L’Amérique latine et les Caraïbes ont connu une histoire fort différente de celles des pays d’Asie et d’Afrique. Toutes les sociétés modernes du continent américain ont été fabriquées par une forme particulière de colonisation qui a rempli des fonctions décisives dans le système mercantiliste de l’Europe atlantique, à cette époque le centre en construction du capitalisme mondial. Cette histoire n’a pas grand-chose de commun avec celle des sociétés africaines et asiatiques soumises à l’expansion ultérieure du capitalisme industriel triomphant. En Afrique et en Asie les sociétés ont conservé leurs identités nationales et culturelles antérieures, leurs langues et très largement leurs religions (non chrétiennes). Leurs systèmes - qualifiés de tributaires ou de communautaires dans mon analyse - ont été soumis et déformés pour servir le capitalisme industriel en expansion; ces sociétés ont donc conservé longtemps de ce fait des particularités fortes qualifiées de « féodales » dans le discours simplifié des mouvements de libération nationale modernes. La formation de l’Amérique moderne avait détruit beaucoup plus radicalement les sociétés indigènes, quand elle ne les a pas simplement exterminées par le génocide systématique comme l’ont pratiqué les Anglais en Amérique du Nord. Toute l’Amérique a été christianisée (au moins formellement) et a adopté l’usage de langues européennes (même si cette réalité doit être nuancée pour ce qui concerne les Caraïbes créoles et les régions de peuplement indien dense des Andes et du Mexique).
La participation des Anglais, des Français et des Hollandais à la conquête de l’Amérique et à la mise en place du système mercantiliste est facile à comprendre. Ces trois pays constituaient l’avant garde du capitalisme naissant. Les guerres permanentes du XVII et XVIIIe siècles entre ces trois puissances mercantilistes s’étant soldées par la victoire retentissante des Britanniques il n’est pas étonnant que les Français et les Hollandais aient été pratiquement expulsés du continent au profit de la colonisation anglaise. Mais comment expliquer l’expansion de l’Espagne et du Portugal en Amérique, alors qu’à la fin du XVe siècle ces deux pays étaient loin de mériter la qualification de sociétés capitalistes mercantilistes ? Je crois que la Reconquista est à l’origine de cette conquête prodigieuse de l’Amérique. La date de 1492 a coïncidé à la fois avec l’expulsion des Musulmans d’Andalousie et le voyage de Christophe Colomb. Or la Reconquista avait provoqué dans toute la péninsule ibérique la constitution d’immenses armées féodales de seigneurs de la guerre. Les Musulmans chassés ces armées auraient probablement poursuivi leurs conquêtes en Afrique du nord. La découverte de l’Amérique leur offrait un domaine alternatif d’expansion qui s’est avéré de surcroît immensément plus riche. Mais ces armées n’avaient pas été constituées sur la base de rapports capitalistes mercantilistes analogues à ceux qui s’étaient cristallisés dans l’Europe atlantique du nord-ouest. Elles véhiculèrent donc en Amérique ibérique un esprit différent, encore largement marqué par le féodalisme européen. Ce sont ces formes qui ont posé problème pour la qualification ultérieure des sociétés d’Amérique latine.
Le coeur du système mercantiliste était constitué par les colonies esclavagistes de plantations (de la canne à sucre et du coton principalement). Une invention portugaise mise au point dans les îles du Cap Vert comme je l’ai dit plus haut, généralisée à grande échelle dans les Antilles, les colonies anglaises du Sud de l’Amérique du Nord et le Nordeste brésilien. L’importation d’esclaves d’Afrique a conditionné la fabrication de cette périphérie mercantiliste principale.
Dans les régions de peuplement indien dense - Mexique et Andes - les Espagnols ont soumis les autochtones à un statut servile articulé sur l’exploitation des mines plutôt que des plantations, et généralisé une forme inspirée par la tradition féodale ibérique - l’encomienda - se transformant progressivement en propriété latifundiaire intégrée à des degrés divers dans le capitalisme mondial en expansion. Un système de grande propriété analogue a été mis en place là où n’existait pas de population autochtone, tout au moins importante, dans le cône Sud, au Brésil, en Uruguay et en Argentine, leur peuplement étant assuré par des migrants ibériques, italiens, allemands et autres. Dans les régions indiennes il a « intégré » à sa manière - brutale à l’extrême - les indigènes christianisés à divers degrés. Mais cette intégration n’a fait un bond qualificatif réel qu’au Mexique, grâce à sa révolution paysanne des années 1910-1920. Une nation véritable, hispano-indienne, a été le produit de la réforme agraire et du populisme construit par le PRI (Parti de la Révolution Institutionalisée) sur le socle de cette révolution populaire authentique.
Le développement du capitalisme en Europe du Nord-ouest a également produit, notamment en Angleterre, un excédent de population prolétarisée qui a fourni les bataillons du peuplement de l’Amérique. La formation de la Nouvelle Angleterre leur est due. Cette colonie de peuplement de petits propriétaires construisant une économie marchande autocentrée, présentait si peu d’intérêt pour le système mercantiliste dominant qu’on la croyait sans avenir. Les belles colonies, celles que les « experts » de l’époque qualifiaient de « miracles » (pour des raisons tout à fait analogues à celles que les experts de la Banque Mondiale invoquent aujourd’hui), sont devenues... Haïti et le Nordeste brésilien, tandis que la Nouvelle Angleterre autocentrée et misérable a produit... les Etats Unis.
Les « révolutions » de la fin du XVIIIe siècle et des débuts du XIXe ne méritent guère leur qualification bien qu’elles soient centrales dans l’idéologie américaine moderne. Il ne s’agissait que de révoltes des classes dirigeantes locales contre l’administration des métropoles, qui n’ont inscrit à leur ordre du jour aucune transformation sociale. Ce n’est donc pas un hasard si les chefs de la guerre d’indépendance nord- américains - Washington et les autres - étaient tous des propriétaires d’esclaves et le sont restés dans les Etats Unis qu’ils ont créés. Il en fut de même avec les Créoles d’Amérique latine. La seule véritable révolution sociale de l’époque fut le fait des esclaves révoltés de Saint Domingue.
Sans doute, au cours des guerres d’indépendance de l’Amérique latine, des leaders progressistes qui envisageaient plus qu’un simple transfert des pouvoirs des métropoles aux classes dirigeantes locales, se sont-ils exprimés. Bolivar est de ceux- là et la glorification de son nom par la Révolution bolivarienne du Venezuela vient à point. Il reste que les guerres d’indépendance ont été ce qu’elles ont été et se sont soldées en fait par un simple transfert de pouvoirs au bénéfice des classes possédantes locales sans que les peuples du continent aient vu leur sort amélioré en quoi que ce soit.
Le XIXe siècle devait se solder, dans ces conditions, par l’émergence d’un centre nouveau (et un seul pour le continent) - les Etats Unis -, à partir de la Nouvelle Angleterre, et l’intégration du reste de l’Amérique dans le capitalisme industriel en qualité de périphéries fournissant des matières premières agricoles et minières. Peu à peu la grande propriété latifundiaire perd alors ses caractères paraféodaux d’origine pour devenir une forme de la propriété capitaliste du sol. La société devient une société du capitalisme périphérique. Dans ce sens le XIXe siècle rapproche graduellement les structures de l’Amérique latine de celles de l’Asie et de l’Afrique, elles aussi transformées en formes du capitalisme périphérique. C’est dans ce cadre nouveau - qui n’a plus grand-chose à voir avec celui des siècles du mercantilisme - que s’amorce un cycle de révolutions populaires, les premières sur le continent (Saint Domingue excepté), dont la révolution mexicaine des années 1910-1920 et celle de Cuba, triomphant en 1959.
Certes les peuples d’Amérique latine n’ont jamais manqué de courage. Les années 1920 et 1930 sont remplies par l’histoire de leurs révoltes - souvent glorieuses - contre les latifundiaires et les laquais de l’impérialisme. Au Nicaragua Sandino, au Salvador Farabundo Marti dirigent le soulèvement de leurs peuples, inspirés peut être par l’exemple de la glorieuse révolution mexicaine. A Cuba en 1933 la révolution, inspirée par San Martin, renverse la dictature pro- yankee de Machado. Au Pérou l’APRA tente de donner une force nouvelle aux masses paysannes indiennes. Dans les années 20 Luis Carlos Prestes conduit la colonne des paysans sans terre en révolte à travers cette longue marche brésilienne qui lui a valu le nom de « chevalier de l’espérance ». Mais force est de constater qu’aucune de ces révoltes n’a abouti. Les dictatures reconstruites sur leurs décombres - celle de Somoza au Nicaragua ou celle de Batista à Cuba - vont traverser paisiblement les décennies suivantes, jusqu’à la victoire de Castro à Cuba en 1959 et des Sandinistes au Nicaragua vingt ans plus tard.
Je ne crois pas utile dans ces Mémoires de donner une explication forcément rapide de ces échecs. Chaque cas a son histoire propre qui a d’ailleurs fait plus tard l’objet d’analyses et de débats sérieux qui - chaque fois que j’ai eu le bonheur d’y être associé, dans les années 1970 et 1980 - ont toujours été pour moi très enrichissants. La responsabilité des « communistes » locaux des années 1920 et 1930 (il n’y en avait que fort peu, en dehors du Cône Sud) et du Komintern qui avait la prétention de diriger leurs stratégies ne m’est pas paru être la cause principale de l’échec. Le Komintern d’ailleurs ne comprenait pas grand chose aux sociétés d’Amérique latine au delà du Cône Sud, là où les immigrants espagnols et italiens avaient transporté avec eux les traditions ouvrières, anarchistes et socialistes de l’Europe latine. Des partis communistes d’apparence conséquente ont pu se constituer ici, en Uruguay, en Argentine et au Chili, que les responsables du Komintern pouvaient comprendre, et dans lesquels ils ont investi tous leurs espoirs, mais qu’ils ont également d’abord fourvoyé dans des aventures sans lendemain (la révolution socialiste étant pensée être à l’ordre du jour partout...) puis contraint à s’aligner sur la diplomatie de l’URSS stalinienne, sans qu’il ne soit tenu compte de la différence qui séparait les sociétés du capitalisme périphérique de celles des centres européens. Mais le Komintern a commis les mêmes bévues en Asie et en Afrique, sans pour autant que les peuples de ces continents ne se soumettent finalement aux stratégies qu’il préconisait. Les partis communistes de Chine et du Viet Nam ont su imposer de fait leur indépendance; et les mouvements de libération nationale, qu’ils aient été dirigés par ces partis ou non (comme en Inde, en Indonésie, au Moyen Orient) ont poursuivi leur route, en conformité avec le contenu social de leurs forces dirigeantes.
Je ne m’explique donc pas la singularité de l’histoire de l’Amérique latine autrement que par celle de ses classes dirigeantes, intégralement compradores dès l’origine, entièrement éblouies par l’attrait que l’Europe (relayée par les Etats Unis) exerçait sur elles. Les révoltes populaires écrasées dans ces conditions ont laissé la place à des régimes qui, de la frontière Sud du Mexique à celle qui sépare le Cône Sud du monde andin indien, n’ont été que de vulgaires dictatures établies sur un fond de stagnation relative. Par contre dans le Cône Sud le mouvement social, demeuré vivant en dépit des désillusions révolutionnaires, a ouvert la voie aux diverses formes du populisme latino-américain, qu’elles aient été plus précoces comme au Brésil et en Argentine ou plus tardives, se généralisant après la seconde guerre mondiale. Toujours est-il que les deux premières décennies de cet après guerre se sont avérées « calmes », l’Amérique latine se rangeant sans problème dans le camp de Washington et les partis communistes se taisant, alors qu’elles furent celles du grand tournant de l’histoire moderne en Asie et en Afrique.
Je ne connaissais cette histoire que par des lectures et, en fait, comme beaucoup d’Asiatiques et d’Africains, ne mesurais pas réellement les spécificités de l’Amérique latine, comme je l’ai rappelé dans mon Itinéraire intellectuel. Mes lectures m’avaient conduit dans un premier temps à faire connaissance avec le « desarrollismo » proposé comme cadre idéologique à la stratégie de développement des années 1950 et 1960, puis à partir de la seconde moitié des années 1960 avec les premières critiques adressées à cette théorie par la nouvelle gauche latino américaine.
La stratégie du « desarrollismo » ne m’avait jamais convaincu qu’à moitié - à peine. Certes elle préconisait un développement qu’on pouvait qualifier d’autocentré d’une certaine manière, par une industrialisation locale (dite de substitution d’importation) protégée de la concurrence dévastatrice des oligopoles impérialistes. Mais elle supposait que la bourgeoisie locale pouvait en être le maître d’oeuvre, c’est à dire qu’elle supposait celle-ci « nationale » au sens que nous donnions à ce terme - c’est à dire anti impérialiste. La théorie proposée distinguait les latifundiaires, bénéficiaires considérés comme exclusifs de l’intégration dans le marché mondial et partant adversaires de l’industrialisation, et la bourgeoisie nationale que l’intelligentsia pouvait représenter à travers la modernisation de l’Etat. Il fallait accepter le « prix » de cette modernisation et du financement de l’accumulation primitive qu’elle véhiculait. Entre autre l’absence de démocratie, qui viendrait « après » comme le produit naturel de la constitution d’une nouvelle classe moyenne.
Ce que la théorie ignorait donc c’était que les classes moyennes en question seraient les bénéficiaires exclusifs du nouveau développement et, que pour soumettre les classes populaires à l’exploitation nécessaire à cette fin, elles n’opteraient pas du tout pour une transformation démocratique de la vie politique. La substitution d’importations par ailleurs ne faisait que substituer des importations d’équipements et de technologies aux importations antérieures de biens de consommation. Elle était donc une forme d’intégration dans le système mondial - et non de déconnexion - qui était tout à fait acceptable pour les oligopoles impérialistes. Autrement dit cette évolution substituait à l’ancienne classe courroie de transmission de la domination impérialiste (les latifundiaires) une nouvelle classe compradore de même nature (les « classes moyennes » et leur Etat). Modernisation devenait synonyme de modernisation de l’exploitation (substitution du travail salarié payé à des taux minima dans des usines ayant une productivité moderne relativement élevée prenant le relais du travail des « péons »), modernisation de la pauvreté (les bidonvilles de banlieues prenant la place des villages de misère), modernisation de la dictature (la police « scientifique », les tortures et les escadrons de la mort prenant la place des bandes au service des caudillos).
La gauche du marxisme du tiers monde - à laquelle j’appartenais - ne pouvait pas ne pas rejeter cette théorie. Elle y voyait une légitimation idéologique du projet de l’impérialisme et de la bourgeoisie locale, compradore par nature, fut-ce dans des formes nouvelles correspondant à l’évolution du capitalisme. Depuis que nous avions lu la « Démocratie Nouvelle » de Mao - au début des années 1950 - nous étions persuadés que la bourgeoisie des périphéries ne peut être nationale, qu’elle ne peut imaginer d’autre développement que celui qui s’inscrit dans les exigences de la mondialisation. Pour rompre avec cette voie sans issue - se soldant par l’approfondissement de la polarisation (du contraste centres/périphéries, synonyme du contraste impérialisme/peuples dominés) - la déconnexion qui s’imposait ne pouvait être faite que sous la direction des classes populaires. Nous disions de la classe ouvrière et de la paysannerie pauvre, ouvrant par là même la transgression de la révolution bourgeoise anti-impérialiste, anti-féodale, et sa transformation en étape première de la révolution socialiste.
Le débat autour de ces questions remontait en Asie et en Afrique à la fin des années 1950, épousant rapidement les contours du conflit sino soviétique. Du côté soviétique on privilégiait les exigences de la guerre froide : il fallait se soumettre aux concessions que la coexistence (seul moyen d’éviter la guerre nucléaire prétendait-on à Moscou) imposait. Le socialisme triompherait parce que les pays socialistes enregistraient des taux de croissance supérieurs à ceux du monde capitaliste, le rattraperait donc et même l’enterrerait comme l’avait proclamé Khroutchev. Mao avançait une autre théorie du capitalisme mondial, axé sur la permanence de l’impérialisme. Les adversaires principaux du capitalisme étaient donc ceux qui menaçaient l’impérialisme, c’est à dire ceux qui, ayant fait leur lecture de la Démocratie Nouvelle proposée plus haut, associaient libération nationale et révolution socialiste. A partir de 1957-1960, avec le maoisme, de ce point de vue la question était tranchée.
Dans ce débat, qui se déployait principalement sur les scènes des théâtres afro-asiatiques, l’Amérique latine paraissait absente. Le « desarrollismo » pouvait satisfaire ceux que nous qualifions de « révisionnistes », et ce n’était pas un hasard si les partis communistes d’Amérique latine, qui s’étaient rangés du côté de Moscou contre Pékin, le soutenaient. Je m’expliquais cette situation par les particularités de l’histoire de l’Amérique latine brièvement rappelées plus haut. Les classes dirigeantes de ce continent avaient toujours appartenu au système capitaliste mondial, elles en étaient le produit. Elles avaient donc toujours tourné leurs regards vers le modèle que les puissances dominantes y représentaient : l’Angleterre au XIXe siècle, les Etats Unis depuis 1945. L’idéologie qu’elles véhiculaient et qui s’imposait comme idéologie dominante dans leurs sociétés ne remettait pas en question le modèle du capitalisme, et leur appartenance culturelle à la tradition européenne facilitait certainement leur adhésion. Le capitalisme n’apparaissait pas ici comme étant de surcroît porteur d’une agression culturelle. Au contraire c’est en s’y soumettant qu’on « rattraperait » et qu’on deviendrait ce qu’on voulait être : comme les Européens, comme les Nord Américains. Les partis communistes, la gauche intellectuelle de l’Amérique latine rejoignaient les partisans du « desarrollismo » sur un point fondamental : l’ennemi du progrès (conçu comme un « rattrapage ») était le bloc hégémonique latifundiaire (qualifié de féodal, au regard de son ancêtre présumé, le féodalisme ibérique), non la bourgeoisie.
Or voici que les choses commencent à bouger en Amérique latine. Le triomphe de la révolution cubaine, entrée dans La Havane le 1er janvier 1959, constitue un défi certain pour les stratégies du « desarrollismo » comme pour les ralliements électoralistes des partis communistes. Vicissitudes du castrisme, rupture du Che dès 1963 suivi par ses voyages en Afrique en 1964 et finalement mort dans le maquis de Bolivie en 1967. Puis 1968 éclate et constitue un autre défi, au niveau mondial, pour tous les intellectuels de gauche. Sur le plan de l’analyse théorique les écrits précoces d’André Gunder Frank marquent également l’amorce d’une rupture, en avançant la thèse selon laquelle les sociétés de l’Amérique latine sont capitalistes et non féodales, ont même toujours été capitalistes depuis les siècles du mercantilisme (lui même qualifié de première phase du capitalisme) et n’ont jamais été féodales. Vers la fin des années 1960 - notamment après 1968 se cristallise une théorie nouvelle qu’on qualifiera plus tard « d’école de la dépendance ». C’est d’ailleurs elle même qui inventera cette qualification, à mon avis plutôt malheureuse. En tout cas j’étais triplement intéressé par ces évolutions : par celle de Cuba, par l’apparition d’une gauche qui se proclamait à gauche des partis communistes dans plusieurs pays du continent - ralliant quelque fois le maoisme (mais cela sera l’exception en Amérique latine), par le développement de thèses nouvelles concernant le capitalisme périphérique.
J’avais donc déjà lu pas mal les premiers écrits de ce moment nouveau, et les noms des fondateurs de la nouvelle école latino-américaine ne m’étaient plus inconnus lorsque je décidais d’établir un contact sérieux avec eux et donc d’aller voir sur place. Ce premier voyage, avec Isabelle, entrepris l’été de 1971 devait nous conduire au Brésil, en Argentine, au Chili, au Pérou et en Bolivie. L’année suivante j’assistais à Mexico à l’Assemblée générale du CLACSO - cette organisation latino-américaine dont nous nous sommes inspirés pour créer le CODESRIA. Puis nous organisions à l’IDEP en 1972 la première grande rencontre entre les intellectuels critiques d’Afrique et d’Amérique latine (plus haut page 145). Nous avons également visité, Isabelle et moi, le Venezuela, reçus par Hector et Adicea Michelena, de retour dans leur pays après leur séjour à l’IDEP à Dakar. J’ai eu plusieurs occasions par la suite de me rendre au Chili - la dernière fois peu avant la chute de Allende en 1973, pour notre première réunion constitutive du Forum du Tiers Monde (plus haut page 160) - et au Mexique, entre autre, à l’invitation du Président Eccheverria. Mais les hasards malencontreux du calendrier serré de mes déplacements m’ont obligé à remettre sans cesse les visites que j’aurai voulu faire dans les Caraïbes, et n’ai eu l’occasion de faire connaissance avec la Jamaïque qu’en 1989, où je retrouvais mon ami Norman Girvan, que j’avais également fait venir à l’IDEP à Dakar.
L’Amérique latine que je visitais dans les années 1970 traversait l’une des périodes les plus noires de sa tradition de dictatures violentes, bien que son système commençait à être ébranlé. Nations constituées par la colonisation et non antérieures à celle-ci, comme l’écrit Emir Sader, en conséquence classes dirigeantes qui ne se sont jamais conçues en dehors du système capitaliste mondialisé dont elles sont le produit, appareils d’Etat (et notamment armées) qui ne se sont jamais conçus eux mêmes qu’au service exclusif de la répression du peuple, tels sont les caractères qui expliquent la soumission étonnante de ces classes dirigeantes aux diktats de Washington. En retour les militaires de Washington n’ont jamais considéré l’Amérique latine comme une « zone dangereuse » pour leur projet hégémoniste mondial. Tout cela explique sans doute l’étonnante facilité avec laquelle l’Organisation des Etats Américains est créée en 1948 à l’initiative de Washington, une organisation qualifiée par les esprits critiques isolés à l’époque de « ministère des colonies des Etats Unis ». Les classes dirigeantes d’Amérique latine se rangent dans la guerre froide aux côtés de Washington sans la moindre hésitation et refuseront toujours de se rallier au camp des « non alignés » qui demeurera strictement afro-asiatique (à l’exception de Cuba). De 1945 à 1960 alors que les peuples d’Asie et d’Afrique - et même leurs bourgeoisies en partie tout au moins - sont engagés dans des luttes sans fin contre l’impérialisme, le silence règne en Amérique latine. Lorsque la CIA renverse en 1954 la tentative du Président Arbenz au Guatemala de faire une réforme agraire, les Etats latino-américains ne bronchent pas. La victoire de la révolution cubaine en 1959 annonce pourtant que le système commence peut être à s’épuiser.
Washington et les classes dirigeantes latino américaines s’associent néanmoins immédiatement pour isoler Cuba. Le Président Kennedy prend en 1961 l’initiative de la fameuse « Alliance pour le Progrès ». Qui ne mérite certainement pas son nom, car il s’agit d’une alliance pour le maintien du statut quo, c’est à dire contre le progrès. Le « démocrate » Kennedy se fait alors le protecteur des pires dictatures, l’initiateur de leur « modernisation » et les « intellectuels » - sbires à sa solde comme l’illustre Huntington, sociologue de la CIA - tentent de « légitimer » ce choix en déclarant simplement que la démocratie est l’ennemi du « progrès » (défini bien entendu comme l’expansion du capitalisme). Le non moins illustre Robert Mac Namara est alors ministre responsable de l’intensification de la guerre du Viet Nam et des bombardements terroristes massifs des populations civiles (inspiré sans doute par la stratégie que les nazis avaient mis au point pendant la guerre d’Espagne). Washington est alors au centre des pires agressions contre les peuples du tiers monde : la CIA organise en 1966 le massacre en Indonésie, ne recule ni devant l’assassinat, ni devant les coups d’Etat contre des régimes démocratiques régulièrement élus, comme celui de l’Unité Populaire au Chili. Ses vrais amis en Amérique latine sont les généraux brésiliens et argentins, style Castillo Branco et Videla, responsables entre autre des « disparus » par milliers, dont les polices étaient formées à la torture « scientifique » par des instructeurs nord américains. Aucune excuse publique n’est jamais venue de la part des gouvernements « démocratiques » de Washington pour regretter ses actes de terrorisme et ces massacres. Elle ne viendra jamais, soyons en sûrs.
La gauche latino-américaine amorçait néanmoins une riposte à l’arrogance criminelle de Washington et de ses complices locaux. Se séparant des partis communistes timorés, elle préconisait la lutte armée. Des guérillas rurales adoptèrent une version simplifiée du maoisme (« encercler les villes à partir des campagnes ») sans trop se soucier des conditions dans le cadre desquelles Mao avait développé cette thèse concernant la dimension militaire de la révolution. D’autres optèrent pour la guérilla urbaine, sans non plus que la frontière entre celle-ci et le « terrorisme » ne soit toujours clairement définie. En Amérique centrale la rébellion du Guatemala n’avait jamais cessé d’exister. Au Venezuela, avec Douglas Bravo et les Fuerzas Armadas de Liberacion Nacional, en Colombie avec Camillo Torres et l’Ejercito de Liberacion Nacional, au Brésil avec Marighella et le Polop (Politica operaia), en Urugay avec les Tupamaros, en Argentine avec les Monteneros, au Chili autour du MIR (Movimento de Izquierda Revolucionaria) et ailleurs ces modèles de riposte occupèrent le devant de la scène pendant une bonne partie des années 1960 et 1970. J’avais évidemment suivi avec attention ces développements et, à travers la revue maoïste Révolution, assisté parfois à leurs premières élaborations. J’ai rencontré en Amérique latine, dans les années 1970, quelques uns des responsables de ces organisations.
Je dois dire sans fausse modestie que, tout en gardant beaucoup de respect pour le courage de ces camarades, et malgré l’amitié qui m’a rapidement lié à certains d’entre eux, je n’ai pas été fortement impressionné par leurs analyses. Leur marxisme m’a souvent paru superficiel, parfois réduit presque caricaturalement à l’affirmation que le « peuple » est spontanément révolutionnaire et n’attend que le courage d’une minorité de proclamer la révolution et d’agir en conséquence pour les suivre. La tentative de « théoriser » cette stratégie, entreprise par Regis Debray sous le titre de « Révolution dans la révolution » m’avait paru d’emblée infantile. Certes la critique que ces camarades adressaient aux partis communistes me paraissait juste : ceux-ci avaient réduit le concept de la lutte de masse à celui de la lutte électorale (quand elle existait, et/ou réclamaient des élections). Cet alignement progressif sur des positions presque strictement réduites à la revendication démocratique tranchait avec les actions de classe courageuses entreprises par certains de ces mêmes partis dans les années 1930. Il correspondait certainement à un échec de celles-ci, mais aussi à l’opportunisme de la diplomatie soviétique de l’après guerre. Or la revendication démocratique, si elle n’est pas accompagnée par un programme de transformation sociale et des actions allant dans ce sens, reste toujours - à mon avis - peu convaincante. Les peuples de la périphérie capitaliste d’une manière générale n’y croient pas beaucoup. Non seulement parce que la tradition de la bourgeoisie démocratique est ici absente, mais encore parce que l’expérience a instruit ces peuples sur la fragilité et le vide des pouvoirs réformistes issus de la victoire électorale éventuelle. Mais cette critique ne peut être dépassée par la seule substitution du mot d’ordre de révolution armée à celui de la lutte électorale. Encore faut- il associer la lutte armée éventuelle à une lutte de masse conséquente - une longue préparation sans laquelle l’insurrection armée ou la guérilla restent sans prise sur les classes populaires. Je n’étais pas convaincu que les camarades critiques du « révisionnisme » combinaient dans les faits leurs appels à la guérilla à ces luttes de masse incontournables.
Mais il faudrait beaucoup nuancer ces jugements qui pourront paraître à l’emporte pièce. Les « révisionnistes » (terme par lequel les maoïstes désignaient les défenseurs de la ligne officielle des partis communistes alignés sur Moscou) ont évidemment toujours fait l’amalgame et, par exemple, attribué au Che la paternité de ce « gauchisme ». Che Guevarra est une personnalité beaucoup plus complexe. On le sait maintenant un peu moins mal qu’à l’époque, certains de ses écrits (toujours brefs, sous forme de notes personnelles) ayant finalement été publiés ces dernières années. Le jugement du Che sur la société soviétique s’est avérée être juste; bien en avance sur son temps, dès le milieu des années 1960 Che avait vu que la révolution d’octobre avait épuisé son potentiel et même que l’URSS avait perdu la bataille de la révolution technologique en cours dans le monde capitaliste. Che avait vu que la théorie selon laquelle l’Amérique latine était plus féodale que capitaliste - ce qui exigeait le passage préalable par un développement capitaliste « national » et légitimait la mise en avant de la revendication de démocratie bourgeoise - ne servait que d’alibi pour un alignement de fait sur les stratégies de la bourgeoisie compradore dominante. Che n’a jamais ignoré que l’insurrection armée n’est que la phase finale d’un processus que les luttes de masse doivent amorcer. Mais sans doute était-il un peu pressé et de ce fait surestimait-il la nature des avancées que les luttes de masse avaient pu produire. Et comme l’Asie et l’Afrique étaient engagées depuis 1945 dans d’immenses mouvements anti-impérialistes, Che s’est rangé aux côtés de ceux qui, dans ces mouvements, s’assignaient l’objectif d’en radicaliser le contenu social. Cela lui permettait également de proposer une stratégie destinée à briser l’isolement de Cuba.
La collusion de l’impérialisme américain, de ses alliés européens et des classes dirigeantes de toute l’Amérique latine avait isolé Cuba dès le début des années 1960. Pour survivre Cuba était contraint de se tourner vers l’URSS, seul pays capable de briser le blocus (et entre autre de lui fournir le pétrole sans lequel l’économie locale ne pouvait fonctionner) et de lui assurer une protection contre l’agression militaire US, programmée, puis remise après l’échec de la baie des cochons et l’épisode des missiles soviétiques. La diplomatie cubaine a bien compris l’importance de l’enjeu et Cuba a osé affronter la doctrine Monroe, scrupuleusement respectée par toutes les classes dirigeantes de l’Amérique latine jusqu’à ce jour. Elle a donc pris des initiatives dont j’ai suivi très attentivement le déploiement (plus haut page 158), en parallèle avec la création de l’OSPAA (Organisation de Solidarité des Peuples Asiatiques et Africains), ses congrès du Caire (1958), d’Accra (la même année) et de Conakry (en 1960, date de la naissance officielle de l’organisation). Mais l’OSPAA a été traversée dès le départ par une contradiction qui l’a totalement paralysé. D’une part les pouvoirs d’Etat issus de la libération nationale bourgeoise radicalisée (et de ce fait populiste) optent pour une alliance diplomatique avec Moscou, qui doit leur permettre de refuser les diktats que les puissances occidentales tentent de leur imposer au nom des exigences prétendues de la guerre froide qu’elles ont déclenchée. Delhi, Djakarta, le Caire, Damas, comme Moscou y trouvent leur compte. Mais d’autre part, par contre, les mouvements qui n’ont pas encore triomphé (comme en Algérie, dans les colonies portugaises, en Afrique du Sud) sympathisent naturellement avec les thèses de Pékin qui insistent sur le fait que l’impérialisme est l’ennemi principal. A Winneba (au Ghana) en 1965 - conférence que j’ai suivi de très près (je visitais le Ghana à l’époque) - la « diatribe » sino-soviétique cache un conflit feutré entre les représentants des Etats et ceux des mouvements. C’est le moment où justement le Che s’était rendu en Afrique, dans l’espoir que certains des mouvements en question (le lumumbisme en particulier) pouvaient, en se radicalisant, offrir de meilleures perspectives à la poursuite de la libération du joug impérialiste. J’ai mentionné plus haut dans ces mémoires ce que furent mes réactions aux propositions que Che Guevarra a faites à l’époque et à ses commentaires qui n’ont été connus que beaucoup plus tard.
Toujours est-il que c’est dans cet atmosphère que Cuba prend l’initiative, à la Havane en 1966, de proposer une « Tricontinentale », c’est à dire d’y faire entrer l’Amérique latine aux côtés de l’Asie et de l’Afrique. Atermoiements et arrières pensées des uns et des autres, notamment des gouvernements non alignés et de la diplomatie soviétique, conduisent à la création d’une organisation séparée pour l’Amérique latine - l’OLAS (Organisation latino américaine de solidarité) mise en place à La Havane en 1967 - parallèle à l’OSPAA. Mais à la différence de l’OSPAA soutenue par la majorité des Etats indépendants d’Asie et d’Afrique, l’OLAS ne peut regrouper que des mouvements en conflit avec les gouvernements de l’Amérique latine qui eux, restent tous dans le camp de Washington. Ces mouvements sont contraints d’entrer en conflit avec les partis communistes traditionnels et s’engagent dans des formes de luttes violentes rappelées plus haut. Or La Havane a besoin de rester en bons termes avec Moscou, dont Cuba dépend pour sa survie.
J’ai proposé cette longue introduction parce que ce dont j’ai discuté avec nos camarades d’Amérique latine à l’époque et par la suite (jusqu’à ce jour) lorsque se sont accélérées les transformations du système mondial, mettant un terme à l’après guerre, ne prend son sens que replacé dans ce cadre.
LE BRESIL : UNE NOUVELLE PUISSANCE EMERGENTE ?
Au Brésil le premier ami à me recevoir en 1971 fut Fernando Henrique Cardoso qui dirigeait alors à Sao Paulo le CEBRAP et faisait face, avec courage et détermination, à l’une des plus sauvages dictatures qu’on ait connues à notre époque. A l’époque nous étions d’accord sur l’essentiel et j’étais - et demeure - fort admiratif du petit ouvrage qu’il avait écrit en collaboration avec le chilien Enzo Faletto. Nous convenions donc sans difficulté qu’une grande rencontre afro- latino-américaine était nécessaire, celle que j’organisais un an plus tard à Dakar où Fernando Henrique et son épouse Ruth nous rendaient notre visite. Cardoso était l’un des initiateurs de la critique du « desarrollismo », l’un des fondateurs de la « dependancia ». Rompant avec la tradition du marxisme dominant, il analysait avec lucidité le caractère compradore de la bourgeoisie du capitalisme périphérique, qu’elle fut latifundiaire dans une première étape de sa formation (et non pas « féodale » comme la dépeignait le marxisme scolastique eurocentrique) ou maintenant engagée dans une industrialisation tout autant dépendante. Cardoso aurait dit qu’il fallait « oublier tous ses écrits de jeunesse ». Si c’est vrai, cela est bien dommage car ces écrits comptent et continueront à compter parmi les pages les plus fortes produites par l’Amérique latine moderne.
Je rencontrais ailleurs d’autres Brésiliens, en exil en Europe ou au Chili, du temps de Allende, ou encore au Mexique : Theotonio dos Santos, le regretté Ruy Mauro Marini, le jeune (à l’époque) Emir Sader, devenu l’un des cerveaux les plus féconds du renouveau des années 1990, Maria Conceiçao Tavares, les « ancêtres » - Darcy Riberiro et Celso Furtado, le premier Brésilien que j’ai connu avec Jorge Amado, à Paris alors que j’étais encore étudiant.
Ballade à travers ce pays continent, encore une fois pour voir avec les yeux, même si c’est rapidement : le Nordeste - Bahia, ses alentours et le sertào - l’incomparable Rio de Janeiro, la terrible Sao Paulo, la triste nouvelle capitale de Brasilia. J’aurais beaucoup à dire si je savais écrire sur ces sujets. Reçus par des amis nous avons eu le privilège de voir avec des yeux qui ne subissent pas tout à fait les réductions que le tourisme ordinaire finit pas imposer, que ce soit à l’occasion de la visite d’Eglises et de bâtiments historiques du vieux Bahia ou dans un candoblé, dans les cafés animés de Rio, ses quartiers chics et ses favellas, son étonnante forêt tropicale en pleine cité. Je disais de Sao Paulo qu’elle nous fit l’impression d’être terrible. Comme toutes les grandes villes du continent, y compris bien entendu des Etats Unis, Sao Paulo est le produit de ce capitalisme sauvage qu’on ne trouve qu’en Amérique. Histoire oblige. Forteresses dans lesquelles se réfugiaient les bourgeois archi-riches, quartiers ouvriers (noirs) dégradés et aussi dangereux que ceux de Chicago, de New York ou de Los Angeles, favellas insupportables de misère et de honte. Tous les vices des Etats Unis - racisme hérité de l’esclavage en premier lieu - et de surcroît la pauvreté matérielle du « tiers monde » industrialisé. Brasilia n’offrait - à l’époque - que le visage d’une architecture propre et d’un urbanisme si bien ordonné que la ville paraissait sans vie. Il faut laisser passer plusieurs générations pour voir une vie urbaine se créer; c’est évident. La magnifique exposition « Brésil – 500 ans », visitée à Sao Paulo en 2000, fait toucher du doigt le problème brésilien : toute la richesse de sa culture artistique est le produit du Nordeste noir et métis.
Le Brésil est certainement un pays attachant. Cela ne signifie pas qu’on soit disposé à accepter les aspects horribles de sa société. Le racisme, que beaucoup de ses intellectuels ne veulent pas voir parce que cela gêne leur défense de la nation brésilienne. L’assassinat systématique d’enfants - abandonnés par centaines de milliers et qui se développent seuls comme des animaux sauvages - par des bandes de tueurs (qui ne sont même pas des assassins mais plus proches des chasseurs) payés par les commerçants et autres petits bourgeois tout simplement parce que leurs menus larcins les gênent. Il n’existe pas un seul pays d’Asie ou d’Afrique où l’on puisse imaginer une telle sauvagerie permanente. C’est bien là, pour moi, la preuve que le « capitalisme pur» c’est à dire le triomphe unilatéral de la « loi du marché » est synonyme de barbarie pure. Une barbarie que ne peut tempérer que soit la survivance de rapports sociaux antérieurs et étrangers au capitalisme pur (la famille en Asie et en Afrique), soit les conquêtes des luttes populaires et démocratiques (celles de la classe ouvrière en Europe). Tout le continent de l’Alaska à la Terre de feu est marqué par cette sauvagerie que seule explique l’histoire de sa constitution dans le cadre du mercantilisme - rappelée plus haut.
Nous avons discuté - Isabelle et moi - de ces questions avec beaucoup d’amis brésiliens et d’autres latino-américains. Nous avons soumis notre hypothèse au jugement de Celso Furtado : que la sauvagerie est davantage dans le comportement des « nouveaux immigrés », venus en Amérique pour faire fortune à tout prix, que dans celui des « vieux Brésiliens ». Celso a confirmé la justesse de notre intuition. La question de la sauvagerie dans la société est très certainement l’une des questions des plus complexes et le phénomène revêt tant d’aspects divers qu’aucune causalité unilatérale ne peut en rendre compte. L’une des dimensions de la dévastation produite par l’esclavage - souvent à peine mentionnée - est la destruction de l’idée de la famille. Traitez les êtres humains comme des bêtes; ils finissent par se comporter comme tels. Doit-on alors s’étonner que dans des segments entiers des sociétés qui furent construites sur la base de l’esclavage, un siècle après son abolition, les femmes et les enfants abandonnés par leurs conjoints et pères, les enfants parfois même abandonnés par leurs mères (ce qui est quand même moins fréquent) soient si nombreux ?
La sauvagerie sous ses formes diverses n’est certainement pas le privilège de l’Amérique. Après tout la coupe du monde de la barbarie a été remportée par les nazis, dans une société européenne classée généralement parmi celles du monde « civilisé ». Je ne suis pas non plus un défenseur du monde précapitaliste réservant le qualificatif de sauvage aux seuls effets de la loi du profit capitaliste. Mille formes de barbarie - dans le traitement des « autres » (les peuples et ethnies étrangers au groupe) et/ou fréquemment des femmes - sont aussi vieilles que l’humanité. Mais il arrive fréquemment, à notre époque, que des manifestations de barbarie de ces formes, loin d’être des vestiges du passé, soient réanimées par les impasses dans lesquelles la modernisation du capitalisme périphérique enferme ses victimes. Les violences du fondamentalisme religieux et les génocides ethniques en sont des exemples. Dans les sociétés du capitalisme central la sauvagerie est sans doute aujourd’hui moins visible. Et persiste, ne serait-ce que dans l’exacerbation du machisme ou dans le traitement des animaux. Dimension donc transhistorique peut être de la « carnalitas », le vocable préféré du regrétté Yves Bénot.
Il reste, à mon avis, que la construction du capitalisme dans les Amériques a décuplé les causes de sauvagerie et que les motivations qui ont animé beaucoup d’immigrants, dont on vante parfois l’esprit « pionner », favorisaient son déploiement. Le Brésil m’est apparu comme un cas assez typique sur ce plan. Les nouveaux immigrants à partir de la fin du XIXe siècle, venus surtout d’Allemagne, de Pologne, d’Europe centrale et orientale, accessoirement du Liban, n’avaient pas choisi le Brésil et auraient pu tout aussi bien atterrir aux Etats Unis. Avec le même esprit : ayant abandonné l’espoir d’un combat collectif dans leurs sociétés (ce qui n’est pas un reproche que je leur adresse, c’est le produit des circonstances dont ils n’étaient pas les maîtres), ils s’accrochent aux espoirs de succès dans un combat individuel au sein de la jungle qui s’ouvre à eux.
Brasilia, revisité en 2002, m’est apparue l’horreur parfaite. Ce n’est pas tant que les immeubles collectifs à la Corbusier imaginés à l’époque comme une innovation libératrice présentent aujourd’hui la pâle figure de HLM de banlieue, conçus sans imagination, ni que l’architecture de Niemeyer ne me paraisse avoir mérité les louanges qu’on lui a adressées. L’horreur est le produit de l’hyper fonctionnalité qui a été retenue comme principe d’organisation de base : le quartier des hotels, celui des banques, la rue des restaurants (!!!) ou même celle des pharmacies (!!!), etc … On avait tout simplement oublié que chacun des quartiers d’une vraie ville doit constituer par lui- même une cellule où l’on peut vivre, trouver une pharmacie, une épicerie, un café, un restaurant de proximité. La visite du mausolée de Janos Kubitshek éclaire brutalement sur les raisons de cet échec urbain. Le populisme qui a dominé le monde des années 1930 aux années 1950 éclate ici dans des images d’une extrême banalité répétitive : photographies du « grand chef » s’adressant à ses foules admiratives, promesses de modernisation accélérée, de richesse et de puissance, culte infantile de ce chef (vitrines remplies de ses décorations et objets usuels) etc… On retrouve tout cela au mausolée d’Ataturk par exemple. Le populisme conçoit tout d’en haut et tue toutes les initiatives spontanées qui, dans l’histoire ont entre autre fait les villes – les vraies. Manaus répond à ce qu’on attend d’elle : le souvenir de la folle époque du caoutchouc-roi, au début du siècle dernier. De très beaux vestiges, fort heureusement en voie de restauration. Mais l’Amazonie m’a revélé que la présence indienne au Brésil était beaucoup plus forte que je ne l’avais imaginée. Présence physique presque dominante, présence de traits culturels « asiatiques » inattendus. Le petit hotel campement de la forêt nous paraissait tenu … comme par des Vietnaniems, tant par l’attention que par la perfection de son organisation. Isabelle a remarqué que les plumes dont le Carnaval fait un usage débordant de couleurs et de volumes sont probablement l’apport des Indiens, puisqu’en Afrique on n’en connaît pas l’équivalent. Le Carnaval est, pour moi, plus une mascarade qu’autre chose, en dépit de la démonstration de l’imagination débordante et extraordinaire du peuple brésilien qu’il fait. Monotonie de la samba, mais surtout hypercommercialisation. Instrumentalisé par le système pour faire oublier la réalité de la misère. Comme les courses de taureaux et les autres jeux du cirque. Porto Alegre est devenu une capitale, ayant déjà abrité le Forum Social Mondial par quatre fois entre 2001 et 2005. Le Forum de l'Amazonie, organisé à Belem par son sympathique maire - Edmilson Rodrigués - auquel Isabelle et moi avons participé en 2003, fut également l'occasion de visiter Sao Luis, le Saint Louis du Brésil, fondé en même temps que celui du Sénégal par Richelieu, de dernier pour envoyer les " nègres" et le premier pour les recevoir ! Architectures semblables, sobres et belles.
Au cours des dernières années j’ai eu l’occasion de voir d’un peu plus près grâce, entre autre, à des camarades et amis – Emir Sader, Giorgio Romano Schutte- ce que devenaient les forces populaires organisées dans ce grand pays comme elles ne le sont que rarement dans le moment actuel : PT, MST, CUT. Le Brésil est pour moi l’un des maillons faibles du système mondial. C’est la raison pour laquelle on a le devoir d’être exigeant à l’égard de ses avant gardes : le potentiel de ce qu’elles peuvent réaliser est grand. Le feront-elles ? Là est la question. Le danger principal est, à mon avis, celui que produit l’illusion « européenne », bien présente dans une bonne partie des directions militantes, encouragée par les « amis » européens du PT, un peu trop nombreux. J’entends par là l’illusion que le Brésil pourrait « imiter » les « gauches européennes », d’hier et d’aujourd’hui comme peut être de demain, oubliant un peu trop que le Brésil appartient à la périphérie du système, pas à ses centres. Que cette illusion nourrisse des tentations « électoralistes » qui imposent comme toujours leur dose d’opportunisme, il y en a déjà plus que des preuves. De l’expérience allendiste au Chili à la crise permanente de l’Argentine, cette illusion, qui trouve ses racines dans l’histoire culturelle du continent comme je l’ai exprimé plus haut, a déjà fait beaucoup de ravages et causé bien des avortements de mouvements qui auraient pu ouvrir un autre cours.
Lula rencontré en 2001 m’avait fait l’impression d’un homme politique de première grandeur, intelligent, modeste, sachant écouter et répondre avec des arguments qui ne sont pas ceux des stéréotypes. Mais lui et les autres résisteront-ils à la tentation ? Le PT pourra-t-il éviter, dans ce cas, la cassure entre ses dirigeants et les militants de base ? Il y a déjà des indices allant dans ce sens. Ou bien le parti parviendra à surmonter l’hétérogénéité des intérêts sociaux qu’il doit rassembler, inventer des méthodes nouvelles permettant des avancées démocratiques, sociales et anti-impérialistes ? Tout cela est également possible. Le défi auquel le Brésil est confronté est triple : progrès social, démocratie et indépendance nationale. Les avancées dans ces trois directions doivent être simultanées, pour se soutenir mutuellement. Le populisme avait un projet national et social, mais guère démocratique; la dictature - nationaliste - méprisait le progrès social et avait horreur de la démocratie; Cardoso a sacrifié le social et l'indépendance à la démocratie. Il appartenait à Lula, élu et réelu avec une bonne majorité, puis à la Présidente qui lui a succédé, de faire avancer le pays dans les trois directions simultanées. Je suis de ceux qui pensent que des avancées modestes, mais parallèlles, valent mieux, pour le long terme, que des bonds dans une direction sacrifiant les autres. Le Brésil actuel ne semble malheureusement pas engagé dans cette voie.
Quelques phrases ici concernant le Brésil, présenté trop rapidement comme un bel exemple d’émergence. J’ai donné une priorité dans mon agenda de travail me permettant de suivre de près les évolutions de ce grand pays. Mes visites répétées, entre autre lors de la tenue à Porto Alegre des FSM du début de la décennie 2000, m’ont offert l’occasion de discuter de ces questions avec nos collègues brésiliens, Paulo Nakatani (Vice-président du FMA et animateur de groupes de travail critique du capitalisme contemporain parmi les meilleurs qui soient), Jao Pedro Stedile (MST), Renaldo Jose (PC do B), Plino Sampaio (concerné par la réforme agraire) et d’autres.
Il y a certainement des éléments de politique souveraine au Brésil, conduite par le grand capital privé brésilien industriel et financier et la grande propriété agricole capitaliste. Mais ici, comme en Inde, les politiques économiques générales demeurent libérales, n’apportant aucune solution aux problèmes de la pauvreté dans un pays désormais urbanisé à 90 %, sinon que celle-ci est atténuée par des moyens d’assistance redistributive. Au Brésil comme en Inde les hésitations du pouvoir à aller plus loin favorisent l’ambiguïté des comportements du grand capital, tenté par la recherche de compromis avec le capital international. Les richesses naturelles fabuleuses du Brésil, et leur mise en valeur dans des conditions déplorables (la destruction de l’Amazonie) renforcent encore la poursuite de l’insertion du pays dans le système de la mondialisation en place. J’ajoute que le Brésil est pleinement soumis aux aléas de la mondialisation financière, depuis les réformes de sa gestion financière introduites par le Président FH Cardoso, non remises en cause par la suite. Paulo Nakatani, qui est l’un des meilleurs spécialistes de ces questions (j’oserai dire à l’échelle mondiale), non seulement a fait le procès des effets désastreux de la mondialisation financière, mais encore a avancé des idées qui permettraient d’en sortir. La situation était différente en Inde, qui avait longtemps conservé le contrôle de son système financier, mais est en voie de recul sur ce plan.
L'Argentine
Nous avons visité l’Argentine, Isabelle et moi, deux fois jusqu’ici, en 1973 et 2003, reconnaissant à peine la seconde fois la société, tant elle nous a semblé avoir changé. L’histoire de l’Argentine est sans pareille. Située en 1900 dans le peloton de tête du revenu per capita, les Argentins – en dépit de la plus scandaleuse inégalité qui caractérisait le partage de cette richesse – croyaient avoir définitivement construit dans ce paradis américain une Europe nouvelle dont la prospérité tranchait avec la pauvreté des régions dont les migrants provenaient.
Notre première visite, qui coïncidait avec le retour de Peron en 1973, nous a permis de toucher du doigt ce que je n’hésiterai pas à qualifier de culture politique de la névrose produite par le déclin inexorable qui avait frappé le pays. Cette qualification ne revêt, chez moi, aucun caractère insultant. L’histoire est remplie de dérives analogues dont les fondementalismes para-religieux ou para-ethniques sont les témoignages dramatiques. L’Argentine constitue pour moi l’exemple d’un pays de la périphérie du capitalisme mondial qui refuse d’en prendre conscience, sous prétexte qu’il se sent « européen ». Loin que cette dimension européenne nous eût gênés, Isabelle et moi ne sommes pas des amateurs d’exotisme et l’européanité de Buenos Aires – à laquelle nous nous attendions – ne nous a pas déçus.
L’opinion générale a beaucoup de difficulté à comprendre que des sociétés périphériques peuvent néanmoins, dans des conjonctures exceptionnelles, être riches. Le caractère périphérique se définit par le fait que la société en question n’est pas un acteur actif dans le façonnement du système mondial, auquel il « s’ajuste » seulement, à travers un processus « d’ajustement structurel permanent » (pour reprendre l’expression que j’emploie depuis plus de cinquante ans !). Les pétroliers riches du Golfe en constituent un bel exemple. Et je n’imagine qu’avec un frisson dans le dos ce que pourrait être demain leur réaction à leur retour à la pauvreté (bien pire sans doute que celle des Argentins). Je dirai que dans la mondialisation (permanente) il y a les mondialisateurs (les centres) et les mondialisés (les périphéries). On comprend que l’effondrement de la richesse - si elle est associée à l’européanité – soit vécu non seulement comme insupportable, mais comme inexplicable.
Reçu par l’important romancier Jorge Sabato en 1973 nous fûmes littéralement estomaqués par ses gestes et ses propos. Supermachisme soucieux de le marquer par le comportement (imposé ?) des femmes, silencieuses, respectueuses, portant plats et cendriers au « maître » etc... Propos édifiants : nous Argentins nous sommes de purs Européens, ici pas de Nègres, pas d’Indiens. Et alors ? Quel motif de fierté ! Mais Jorge Sabato n’est peut être qu’une exception, d’un type qu’on rencontre ailleurs tout aussi bien. La politique devait malheureusement conforter le jugement de névrose. Néanmoins, l’Argentine avait réagi à la dégradation de son rang dans le monde par un mouvement social de masse et des luttes ouvrières d’une portée tout à fait positive qui ont produit l’une des premières grandes expériences du populisme moderne, dès les années 1940, avec Peron. On peut - aujourd’hui - sourire devant les images de l’époque, l’adulation du chef. L’Argentine n’en avait pas le monopole. Et l’assimilation rapide au fascisme n’est pas correcte : le populisme péroniste était anti-impérialiste, progressiste à sa manière; les excès de langage et de gestes du général et d’Evita ne gomment pas les mesures positives prises en faveur des travailleurs. On peut trouver amusant - ou macabre - les promenades ultérieures du chef vieilli qui ne se séparait pas du cercueil blindé d’Evita - « los restos de Evita ». Mais il y a plus sérieux qui pose problème : à l’époque le populisme péroniste n’était toujours pas dépassé. J’étais donc toujours inquiet - et parfois véritablement agacé - que tous les militants et hommes politiques que je rencontrais se déclaraient tous « péronistes ». Péronistes de gauche, d’extrême gauche, du centre, de droite, d’extrême droite, mais tous et toujours « péronistes ». Je ne crois pas qu’un tel phénomène - que je n’ai vu nulle part ailleurs - puisse être expliqué par la seule raison politique ou celle de la lutte des classes.
J’ai connu en Argentine beaucoup d’intellectuels brillants et de personnalités charmantes. Enrique Oteiza, véritable initiateur du CLACSO qui a donné à l’école de la « dependencia » sa renommée mondiale, est un ami d’une extrême délicatesse, jointe à un esprit militant sans bavure. Moise Ikonikoff, que j’ai vu et revu à Paris et à Buenos Aires, toujours aussi généreux, même s’il a choisi de faire une carrière politique de pitre. Oscar Braun que j’invitais à se joindre à l’équipe de l’IDEP, dévoué dans son enseignement comme le sont les meilleurs. Atilio Boron qui a succédé à Oteiza et a fait revivre le CLACSO des grands jours, une organisation qui avait succombé un moment aux charmes du libéralisme triomphant. Mais est-ce un hasard si tous ces amis éprouvent quelque répugnance devant le phénomène péroniste ? Est-ce un hasard si, de ce fait, certains sont restés attachés à un vieux parti communiste même lorsque celui-ci s’avérait incapable de définir une stratégie efficace quelconque permettant d’aller au delà du populisme dont il voyait toutes les limites ?
La page du péronisme est peut être quand même en voie d’être tournée. Après l’odieuse dictature de Videla - l’homme de Washington qui a baigné dans le sang des milliers de « disparus » que sa police (formée par les experts des Etats Unis) assassinait quotidiennement, puis la farce de Menem - l’autre homme de Washington à l’ère du néolibéralisme - les conditions semblaient être réunies pour un renouveau des luttes politiques et sociales, libérées du spectre de Peron. Videla, comme Saddam Hussein, avait fini par perdre les pédales, croyant que la reconquête des Malouines fonderait la légitimité nationale de son pouvoir. Car les Malouines sont Argentines, tout comme le Koweit est irakien. L’un et l’autre des dictateurs sont alors devenus, sans l’avoir voulu, des ennemis à abattre.
La nouvelle démocratie, en ralliant le camp du néo-libéralisme, soumise au diktat du capital financier des Etats Unis, ne pouvait que conduire au désastre. La dollarisation, saluée par la Banque mondiale comme la voie du salut, s’est soldée par une faillite retentissante fin 2001. Les classes moyennes ont été alors brutalement paupérisées à l’extrême, perdant toutes leurs économies volées par les banques (américaines bien sûr – pillage pur et simple). Mais elles n’ont pas réagi comme on aurait pu le craindre c’est à dire par une dérive fasciste, répudiant la démocratie, décrédibisée dans l’opinion. Tout au contrraire, et à leur honneur, elles ont animé le gigantesque mouvement de masse des « piqueteros ».
Notre seconde visite de l’Argentine se situait au lendemain de ce mouvement. La classe ouvrière elle-même, fragmentée comme ailleurs par les politiques néo-libérales, s’ouvre à un renouvellement de ses modes d’articulation. Le nouveau syndicat – la CTA – auprès de laquelle notre amie cubano-argentine Isabel Rauber m’introduisait- travaille à inventer des formes nouvelles d’organisation capables d’associer les travailleurs organisés, les chômeurs et les précaires, et à faire avancer et enrichir dans cet esprit la pratique démocratique. Des expériences d’avant garde (à l’échelle mondiale) en cours. Dans ces conditions il y a des raisons sérieuses pour être optimiste. La construction d’un front uni des travailleurs et la définition des termes d’un compromis social acceptable pour les classes moyennes sont possibles. Leur réalisation donnerait à l’Argentine la place d’une avant garde dans la libération de l’Amérique latine et dans la progression au-delà de la « démocratie (bourgeoise) de faible intensité ».
Je dois dire que, dans cette atmosphère, j’ai beaucoup appris au cours du cycle des conférences et des débats que le CTA organisait pour moi en août 2003, nous baladant de quartier en quartier de Buenos Aires, à Rosario (visite obligée des bordels 1900), à Neuguen. Je passe sur les promenades délicieuses dans le quartier du Tigre (le delta splendide du Parana), en Patagonie sauvage et dans les Andes où se dresse, à ses antipodes presqu’exactement, un autre Fuji Yama. Je passe également sur Cardel et le tango, une synthèse italo-castillanne magistrale.
Le Chili
Je visitais le Chili pour la première fois peu de temps après la victoire électorale de l’Unité Populaire et du Président Allende en 1971. Les responsables socialistes et communistes - en particulier Clodomiro Altamira, Gonzalo Martner, Pedro Vuskovic - m’ouvraient les portes des bureaux ministériels où ils étaient installés et m’expliquaient leur programme. Il ne s’agissait pas d’une révolution socialiste qui abolirait radicalement la propriété privée, mais seulement d’un programme de réformes radicales : nationalisation des mines de cuivre avec juste indemnisation de leurs propriétaires (les oligopoles nord américains), réforme agraire réduisant le latifundisme et donnant satisfaction aux revendications minimales des paysans pauvres et sans terre (eux même d’ailleurs bien organisés), lois et réformes en faveur des travailleurs salariés (également fortement organisés). Il s’agissait donc d’un programme qui devait substituer une gestion capitaliste civilisée par les avancées de la classe ouvrière à la forme sauvage du capitalisme dominante en Amérique; autrement dire faire ce que les meilleurs sociaux démocrates avaient fait en Europe dans l’après guerre. Il s’agissait aussi d’affermir les instruments d’une gestion nationale en réduisant les moyens d’action du capital étranger dominant.
On pouvait à partir de là discuter des perspectives à plus long terme. Pour les modérés - des chrétiens démocrates comme Osvaldo Sunkel et peut être certains socialistes comme Juan Somavia - ces réformes constituaient peut être une fin en soi, laissant l’histoire décider des évolutions ultérieures dont elles permettraient l’amorce. Pour d’autres, dominants dans les appareils socialistes et communistes, elles ouvriraient la route à une construction progressive du socialisme. La nouvelle gauche était puissante dans le pays et avait joué un rôle important dans la mobilisation et l’organisation des classes populaires. Les chrétiens du MAPU, que je connaissais par l’intermédiaire d’un de leurs idéologues importants qui a été l’un des maîtres de la nouvelle théologie de la libération (Franz Hinkelmaert), constituaient une aile fort active de cette nouvelle gauche. Le MIR, dont j’avais fait connaissance des cadres dirigeants que me présentaient André Gunder Frank, son épouse Marta Fuentes, Marta Harnecker (Chilienne qui par la suite a choisi de vivre et de militer à Cuba), de nombreux réfugiés latino-américains (brésiliens en particulier) qui se situaient dans la ligne de cette nouvelle gauche, constituait l’organisation dominante à gauche de l’Unité Populaire.
Invité partout, dans les Universités bouillonnantes dans ce moment historique et dans les très longues soirées (nocturnes jusqu’au petit matin) de discussions organisées par les uns et les autres chez eux, à la latino-américaine, j’écoutais et je faisais part librement de mes opinions personnelles. Mais comme je l’ai déjà dit, je ne suis pas du tempérament des « donneurs de leçons », surtout à des militants qui menaient tous des combats véritables sur le terrain.
Au fond la seule chose qui m’inquiétait - beaucoup même - était la naïveté des dirigeants au pouvoir concernant la réaction probable (certaine pour moi) de Washington à leur programme. C’était cette naïveté qui me gênait et non les limites des réformes qu’ils mettaient en oeuvre. Car celles-ci constituaient une étape première incontournable. On verrait après si la dynamique du mouvement social permettrait d’aller plus loin. Mais même au cas où celle-ci ne l’aurait pas permis - du moins immédiatement, dans la foulée de la victoire de l’Unité Populaire - on pourrait le regretter mais il faudrait s’y faire. L’histoire avance comme elle le peut. Ce que je craignais donc c’était que les Etats Unis ne tolèrent pas même le programme des réformes de l’UP. Car pour moi il est évident que toucher aux surprofits des oligopoles nord américains c’est blesser la partie la plus sacrée - la seule sacrée - du corps américain. Lues comme une déclaration de guerre à Washington, ces réformes devaient être immédiatement l’occasion d’une intervention musclée des Américains. Ni les discours sur la « démocratie » - sans la moindre crédibilité pour moi quand ils sont orchestrés par les médias au service de Washington, ni le moindre respect pour la souveraineté des peuples et des nations n’arrêteraient la mise en oeuvre d’une agression américaine. Avec cynisme la diplomatie des Etats Unis n’hésite jamais à assassiner un Président qu’il soit élu démocratiquement ou non, à faire massacrer des dizaines de milliers (voire des centaines de milliers comme en Indonésie) d’êtres humains ordinaires par une dictature mise en place par ses soins pour restaurer les sur profits de ses « corporations » menacées. Bien entendu les Etats Unis cherchent - et trouvent - des alliés locaux (et il y en a toujours particulièrement en Amérique latine dont les classes riches et les armées leur sont fidèlement dévouées), comme ils exploitent les erreurs éventuelles de leurs adversaires (et même les pouvoirs démocratiques peuvent en commettre !). Je ne cessais de répéter ce scénario à tous mes interlocuteurs chiliens et restais ébahi que la grande majorité d’entre eux n’y croyaient pas. A. G. Frank - pessimiste par nature mais lucide et sans illusions sur ce que sont les dirigeants des Etats Unis - et quelques camarades du MIR étaient les seuls à partager mes craintes.
La suite de l’histoire devait hélas nous donner raison. Lorsque je visitais à nouveau Santiago en 1973 à quelques mois du coup d’Etat de Pinochet la situation s’était considérablement détériorée, moins par le fait des fautes commises par le gouvernement de l’UP que par le déploiement des stratégies de l’alliance Washington - forces réactionnaires locales. La grève des transporteurs routiers, des manifestations de groupes d’action fascistes faisant beaucoup de tintamarre, non réprimées, saluées par les médias américains comme celles de « démocrates » (!!) tout cela sentait le roussi. Les responsables restaient néanmoins flegmatiques et, me semblait-il, peut être même inconscients.
Occupé à plein temps par toutes ces discussions je n’ai pas eu la possibilité de voir un peu de ce pays. Sauf une courte promenade à Valparaiso. Les camarades du lieu m’invitèrent à goutter ces excellents coquillages (les locos) dans un casino en bois construit sur la mer, du style de ceux que nous connaissons en Egypte. Journée bien agréable. La visite des Andes fabuleuses, où j’étais attendu par le syndicat des mineurs de cuivre, et des fjords de la côte où m’avaient invité les étudiants des universités de province, avait été remise à « plus tard ». Un plus tard qui n’est jamais venu bien sûr, avec le coup d’Etat de Pinochet. Ce que je regrette personnellement le plus, de ce point de vue un peu touristique, c’est de n’avoir pas eu la chance de voir la Terre de Feu. Mais qui sait, à l’avenir...
Le Chili est un pays dont le peuple nous a beaucoup charmé Isabelle et moi. Au delà même des nombreux de nos camarades et souvent amis, les rencontres ici ou là avec des étudiants ou d’autres ont toujours été fort sympathiques. Pour ce qui est des tremblements de terre, quotidiens, on s’y habitue vite semble-t-il. Je me souviens néanmoins avoir été témoin d’une secousse beaucoup plus violente. Nous étions en réunion dans le bâtiment de la CEPAL. Enrique Iglesias présidait. Un grondement sourd, comme venant de l’au-delà arrêta net tous les discours. Iglesias, calme, dit après une demi-minute de silence glacial : restez calmes, à vos places, ce bâtiment a été construit pour résister aux plus forts tremblements. Je puis donc dire que le Forum du Tiers Monde, né ce jour là à Santiago en 1973, a fait trembler la terre, ou que la terre l’a fait trembler. Choisissez vos augures.
Je visitais donc également la CEPAL. Beaucoup d’excellents analystes, économistes et sociologues de grand talent. Les réfugiés politiques de gauche (Brésiliens et Argentins notamment, mais également Péruviens, Colombiens et Boliviens), étaient toujours accueillis avec une bienveillance qui est tout à l’honneur de la tradition inaugurée par Raul Prebisch et poursuivie par Iglesias. Cependant je trouvais assez mièvres les travaux de l’école (le « desarrollismo »), en comparaison de ce que produisaient alors les auteurs de la dependencia, présents ici par les travaux des réfugiés politiques. Je rencontrais à cette occasion Raul Prebisch avec lequel j’ai eu une longue discussion. Je ne lui cachais pas mon opinion critique du desarrollismo. J’étais impressionné par la stature de l’homme, sa culture, son extraordinaire modestie, sa manière d’écouter attentivement. Ses réponses, toujours fines, témoignaient d’un doute profond, qui caractérise souvent les vrais penseurs. Il ne rejetait pas les critiques du desarrollismo, et semblait bien comprendre ses contradictions et ses limites. Mais il ne croyait guère possible une meilleure alternative. Prebisch a continué à bien vieillir, se radicalisant au fur des ans et des leçons de l’histoire. Je le revoyais quelque quinze ans plus tard en 1988, à Vienne, où l’on discutait du rapport Brandt et des perspectives nouvelles de la mondialisation. Cette fois nous étions tout à fait au même diapason et adressions la même critique de naïveté aux sociaux démocrates européens qui dominaient la scène. Ils n’ont pas compris les raisons de l’échec du desarrollismo; vous les avez vues, m’a-t-il dit.
Le Pérou
Au Pérou en 1971, nous étions reçus, Isabelle et moi, par Anibal Quijano, Julio Cotler et leur groupe. Ils étaient probablement à peu près seuls à l’époque à être critiques vis à vis du régime populiste de Velasco qui venait tout juste de chasser les laquais traditionnels de Washington. L’atmosphère me rappelait tout à fait celle de l’Egypte nassérienne : même style de discours, même emphase nationaliste et timidité sociale, même mépris pour la démocratie.
Lima est une belle ville et sa Place des Armes un monument de la colonisation espagnole. En dépit du métissage ethnique - le type indien domine - la population réellement urbaine de la capitale donne l’impression d’être tout à fait hispanisée. Dans les bidonvilles, qui n’ont jamais cessé de grandir, ce n’est peut être pas le cas, et les immigrés ruraux de fraîche date sont restés « plus indiens » m’a-t-on expliqué. Le choc vient dès qu’on s’élève dans les Andes. Nous avons fait, Isabelle et moi, un voyage merveilleux, de Cuzco (que nous rejoignions en avion - un petit DC 3 ou 4 qui tournait en spirale effrayante dans la cuvette où se situe la ville, entourée de cimes de 7 000 mètres) à La Paz, par le train, le bateau sur le Titicaca et le taxi de la frontière à la capitale bolivienne. Quel paysage ! Passer par un col situé à plus de 5 000 mètres d’altitude, sur cet Altiplano peuplé de magnifiques troupeaux de lamas, laisse toujours un souvenir inoubliable. Au terminus, à Puno, il nous fallait passer la nuit. Bien que tout avait été soi disant prévu par l’agence qui avait organisé notre périple à Lima, « l’hôtel » - si on peut qualifier de ce nom l’auberge où nous nous rendions - prétendait ne rien connaître. L’hôtel ne disposait d’ailleurs que d’un dortoir où, serrés Isabelle et moi tout habillés dans des couvertures douteuses, nous cotoyions une vingtaine de paysans indiens aux ronflements sonores. Petit morceau du Titicaca en bateau puis continuation sur La Paz.
De Cuzco nous nous étions rendus bien entendu à Machu Pichu. Le petit train côtoie ce précipice effrayant : à gauche les cimes des Andes, à droite la tombée sur l’Amazonie, entre les deux un remblai sinueux de deux mètres de large au plus sur lequel sont posés les rails. La beauté du lieu fait accepter la frayeur du voyage. Et quelle récompense : les ruines de Machu Pichu, diffusées en cartes postales dans le monde entier, sont, comme il fallait s’y attendre, plus grandioses encore quand on les voit avec ses yeux. Mais le plus étonnant encore est que l’existence de ces ruines ait été tenue secrète pendant trois siècles. Que les paysans indiens du lieu, qui s’y rendent pour pratiquer leur religion, aient maintenu ce degré de solidarité dans le silence à l’égard des conquistadores espagnols en dit plus long sur la réalité nationale du pays que toutes les analyses « scientifiques » qu’on a pu produire sur le sujet. Toujours deux pays. Je reviendrai sur cette affaire, confirmée ailleurs d’une manière qui m’a tout à fait convaincu, même s’il faut y mettre les nuances que je signalerai.
La Bolivie
A la frontière de la Bolivie longue attente et négociations avec les douaniers et la police. L’armée, visible partout, effrayait par les visages fermés des paysans indiens dont elle est constituée. Enfin, dans le taxi. Route de l’Altiplano superbe. A mi chemin entre la frontière et La Paz, dans ce lieu tout à fait désertique, au milieu de nulle part comme disent les Anglais, une gigantesque cathédrale - abandonnée mais non tombée en ruines - témoigne à la fois de ce que fut la folie des conquistadores et de la richesse des mines d’argent soumises à leur exploitation de pillage. Les débuts glorieux du capitalisme, édifié sur les cadavres de millions d’esclaves comme Marx le rappelle dans son analyse de l’accumulation primitive.
A La Paz, à notre arrivée, un autre pays. La « révolution » venait de triompher. Des drapeaux rouges partout, des banderoles avec leurs slogans habituels. Reçu par les leaders de la révolution, des dirigeants trotskistes bien connus, j’enregistre leurs propos ahurissants : c’est une révolution prolétarienne, camarade. Nous ne ferons pas l’erreur de ces imbéciles de faux communistes de Chine et d’ailleurs qui ont associé les paysans à leur mouvement et lui ont fait perdre sa pureté prolétarienne. Ici c’est la classe ouvrière qui est au pouvoir et elle seule. Des leaders paysans avaient été reçus par ce pouvoir qui avait carrément refusé de leur promettre quoi que ce soit; surtout pas de réforme agraire qui permet la constitution d’un bloc de propriétaires hostiles au socialisme ! Je me contentais donc de dire à nos chefs trotskistes. Votre révolution pure ne durera que l’espace d’un matin. L’armée des paysans indiens ne se révoltera pas contre ses officiers réactionnaires, elle leur obéira pour vous écraser.
La Paz vivait dans une illusion phénoménale. Son spectacle me rappelait celui de Barcelone en 1936, aux grandes heures du POUM, dont j’ai vu bien entendu quelques images de documentaires. Le soir les amis qui nous recevaient nous entraînent dans un « cabaret » populaire. Il s’agit d’une sorte de taverne où l’on mange un peu, boit davantage et écoute des chanteurs populaires qui grattent leur guitare. Etonnantes chansons, partie en espagnol (que je comprends), partie en quechua (qu’on me traduit). Nous en avons assez de vous (c’est à dire des Espagnols) et de votre religion etc, disaient ces chanteurs. Deux pays. Mais nos interlocuteurs - des intellectuels bien sûr - un peu gênés quand même, s’emploient à minimiser le sens des mots. Nous quittions La Paz quelques jours plus tard. Une semaine après l’armée, auteur du 130e coup d’Etat (ou un chiffre un peu plus élevé) bolivien, mettait un terme au festival. Arrestations en masse, assassinats des militants etc... la chanson est bien connue. Les Indiens ont quand même fini par l'emporter avec la présidence d'Evo Morales. Une avancée réellement révolutionnaire, pour moi.
Le Venezuela
Au Venezuela l’ami très cher, Hector Silva Michelena et son épouse Adicea nous ont reçus en 1971 avec la générosité qui les caractérise. Le couple a passé deux années à l’IDEP, à mon invitation. Hector est un personnage de qualité exceptionnelle par sa vaste culture, la finesse de sa lecture du marxisme, la solidité de son argumentation, comme par ses qualités de coeur. Ses deux frères, le brillant philosophe Ludovico, mort trop jeune alcoolique, et le politologue solide qu’était regretté Jose Silva sont également devenus à Caracas nos amis, tout comme d’autres Vénézuéliens de leur petit groupe, notamment Hein Sonntag et Armando Cordova. Le Venezuela n’est certainement pas le Mexique. Et l’ami Alonso Aguilar nous disait dans l’avion qui nous conduisait de Caracas à Mexico que la bourgeoisie vénézuélienne était « rastaquera » (j’ignorais l’origine espagnole de ce mot du français du sud ouest); rien à voir avec celle du Mexique. Caracas est célèbre pour ce type d’hommes d’affaires à l’origine plutôt tenanciers de bars et de maisons closes et associés aux mafias diverses du monde entier que gérants de commerces et d’industries moins voyants. L’argent du pétrole n’a pas arrangé les choses, bien entendu. Le style nouveau riche des villas-palais de goût douteux, les gourmettes en or massif, les costumes et souliers blancs dominent le paysage bourgeois. Du côté des classes moyennes et populaires c’est le triomphe des Mac Do, du plastic et du préfab style US etc... Les ignobles bidonvilles sont peut être ce qui reste le plus authentiquement latino-américain dans le pays. Les Michelena nous ont promené à travers une partie de ce pays étendu. De la côte caraïbe - jolis tropiques - à Maracaïbo l’horreur du boom pétrolier, en passant par les cols des Andes et la petite ville de Medina de los Andes, havre hispanique perdu dans un site merveilleux.
Je ne suis retourné au Vénézuela que quarante ans plus tard pour participer à la session de Caracas du Forum mondial 2006. J’ai trouvé un pays qui n’avait plus rien à voir avec celui que j’avais connu. Une vraie révolution sociale – le mot n’est pas de trop –au sens qu’enfin on pouvait voir des mulâtres indiens et noirs – la majorité dans le peuple – ailleurs que dans la rue ! Jusqu’à l’arrivée de Chavès tous les pouvoirs étaient réservés aux Blancs de Blancs, d’origne strictement européenne. Ce changement n’est pas à mon avis quelque chose d’importance secondaire. Car il constitue la preuve que le pouvoir politique (mais attention rien de plus) est passé à des représentants du peuple vénézuelien tel qu’il est. Il est la preuve que le pouvoir de Chavès n’est pas celui d’un militaire quelconque - fut-il mulâtre- mais le produit d’un mouvement de masse réel. Cela augure de beaucoup de possibilités nouvelles porteuses à terme des transformations sociales radicales nécessaires. Tel est le défi nouveau auquel le peuple du Vénézuela est confronté. On sait qu’un grand nombre d’intellectuels vénézueliens, naguère de gauche, ont pris des positions non pas crtitiques () mais carrément réactionnaires. Sans doute parceque précisément ils n’ont pas supporté l’émergence du peuple de la rue tel qu’il est. Je n’en ai pas été trop surpris. La rente pétrolière avait bel et bien corrompu les classes moyennes. Voir ces intellectuels parader dans des villas somptueuses m’était toujours apparu malsain, inacceptable.
Le Mexique
Invité à l’assemblée du CLACSO à Mexico en 1973, je retrouve l’apparence des deux pays, sur laquelle je ferai néanmoins ici quelques commentaires différents. J’étais arrivé un vendredi et l’assemblée était prévue pour le lundi. Le week end je me promène donc dans Mexico, en touriste. Muni d’un bon plan je visite tout ce qu’il faut voir. La cathédrale m’impressionne non tant par son architecture et sa grandeur que par le spectacle des fidèles. Hommes et femmes, jeunes et vieux des classes populaires, tous ou presque ayant des physiques indiens ou fortement métissés, participent à une liturgie mi-espagnole mi-indienne, agitant des fleurs en papier, des squelettes en plastic, des objets curieux, des images saintes non moins inhabituelles par leurs visages indiens et leurs têtes emplumées etc... Le lundi, dans la grande salle du CLACSO, un tout autre paysage humain : encore une fois Barcelone ou Madrid. J’ai l’audace de le dire : hier j’étais en Asie, aujourd’hui je suis en Espagne, cela ne vous pose pas de problèmes ? Je crois que mes propos n’ont pas été bien reçus. Pas du tout.
En visitant un peu de ce grand pays avec Isabelle je constatais quand même que le Mexique n’est ni le Pérou, ni la Bolivie. Nous nous sommes rendus dans deux régions indiennes - celle de la superbe Oaxaca, celle du Yucatán Maya à Merida et autour de cette ville à Chichen Itzu. Je crois que l’observateur étranger - s’il est attentif à ce genre de choses - comprend que le Mexique est une nation - une seule, fut-elle disons hispano-indienne. Mon hypothèse est que cette nation est le produit de la grande révolution des années 1910 et 1920. Au delà du romantisme que les chevauchées paysannes de Zapata et des autres ont pu inspirer, au delà du terme mis à cette révolution populaire par la bourgeoisie, il reste qu’elle a définitivement brisé l’héritage colonial. Ce qui n’est pas le cas dans les pays des Andes qui n’ont pas connu jusqu’aujourd’hui une transformation semblable.
Le Mexique est un beau pays que je crois connaître un peu moins mal que d’autres. Je dois cet avantage à mes nombreux collègues mexicains, en premier lieu à Pablo Gonzalez Casanova qui, avec son épouse Marianne sont des amis trés chers. Pablo est, par sa stature, un homme politique mexicain de premier plan, respecté par toutes les forces démocratiques et populaires de son pays. Nos discussions sont toujours pour moi une source d’enrichissement entre autre pour la connaissance du Mexique et de l’Amérique latine. Des collègues mexicains, comme Alonso Aguilar, et d'autres, m’ont également aidé à me mouvoir dans les méandres de la politique mexicaine qui est fort compliquée. Mexico est certainement une ville bien intéressante à connaître, pour l’animation de la partie historique de sa ville, la richesse de ses musées, sa vie culturelle et politique intense. Mais elle est terriblement polluée par les automobiles, alimentées avec de l’essence mal raffinée. Perchée à 2 500 mètres d’altitude, l’oxygène y est plus rare; située de surcroît au fond d’une cuvette elle reçoit les retombées de toutes les fumées douteuses de ses industries nocives. Mais, quand on est riche, on peut toujours fuir son enfer et se réfugier dans l’une des magnifiques petites villes qui lui sont proches, comme Cuernavaca. Je suis allé plus loin, à Guadalajara et Puebla et ne compte plus le nombre des interventions que j’ai faites dans les universités du pays. Les Pyramides, bien connues de tous les touristes, valent certainement le déplacement. Les escalader est chose facile à la montée, terrifiante par le vertige produit pour leur descente.
Le Président Eccheverria avait manifesté un intérêt plus marqué que ses prédécesseurs et ses successeurs pour l’intensification des relations de son pays avec l’Asie et l’Afrique. Il m’avait sollicité lors de son passage en voyage officiel à Dakar en 1992 je crois et invité à Mexico pour poursuivre la discussion à peine amorcée - faute de temps - dans la capitale sénégalaise. J’acceptais, tout simplement parce que je pense que toutes les initiatives visant au renforcement d’un front du Sud méritent toujours qu’on les soutienne. Quand bien même saurait-on que les conditions objectives comme on dit, c’est à dire la nature sociale des pouvoirs en question, limitent la portée potentielle des interventions. Eccheverria avait organisé une grande fiesta dans une hacienda fabuleuse que Cortès avait fait construire dans un site remarquable sur la route de ses conquêtes. J’étais placé auprès du Président qui me posait beaucoup de questions - intelligentes et précises - concernant l’économie mondiale et les problèmes de l’Asie et de l’Afrique. J’y répondais comme j’en ai l’habitude franchement, en explicitant mes arguments. Mais la musique était d’une puissance telle qu’on arrivait à peine à s’entendre. Je dis donc tout de go au Président : notre conversation serait peut être un peu plus facile si les musiciens s’éloignaient un peu de vous ? Eccheverria éclata de rire et me répondit : impossible, je ne suis que Président et au Mexique les musiciens passent avant ! La conversation fut donc reprise dans le calme de son bureau à la Présidence, à Mexico. Eccheverria voulait sans doute instrumentaliser notre Forum, (plus haut page 161) d’une certaine manière et le premier choix qui avait été fait pour notre antenne en Amérique latine était malheureux et pouvait encourager quelques ambitions de la bureaucratie du PRI. Nous avons rapidement corrigé le tir et mis un terme à toute ambiguïté concernant les objectifs du Forum.
Au cours d’un voyage récent au Mexique je découvrais le désastre social et politique que l’adhésion du pays à la NAFTA (le marché commun Etats Unis/Canada/Mexique) avait produit. J’allais même jusqu’à parler de « suicide de la nation mexicaine ». Expression jugée trop forte par mes amis de ce pays. Je m’en explique. L’ouverture incontrôlée aux échanges commerciaux et aux mouvements de capitaux (y compris spéculatifs) ne peut donner rien d’autre que le pillage systématique des ressources naturelles du Mexique, la destruction de sa paysannerie, le lumpen développement. Et l’enrichissement fabuleux de la nouvelle oligarchie (Slim et autres) ne compense pas ce désastre. Les Mexicains sont alors condamnés à tenter de franchir en masse la frontière la plus protégée du monde, un mur de la honte et du crime en comparaison duquel le Mur de Berlin a été une plaisanterie. Les émigrés vont-ils alors, comme on le dit vite, reconquérir les Etats Unis, au moins l’Ouest qui d’ailleurs avait été volé au Mexique au XIX e siècle ? Il faudrait être bien naïf pour croire à cette fable. Les immigrés aux Etats Unis finissent toujours par accepter leur soumission et adhérer au « rêve américain ». Si je reste optimiste, en dépit de mon jugement sans réserve sur la trahison nationale dont la classe dominante mexicaine est responsable, c’est tout simplement parce que je suis persuadé que le peuple mexicain, qui a déjà fait une grande révolution, en fera une seconde. Il associera alors des avancées sociales révolutionnaires à la reconquête de l’indépendance du Mexique. Le renouveau d’une pensée marxiste créative, que j’ai constaté chez des jeunes communistes, et l’intérêt qu’ils portent à participer aux débats que nous animons, en constituent un bon indicateur.
Les Antilles
Les Antilles anglaises et Haïti constituent un autre monde, qui n’a que peu à voir avec l’Amérique latine, au-delà de la proximité géographique. Cœur des cœurs du système mercantiliste esclavagiste, la région compte de ce fait parmi les plus ravagées par l’histoire du capitalisme.
La Jamaïque
A la Jamaïque j’étais reçu par mon ami Norman Girvan, lui également un ancien de ceux que j’avais fait venir à l’IDEP, et par Kari Polanyi, la fille de Karl Polanyi, amie de longue date, rencontrée une première fois lors d’un de ses passages par Dakar au début des années 1970 puis dans son université Mac Gill à Montréal. Elle partageait désormais son temps entre Montréal et Kingston. D’emblée je fis la connaissance d’une foule de ces Antillais anglophones pétillants de malice et d’humour. Norman avait été fort actif dans le soutien à la tentative nationale populiste du premier gouvernement de Manley, s’était replié ensuite sur l’université et n’avait aucune illusion après le retour de Manley au pouvoir, dans les conditions de la nouvelle politique libérale à laquelle le gouvernement de la Jamaïque se croyait contraint de souscrire (on était en 1989). L’objet de nos débats portait donc plutôt sur la mondialisation en général, sujet sur lequel Norman a toujours beaucoup à dire, ayant étudié minutieusement les stratégies des transnationales qui pillent son pays.
J’ai visité ce petit pays en la compagnie de ces bons amis. Belles plages séparées du pays - trop agressif pour les touristes - par des barbelés, miradors et agents de la sécurité en armes - à l’américaine, c’est à dire bardés d’instruments de toute nature. Isabelle avait imaginé dans une de ses caricatures ce mode d’organisation du tourisme dans le tiers monde. Les Jamaïcains racontent avec humour qu’en longeant les barbelés ils font des bras d’honneur aux nord Américains mais que ceux-ci, rentrés chez eux, racontent que le peuple du pays est très hospitalier, gentil et les salue toujours mais... d’une drôle de manière. Paysages désolés des terres dévastées par une agriculture de plantation sauvage destructrice des sols (comme des hommes, ici esclaves). Les esclaves marron se réfugiaient sur ces terres abandonnées. De la côte on pouvait voir un sous marin américain, toujours planté là m’a-t-on dit, dans les eaux territoriales du pays sans permission, comme pour rappeler aux Jamaïcains que l’arrogance US n’a pas de comptes à rendre.
Pendant mon séjour un incident amusant. Un avion d’Air Jamaïca avait été arraisonné à Miami; il transportait une cargaison de drogue. La télévision américaine - qu’on voit à Kingston sans problème - interrogeait en direct les passagers. Une bonne petite bourgeoise de la Jamaïque, la ménagère qui va tous les mois faire son marché à Miami, déclarait tout de go : ah ! c’est le vol du mercredi, mais tout le monde sait que depuis des années c’est celui de la drogue; il y en a tant que çà sent fort. Que donc la douane US puisse être impliquée dans ce trafic (et l’arraisonnement dû sans doute à une bagarre entre mafieux - nord américains inclus -, ou à un différent entre eux et les douaniers corrompus) n’a pas été mentionné, ni même sous entendu. Le travail des médias est de n’attribuer la responsabilité du trafic qu’aux fournisseurs de la drogue, jamais aux importateurs américains et à leurs complices de l’administration yankee.
Haïti
Je connaissais Haïti par mes lectures et mes discussions avec ses militants rencontrés en exil. Longtemps réfugiés à Mexico, le regretté Gérard Pierre Charles et son épouse dominicaine Suzy Castor comptent parmi mes amis (chez qui nous avons logé à Port au Prince). Rentré au pays dès que cela est devenu possible, avec la première élection d’Aristide, Pierre Charles m’y a invité. La visite était bien organisée par le CRESFED, une institution active de l’opposition de gauche, et ses responsables comme Laennec Hurbon et d’autres. La conférence « masse » à laquelle François Houtart et moi- même avons participé en 1999 rappelait les meilleurs moments de la grande mobilisation populaire.
Le soulèvement des esclaves de Saint Domingue à la fin du XVIIIe siècle avait été la première révolution des Amériques et il faudra attendre celle du Mexique des années 1910-1920 puis celle de Cuba dans les années 1950-1960 pour que ce continent en connaisse d’autres. Car ni la guerre d’indépendance des 13 colonies anglaises ni celles de l’Amérique latine qui l’ont suivie n’ont été des révolutions, n’ayant rien remis en cause des rapports sociaux mis en place par les classes dominantes du capitalisme mercantiliste (y compris bien entendu l’esclavage colonial) mais seulement assumé le transfert du pouvoir politique des métropoles aux classes dominantes locales. Ce n’est donc pas un hasard si les leaders de la « révolution » américaine étaient tous des esclavagistes et qu’ils n’ont pas même vu de contradiction entre leur discours « démocratique » et ce statut. A Saint Domingue ce sont par contre les victimes sociales du système qui se révoltent, non leurs bénéficiaires. Mais les esclaves qui s’étaient libérés n’avaient pas d’autre projet social que celui de s’établir en paysans libres assurant leur autosubsistance familiale sans plus. Ce projet sympathique et humain était parfaitement contradictoire avec celui du capitalisme mondial dominant car il ne permettait aux classes dirigeantes locales aucune forme d’insertion dans celui- ci. Ces classes ont donc utilisé le pouvoir d’Etat et les formes terroristes de l’exercice de celui-ci, pour reconstituer de grandes propriétés, taxer les petits paysans et par ces moyens produire et faire produire ce que le marché mondial pouvait leur acheter (sucre, café). Mais la résistance du peuple haïtien libéré, forte et continue, n’a jamais permis que cette forme d’exploitation du capitalisme périphérique connaisse un grand succès comme ailleurs sur le continent américain.
Cette résistance populaire, en dépit des impasses dans lesquelles elle s’est souvent fourvoyée, alimentant des dérives violentes, fait de Haïti un pays attachant, du moins pour moi. Cette histoire donne aux intellectuels du pays une responsabilité particulière, car il leur revient de contribuer à ce que cette volonté populaire s’inscrive dans une perspective digne de ses aspirations humanistes. Tout au long du XIXe siècle ces intellectuels ne l’ont pas fait, s’inscrivant dans le projet des classes dominantes : s’insérer dans le système mondial. Le communisme de la IIIe Internationale offrait une autre perspective : celle de sortir de ce système et de construire le socialisme. Les vicissitudes du communisme historique et finalement sa dérive et son effondrement peuvent inspirer un retour aux illusions de l’insertion dans le capitalisme mondial, mais ils peuvent aussi libérer la pensée et l’action socialiste et s’inscrire dans une nouvelle étape de leur déploiement. D’autant que Cuba, le pays voisin qui a fait une révolution et qui est parvenu à éviter l’effondrement que celui du modèle soviétique devait normalement entraîner, avancera peut être dans une direction nouvelle allant dans ce sens souhaitable difficile, mais non impossible. D’autant également que dans toutes les Antilles les choix qui s’offrent sont de même nature, que les peuples de cette région du monde ont appris à combattre et que le capitalisme mondialisé n’a rien à leur offrir d’autre que le tourisme et l’émigration en masse.
Le sujet de ces options était situé au cœur de toutes les discussions auxquelles j’ai participé, avec des militants de Haïti, de la Jamaïque, de la République dominicaine, de Cuba, et des autres îles des Caraïbes. Plus qu’ailleurs la ligne de fracture est ici visible entre ceux d’entre eux qui n’ont pas renoncé à tenter une insertion meilleure dans le capitalisme mondial, assise sur des réformes sociales et politiques internes sérieuses, la coopération régionale et le renforcement éventuel d’un front du Sud capable d’imposer de véritables négociations au Nord impérialiste et ceux qui craignent que de telles tentatives ne se soldent finalement que par de nouvelles illusions. Il n’est pas facile de choisir entre ces deux points de vue. Les « réformistes » sont quand même ici des radicaux et ne sauraient être confondus avec la bourgeoisie compradore qui se contente de tirer profit de la mondialisation telle qu’elle est. Les « révolutionnaires » ne sont pas nécessairement des « aventuriers » irresponsables ou des « dogmatiques » dépassés. Les uns et les autres sont les produits de peuples vaillants, intrépides dans leur tradition de luttes. L’establishment nord américain en est bien conscient et c’est la raison pour laquelle il considère les Caraïbes comme une région « dangereuse » et ne recule jamais devant les moyens d’intervention les plus odieux pour casser par la violence la plus extrême toute tentative de libération et de progrès social et démocratique de ses peuples. Son soutien continu aux Tontons Macoutes de Haïti, ses interventions militaires hypocrites (au nom de la démocratie !) destinées en fait à rendre tout progrès démocratique impossible, son débarquement à Grenade, son soutien inconditionnel aux contras du Nicaragua, ses menaces et provocations quotidiennes à l’égard de Cuba, aujourd’hui son soutien à Aristide qu’elle a acheté, sont là pour le prouver chaque jour. Face à cela l’attitude des Européens reste timorée et en fait souvent simplement alignée sur Washington.
La République Dominicaine
Par opposition à Haïti, la partie espagnole de Saint Domingue (la République dominicaine) a pu être intégrée moins difficilement dans le système du capitalisme mondial, pour des raisons évidentes : cette partie de l’île était fort peu peuplée lors de l’insurrection de la colonie française, elle a été « libérée » par les Haïtiens sans l’avoir été par ses propres moyens puis « protégée» par le maintien tardif de la colonisation espagnole et finalement intégrée dans l’espace nord américain auquel elle fournit une émigration dense (et un peu de drogue, cela va de soi). Les vestiges de cette première colonie espagnole (Colomb débarquait ici) et de la première capitale de la Vice Royauté en Amérique sont impressionnants, beaux et dans un état de restauration parfait. Comme à Cuba, au Mexique, au Brésil, l’importance de ces monuments et villes anciennes, qui fait contraste avec le désert des Etats Unis, témoigne que le projet sociétaire des Espagnols et des Portugais était considérablement plus riche dans ses visées culturelles que celui des Anglais en Amérique du nord. L’île, qu’Isabelle et moi avons traversée dans une belle ballade, est évidemment magnifique. Dans sa partie espagnole la misère des classes populaires paraît moins visible qu’en Haïti. Grâce à Isabelle Rauber, militante des mouvements populaires de base dans plusieurs pays de son continent, nous avons pu voir comment les classes populaires tentent de s’organiser ici en force autonome.
Le résultat de tout cela est un gouvernement passablement confus, de la famille de la « social- démocratie des pauvres ». Néanmoins positivement actif dans une tentative de dialogue Nord-Sud digne de ce nom, comme Max Puig l’a démontré au cours des discussions entre l’Union Européenne et les ACP pour le renouvellement de la convention de Lomé. Les Universitaires de la République dominicaine n’ont accueilli avec un faste que je n’imaginais pas et offert en 1999 un titre honorifique de professeur à l’Université de Santo Domingo. Témoignage de leur sentiment anti-impérialiste sincère.
Les Antilles françaises
Retour de Haïti et Saint Domingue, l’escale de la Guadeloupe offre une image qui tranche. Les Antilles françaises, comme les autres, avaient été soumises aux horreurs de l’esclavage et étaient restées des colonies misérables jusqu’à la seconde guerre mondiale. Les Français d’aujourd’hui ont complètement oublié que la transformation a été le résultat d’un combat en faveur de la « départementalisation-assimilation » dirigé par les communistes locaux et de ceux de la métropole, contre le vieil esprit colonial de la droite et de la social-démocratie. Sans les communistes les Antilles seraient restées des colonies et aucun doute que leurs peuples auraient alors mené le combat pour l’indépendance comme dans les Antilles anglaises. L’option de l’assimilation, c’est dire de l’application effective des lois de la métropole dans tous les domaines politiques, sociaux et économiques, a marginalisé celle choisie par les indépendantistes, à travers lesquels ne s’exprime plus aujourd’hui que la révolte – justifiée – contre les vestiges du racisme (en voie quand même d’extinction) et surtout les ravages du tourisme. Car l’assimilation, dans les conditions d’un système qui est demeuré capitaliste (alors que les communistes de l’époque l’avaient pensé dans une perspective de transformation socialiste), n’a pas exclu la reproduction de l’inégalité immanente à ce système, atténué en termes de niveaux de vie par l’émigration, l’ouverture de la fonction publique française aux Antillais, le tourisme et les subventions économiques et sociales.
En 2003, nous rendant à Belem, Isabelle et moi sommes passés par la Guyane. Il faut y voir la base spatiale. Impressionnant, et rassurant quand on sait que la technologie utilisée, française en l'occurrence, vaut celle des Etats Unis, et pourrait la dépasser sans difficulté si on voulait comprendre l'importance de l'enjeu : mettre un terme à l'arrogance de Washington.
J’avais connu, étudiant à Paris, un bon nombre des militants et dirigeants du communisme antillais (et réunionnais) et partagé leur option – l’assimilation. Je ne crois pas qu’ils ont eu tort. Sans doute leurs espoirs socialistes ont-ils été déçus; mais le combat pour le socialisme peut et doit être poursuivi, aujourd’hui aux côtés des autres segments de la société française. Et ce combat n’a pas moins de chances que celui auquel les autres Antillais sont confrontés aujourd’hui face à l’ogre américain.
Le peuple de Haïti avait fait une option analogue en son temps, celui de bénéficier de la citoyenneté républicaine de la France révolutionnaire. Les Montagnards l’avaient compris. Au point d’être capables pour certains d’entre eux d’avoir formulé cette pensée superbe : « ils (les esclaves de Saint Domingue) ont conquis leur liberté, ce sont des citoyens ». Mais Napoléon, prisonnier de ses préjugés conservateurs et donc colonialistes n’était pas fait pour le comprendre.
Emergence ou pillage renforcé des ressources naturelles ?
Les fonctions attribuées à certains pays d’Amérique latine et aux Caraïbes ne sont pas différentes de celles que remplissent les colonies de pillage en Afrique et en Asie. Le statut qui est encore celui du Venezuela et de la Bolivie demeure celui de fournisseurs de pétrole et de minerais, rien de plus. Certes ici les pouvoirs en place – Chavès puis Maduro, Morales – issus d’avancées populaires authentiques – le savent et voudraient promouvoir de véritables politiques systématiques permettant de sortir de cet état. Mai aux difficultés objectives auxquelles se heurte cette volonté certaine, s’ajoutent non seulement l’hostilité déclarée des puissances impérialistes, mais aussi celle de segments importants de l’opinion occidentale, encore une fois manipulés avec succès par le clergé médiatique au service des monopoles pilleurs.
Dans les Caraïbes, après que l’ère du sucre soit entrée dans sa phase de déclin, les forces dominantes à l’échelle mondiale ne proposent rien d’autre que le tourisme et la sur exploitation du travail local dans des enclaves soumises à la dictature du capital international (bénéficiaire de surcroît d’avantages financiers exorbitants). J’ai eu l’occasion de discuter de ces questions en 1999 en Jamaïque, à Haïti, à Cuba. Je faisais observer tout simplement que la voie proposée excluait d’emblée toute amorce, même timide, de construction d’une économie intégrée, aux échelles nationales et à celle de la région, condition incontournable pour répondre aux exigences minimales de progrès social et politique.
La démocratisation de l’Amérique latine 1980-2000
La culture politique de l’Amérique latine a été profondément bouleversée au cours des années 1980 et 1990 et ses sociétés ont amorcé une démocratisation réelle sans commune mesure, je crois, avec celle de l’Asie, du Moyen Orient et de l’Afrique (Afrique du Sud exceptée). Je ne parle pas ici des apparences, c’est à dire de l’adoption de façade des principes dits du pluripartisme et de l’organisation d’élections - parfois à peu près honnêtes, le plus souvent de la nature de la mascarade - de la reconnaissance parfois de quelques droits humains en théorie et en pratique. Ces « réformes », mises à la mode par les médias dominants, ne garantissent en aucune manière la démocratisation de la société, pas même réellement celle de la vie politique; et ne sont dans une large mesure que le mode de gestion de la crise convenant au capital transnational dominant dans la phase actuelle de chaos. Je parle ici de choses sérieuses, c’est à dire de la démocratisation de la culture politique et des interprétations idéologiques.
De ce point de vue la majorité des sociétés d’Amérique latine semble en passe de faire un bond qualitatif. Les « traditions » d’autocratie dans la gestion des rapports entre gouvernants et gouvernés, entre chefs et masses, entre dirigeants de partis (y compris de gauche, même révolutionnaires et marxistes, bien entendu) et militants de base, entre hommes et femmes, entre pouvoir central et collectivités locales, sont toutes fortement ébranlées par une conscience qui se généralise et des actions multiformes. Je dois de l’avoir compris à l’ami P. G. Casanova, qui insiste sur cette réalité nouvelle en voie de cristallisation, et je suis convaincu que ses arguments sont puissants : l’amorce de cette démocratisation en profondeur est bien réelle, il ne s’agit pas de voeux pieux et d’illusions alimentées par des transformations en superficie; il s’agit d’une vague de fond.
Rien de comparable, me semble-t-il, n’est engagé en Asie et en Afrique. Dans l’ensemble l’exigence de démocratisation (et je dis bien démocratisation, considérée comme un processus profond et long et non démocratie, définie en général comme un état qui se résume dans quelques formules partielles et sans portée autre que limitée) reste étrangère à la culture politique des classes dirigeantes et des classes dominées. Il y a même beaucoup de signes de régressions dans ces domaines, comme le ralliement des uns (les dominants) et des autres (les dominés) aux mirages des intégrismes religieux ou de la communauté ethnique. Ces régressions vident les quelques « réformes » dites « démocratiques » - quand elles sont mises en oeuvre - de tout contenu sérieux. Il y a sans doute des exceptions de portée et de nature diverses, en Corée, en Chine à sa manière, en Inde où une certaine dose de démocratie dans la gestion politique parait solidement enracinée, en Afrique du Sud grâce à la victoire remportée sur l’ignoble apartheid. Mais il ne s’agit que d’exceptions, par ailleurs encore fragiles ou même menacées.
Mais en Amérique latine comme dans les exceptions asiatiques et africaines l’aspiration des peuples à la démocratisation des rapports sociaux et politiques se heurte déjà, d’emblée, aux contraintes que la mondialisation capitaliste impose. L’inégalité dans la répartition du revenu, la paupérisation de masse, l’exclusion des couches dites « marginalisées », que la soumission aux exigences du libéralisme capitaliste mondialisé génère fatalement, vident de leur contenu les avancées démocratiques, les fragilisent et - si cette soumission se perpétuait - en réduisent la portée à celle de ce que j’ai qualifié ailleurs de « démocratie de basse intensité ». La tâche qui s’impose dès aujourd’hui est de définir des stratégies d’ensemble -économiques et politiques - qui assurent le renforcement mutuel des aspirations démocratiques et des aspirations à la « justice sociale » (un terme que je n’aime pas beaucoup, parce qu’il est élastique et ambigu, mais que j’utilise pour désigner l’ensemble des réformes nécessaires pour assurer le maximum d’égalité et d’intégration sociale). Ces stratégies requises impliquent nécessairement qu’on sorte de la soumission néolibérale, qu’on parte du principe que les « marchés » comme on dit doivent être régulés pour être mis au service d’un développement réel au bénéfice des classes populaires. Le degré de conscience de cette contradiction nouvelle et les réponses qui lui sont données varient d’un pays à l’autre, d’un courant politique à l’autre.
J’ai suivi avec autant d’attention que possible les renouveaux idéologiques qui ont préparé à ce saut qualitatif. En particulier les débats au sein des gauches révolutionnaires bien entendu, auxquels je participe autant que possible. L’abandon de la dogmatique stalinienne dans toutes ses dimensions (y compris évidemment celles qui concernent l’organisation du parti et des mouvements sociaux), mais aussi la critique de la substitution à celle-ci d’un « révolutionnarisme » que les mouvements militants de la décennie 1965-1975 ont promu, sont au coeur de ces débats. Zapatistes au Mexique, PT au Brésil, néomaoistes en Chine (c’est le nom qu’ils se donnent à eux mêmes), tendances radicales nouvelles qui apparaissent dans les partis communistes (et autour) en Inde et en Afrique du Sud, me paraissent être à l’avant garde dans ces débats. Je ne dis pas que ces forces nouvelles ont déjà défini des alternatives crédibles, puissantes et efficaces. Je dis seulement qu’elles en sont porteuses potentiellement. En contraste les mondes islamique, arabe et africain paraissent encore frappés de stérilité.
J’ai suivi avec autant d’intérêt la naissance et le développement d’un autre courant radical nouveau, celui que porte la théologie de la libération chez les chrétiens d’Amérique latine et des Philippines. Je suis de ceux qui pensent qu’il s’agit là d’une composante importante de la transformation radicale à l’ordre du jour du nécessaire. Initiée me semble-t-il par les écrits de Gustavo Gutierrez dès 1968, ce courant a rapidement rassemblé des penseurs de première force et qualité, comme Leonardo Boff, Franz Hinklemaert, François Houtart. Les écrits de ce dernier, devenu un ami d’une douceur et d’une rigueur absolues, m’ont beaucoup appris. J’ai donc participé à quelques uns des grands débats ouverts par les théologiens de la libération, en particulier en participant à leur congrès à Manille en 1997. Les responsables que j’ai rencontrés dans ces débats, Israël Batista, Sam Kobia, James Oporia Ekwaro, Xavier Gorostiaga et d’autres sont devenus depuis quelques uns de mes interlocuteurs permanents. Mais le succès du mouvement ne se situe pas exclusivement au plan de la pensée. Le courant de la théologie de la libération n’anime pas seulement une foule de « petites actions » à la base (mais tout grand mouvement commence par beaucoup de « petites actions »); il est parvenu à devenir un mouvement de masse et, comme au Brésil, à s’imposer jusqu’au niveau de la Conférence des Evêques. Un moment tout au moins car la contre offensive que l’Eglise conservatrice conduit sous la houlette du Pape s’emploie à soutenir la construction d’un « contre feu » chrétien intégriste de droite et même d’extrême droite, et est parvenue à faire reculer le mouvement. Ici aussi avancées et reculs. C’est la loi de toute guerre sérieuse.
Des mouvements démocratiques à portée plus strictement et immédiatement politique, largement dominés par les classes moyennes urbaines - mais soutenus par le monde ouvrier - ont fait reculer les dictatures du cône sud latino-américain à partir de 1985. Que ces mouvements aient bénéficié de la sympathie des pouvoirs occidentaux dominants dont évidemment Washington - ne fut ce que parce que les dictatures étaient usées et qu’elles avaient perdu leur fonction dans la gestion de la crise - n’annule pas le caractère positif de cette évolution des classes moyennes. Ailleurs - notamment dans les mondes islamique et africain - celles-ci ont adopté de toutes autres attitudes et glissé vers le fascisme religieux ou ethnique, également soutenues par Washington dans cette évolution. C’est que dans un cas comme dans l’autre ces classes acceptent la soumission au diktat de la mondialisation néo-libérale et c’est tout ce qui intéresse les pouvoirs dominants du grand capital transnational. Ce qui est résulté de ces mouvements démocratiques latino-américains est simultanément une avancée (démocratique politique) et un recul (impasse néo-libérale qui fragilise l’avancée démocratique). Le gouvernement de F.H. Cardoso, qui s’était rallié à cette formule - contre le PT de Lula à l'époque - est le plus bel exemple de cette impasse. La stagnation économique dans laquelle le néo-libéralisme enferme fatalement le Brésil dément toutes les promesses qui associent mécaniquement « marché et démocratie ». La même formule - dans une version plus vulgaire - caractérisait l’Argentine de Menem. Au Chili le compromis avec les forces armées - restées longtemps sous le commandement de Pinochet - a atténué encore davantage la portée de la démocratisation politique, ici fortement limitée.
Trois évolutions paraissent - ou paraissaient - plus prometteuses. La première est celle des portes ouvertes par le soulèvement néozapatiste du Chiapas, dont la date a coïncidé - pas par hasard - avec la signature du traité de l’ALENA (NAFTA) intégrant le Mexique dans l’espace des Etats Unis. Le néozapatisme est une victoire sur un double plan. D’abord parce que le mouvement ne s’est pas enfermé dans le régionalisme-ethnicisme, mais a eu immédiatement un immense écho favorable dans tout le Mexique. Preuve à la fois que la nation mexicaine existe (et c’est un fait positif) et que l’aspiration démocratique y est puissante. Sur un autre plan les méthodes de mobilisation, d’organisation et de langage politique que le sous commandant Carlos a inaugurées constituent une avancée incomparable, en réponse aux défis de notre époque. Je passerai sous silence les « mondanités » organisées par les « amis du Chiapas », auxquelles je me suis abstenu de participer. L’avenir dira évidemment qui finira, dans la phase qui est la nôtre, par l’emporter : l’alliance démocratique impulsée par le néo-zapatisme, qui devra alors sortir le pays de l’impasse néo-libérale imposée par l’ALENA et simultanément aller au-delà de sa « théorie » d’origine (« l’ojectif n’est pas de prendre le pouvoir etc »), ou l’alliance des forces conservatrices mexicaines et de Washington.
J’ai pu voir par moi même les transformations que l’Amérique latine avait enregistrées au cours des deux dernières décennies, dont la portée est positive, bien que sans doute limitée, comme toujours. Par beaucoup de ses aspects la société n’est plus la même que celle que j’avais connue au cours de mes premiers voyages et à travers mes lectures. Mais peut être peut-on en dire autant d’à peu près toutes les sociétés de la planète.
Le positif : l’Amérique latine paraît être entrée dans un processus de démocratisation réel. Non pas tant que les gouvernements y soient désormais dans l’ensemble issues d’élections (cependant bien douteuses dans certains cas, comme au Pérou avec la reélection forcée en 1999 de Fujimori, qui a dû s’enfuir honteusement un peu plus tard) plutôt que de coups d’Etat militaires. Beaucoup plus important est le fait que les classes populaires commencent véritablement à ressentir un besoin d’expression démocratique autonome. Au Mexique la stratégie intelligente adoptée par le mouvement du Chiapas est parvenue à faire sortir les Néo Zapatistas du ghetto indigéniste régional pour devenir la composante d’avant garde active de la revendication démocratique générale du peuple mexicain. Nous nous trouvions Isabelle et moi à Mexico lorsque fut organisée par le mouvement en 1998 une « votation populaire informelle » (c’est à dire non organisée par l’Etat). Promenés dans les quartiers par un groupe de militants auprès desquels notre ami P. G. Casanova nous avait introduits, nous avons pu constater le sérieux de la campagne. Que celle-ci ait connu un succès comparable à beaucoup d’élections officielles constitue un indicateur qui, je crois, n’a pas beaucoup d’équivalents à travers le monde contemporain. La suite a confirmé la renaissance d'une force de gauche radicale puissante.
Ce même processus de démocratisation est à l’œuvre ailleurs. Dans la République Dominicaine, comme à Cuba et à Haïti, conduits par des militants de base animateurs d’actions multiples (en particulier par Isabelle Rauber et par nos amis de Haïti), nous avons pu tout également voir comment ces expressions du besoin de démocratie politique et sociale contribuent efficacement à la repolitisation des classes populaires, à leur donner à nouveau confiance en eux mêmes, à les aider à dépasser la tradition de l’embrigadement derrière des chefs charismatiques ou prétendus tels.
Le Brésil, visité fréquemment à partir de 2000, donne confiance dans son avenir possible. Des forces sociales de gauche puissantes sont à l’œuvre partout dans le pays. L’occasion m’était offerte de discuter avec un certain nombre de leurs dirigeants, du Mouvement des Sans Terre, de la centrale syndicale CUT, du PT (je garde ici un souvenir ému de quelques uns de ces militants, le métallo Tarcisio Secoli, l’organisateur d’une coopérative rurale Roberto Villela, ancien du groupe « Carlos Marighela », le conseiller syndical Giorgio Romano Schutte), d’entendre les analyses des défis et des difficultés (je pense ici surtout à celles qu’Emir Sader a formulées). Le volte face de F. H. Cardoso – je ne vois d’autre terme pour qualifier son ralliement à la droite brésilienne – s’expliquait sans doute par l’ambition personnelle de cet homme qui s’était toujours considéré comme « présidentiable » et a fini par tout soumettre à la réalisation de ce projet. Des traits de caractère de la personne, que j’avais bien connu et estimé dans le passé, que j’avais soupçonnés, me paraissant aujourd’hui expliquer cette évolution. Face à cette réalité les images roses du régime qu’un grand nombre d’Européens (comme Alain Touraine) ont propagées à travers les medias devraient faire sourire.
Il y a toujours un envers de la médaille. Les aspirations démocratiques en Amérique latine n’ont pas été accompagnées par un rejet sans équivoque du discours néolibéral dominant. Les luttes sociales se situent dans l’ensemble sur un terrain défensif et combattent telle ou telle conséquence inacceptable de la mise en œuvre du projet néo-libéral par les classes dominantes. Par contre beaucoup des principes de base de l’idéologie du capitalisme contemporain sont acceptés soit faute d’esprit critique, soit parce qu’une alternative socialiste paraît non crédible. Les intellectuels ont une responsabilité particulière dans cet état des choses et leur démission contribue fortement à perpétuer des illusions dangereuses. Les gauches latino-américaines continuent la tradition de tourner leurs regards vers « l’ouest », les modèles du capitalisme central des Etats Unis et d’Europe; ce que je ne m’explique guère que par leur appartenance historique, culturelle et linguistique à l’Europe de leurs origines. Aujourd’hui ces gauches croient pouvoir imiter les sociaux démocrates européens – pourtant combien devenus misérables à force de ralliements au libéralisme – cherchent à s’en rapprocher (adhérer à l’Internationale Socialiste par exemple). L’idée que les défis auxquels leurs sociétés sont confrontées sont ceux du capitalisme périphérique, et que ces défis devraient plutôt les inviter à contribuer à la reconstitution d’un front anti-impérialiste avec l’Asie et l’Afrique, ne s’impose pas à eux spontanément. La trajectoire démocratique empruntée en Amérique latine rencontre ici ses limites. C’est pourquoi la démocratisation me paraît encore vulnérable, fragile et peut être même réversible. Non pas seulement que les maîtres du système global – l’establishment des Etats Unis – soient tout à fait capables d’un retournement en faveur de dictatures violentes si le maintien des privilèges du capital qu’il représente l’exigeait (et je n’ai aucune confiance dans le discours « démocratique » - conjoncturel- de cet establishment). Les peuples eux mêmes, déçus par la démocratie de basse intensité associée au libéralisme, pourraient plonger à nouveau dans des illusions d'une nature ou d'une autre. Mais l’élection de Chavès au Vénézuela puis celle d’Evo Morales en Bolivie suivie par celle de Correa en Equateur constituent certainement de belles avancées révolutionnaires qui inaugurent la possibilité réelle d'un nouveau parcours en direction de l’invention d'un socialisme du XXI ème siècle.
En Amérique latine, comme ailleurs tant que la lutte pour la démocratisation de la société dans toutes ses dimensions (qui implique le rejet total du projet libéral) ne sera pas associée à une stratégie de renouveau de la perspective socialiste, les avancées réalisées ici ou là resteront fragiles. Par exemple au Mexique : la fin de la dictature du PRI est désormais consommée, mais au profit de qui ? D’une illusion associant démocratie formelle et soumission au libéralisme et à l’hégémonisme de Washington ? Que peut en attendre le peuple mexicain ? Le ralliement du Forum de Sao Paulo au consensus dit de Buenos Aires n’est-il pas l’indicateur que la menace de cette fausse sortie du dilemme concerne également d’autres pays du continent ? Soyons confiants: la nouvelle gauche radicale mexicaine est pleinement consciente de la nature du défi.
Face à ces dangers réels la belle figure du regretté Celso Furtado fait contraste. Invité en mai 2000 à l’occasion de la commémoration de ses 80 ans je n’ai pas été surpris de l’entendre formuler l’une des analyses critiques du libéralisme parmi les plus radicales, cohérentes et puissantes qui soient, de surcroît dans la région attachant de son Nordeste, dans ses charmantes capitales historiques – Récife et Joa Pessoa, visitées à cette occasion. Dans un pays comme le Brésil qui constitue peut être l’un des maillons faibles du système capitaliste libéral, il est important que cette voix continue à bénéficier du prestige qui lui est du.
L’Amérique centrale au Sud du Mexique était toujours demeurée le lieu d’une rébellion quasi permanente depuis les années 1920 (les premiers mouvements de Sandino et de Marti), et, en dépit des dictatures sanglantes et longues - comme celle de Somoza au Nicaragua ou celles du Guatemala après le renversement d’Arbenz soutenues fermement par Washington, financièrement et militairement - le feu n’avait jamais cessé de couver. La victoire de la guérilla sandiniste en 1979, l’extension de la lutte du Front Farabundo Marti au Salvador dans les années 1980, n’étaient pas surprenantes. Du moins elles ne m’ont pas surpris. J’ai eu l’occasion de rencontrer des militants de ces mouvements avant et après leurs victoires et - au delà du respect naturel que j’éprouve pour tous les combattants courageux des mouvements populaires anti- impérialistes - j’ai toujours partagé largement leurs analyses, qui me paraissaient avoir fait sérieusement la critique du dogmatisme stalinien comme celle de la riposte « gauchiste », et intégré la dimension démocratique. Ils en ont donné quelques preuves réelles importantes après leur victoire. Cela n’a malheureusement pas empêché un glissement du régime du Nicaragua qui a favorisé le soutien des interventionnistes de Washington aux Contras et finalement conduit à la déroute électorale de 1989. J’ai évidemment suivi de près le déroulement de ce drame, analysé avec la meilleure lucidité par notre ami Gorostiaga. Du coup également le Front Farabundo Marti a été contraint de souscrire à un compromis minimal au Salvador. Le retour d’Ortega au pouvoir en 2007 au Nicaragua, même si d'évidence les conditions ne sont plus celles de la première expérience révolutionnaire de ce pays, doit néanmoins être considéré comme un indicateur positif.
Les espoirs investis dans ce type de réaction affirmative au défi de notre époque ne sont pas pour autant définitivement à écarter. Sous d’autres formes les luttes de masse pourront avancer la mise en oeuvre de stratégies associant avec succès libération anti-impérialiste et démocratisation. Mais dans l’immédiat les défaites en Amérique centrale ont fait pencher la balance en faveur de l’option luttes de masses (luttes de classes) - luttes électorales amorcée par le PT de Lula au Brésil. Cette option s’est cristallisée par la constitution du Forum de Sao Paulo qui regroupe des partis et organisations importants de beaucoup de pays latino-américains majeurs. Ces partis ont d’ailleurs marqué des points sur le plan électoral dont on aurait tort de sous estimer la portée. Lula avait été à un doigt de gagner les élections présidentielles au Brésil contre Cardoso – un « candidat de luxe pour la droite » comme l’a dit le vieil ami Darcy Ribeiro, et l’a emporté largement quelques années plus tard. Conquérir par la suite les municipalités de villes gigantesques comme Sao Paulo, Porto Alegre, Montevideo n’est pas à la portée de n’importe quel mouvement. Mais ces avancées - et victoires même - font à leur tour problème. Elles encouragent des illusions électoralistes, comme toujours. Elles retardent la cristallisation de stratégies offensives cohérentes et efficaces associant démocratisation et progrès social (qui implique de sortir du néolibéralisme). Sur ce plan le Forum de Sao Paulo et le PT qui en constitue la colonne vertébrale - m’ont véritablement déçu, je l’avoue. Je n’ai rien trouvé dans les débats qu’ils ont animés - que j’ai suivi de près - qui ait démontré une conscience suffisante de la nature du défi. Je n’ai donc pas été étonné lorsque ce Forum a commencé à donner des signes d’essoufflement, marqués à la fois par la crise au sein du PT et la prise de position des signataires du « consensus de Bueno-Aires » par les principaux partis associés se voyant aptes à gagner des élections dans leurs pays respectifs, comme les Socialistes chiliens, les Radicaux argentins, les Démocrates du Mexique. On sait que tous ces partis ont finalement souscrit à l’idée que le libéralisme mondialisée était devenu une donnée définitive pour le présent et l’avenir. Quelle erreur magistrale, à mon avis ! Au moment même où les grands partis d’Amérique latine dans lesquels on pouvait investir de grands espoirs souscrivent à cette billevesée, la crise mondiale du capitalisme néolibérale éclatait en Asie de l’Est et du Sud est. Or ici on voit se dessiner des réactions anti-libérales (la confirmation de la fermeture des comptes-capital par la Chine et l’Inde ...) portées par les classes dirigeantes elles-mêmes... pas toujours particulièrement démocratiques. C’est ce moment même que choisissent les socialistes chiliens pour se situer à droite de la timide démocratie chrétienne de ce pays, rêvant peut être de rivaliser de zèle avec Tony Blain et Schroder, encouragés dans leur dérive par l’Internationale socialiste!
Les pays andins paraissent être demeurés largement en dehors des évolutions générales du continent. Au Pérou la formule insurrectionnelle des années 1960 et 1970 s’est perpétuée ici dans la forme dramatique des Sentiers Lumineux (pseudo maoistes), en Colombie la guerre civile n’en finit pas de se renouveler. En contre point la dictature constitue, pour le pouvoir de Washington et des classes dominantes, le seul mode de gestion de la stagnation et de la crise, en Colombie, au Pérou et bien sûr en Bolivie.
Nouvelles victoires, nouveaux défis
Je reviendrai plus loin (voir l’annexe 1 du chapitre 7 : Les Forums sociaux sont- ils utiles pour les luttes populaires ?) sur notre critique des « mouvements sociaux » qui se retrouvent désormais dans les Forums depuis le début de ce siècle, et sur la place qu’y occupe le Forum mondial des alternatives.
Mes responsabilités militantes au sein de ces mouvements me permettent d’en parler de l’intérieur. Car je suis d’aussi prés que possible les débats au sein de tous ces mouvements en Europe, en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Je prends position avec tous ceux qui pensent que ces mouvements doivent devenir des acteurs collectifs de la transformation du monde, conscients et lucides, capables non seulement d’analyser, mais encore et surtout d’organiser ce que nous appelons « la convergence dans la diversité », de conduire ensemble des batailles et de les gagner. L’Appel de Bamako s’inscrit dans cette perspective, comme François Houtart et moi- même l’avons rappelé dans un article publié dans le numéro de mai 2006 du Monde Diplomatique.
De ce point de vue l’Amérique latine me parait être en avance sur les autres continents. Car les mouvements qui se sont mobilisés ici ne sont pas de la nature de petites organisations marginales ou de mouvements limités aux classes moyennes, comme cela est encore souvent le cas ailleurs. Il s’agit ici de grands mouvements populaires au bon sens du terme, entraînant dans l’action des masses qui se comptent par millions. C'est ce que j'appelle des avancées révolutionnaires. On pourra discuter des raisons qui ont permis ce saut qualitatif : le bénéfice de conditions démocratiques meilleures qu’ailleurs, l’indépendance d’esprit des mouvements à l’égard des partis politiques traditionnels. Le fait est que ces mouvements ont amorcé des changements qui ont permis des victoires électorales qu’on a de la peine à imaginer encore ailleurs. La victoire de Lula a été la première de la liste. Une victoire des classes populaires, incontestablement. Et c’est pourquoi, une défaite éventuelle de l’expérience ne serait rien moins que catastrophique. Cette victoire a été suivie par celle de Kichner en Argentine, élu contre les programmes libéraux dominants. Chavès a été imposé par un mouvement populaire de grande ampleur, qui a été capable de lui faire gagner des batailles électorales et un référendum difficiles, puis de mettre en déroute le coup d’état fomenté par la réaction locale et la CIA. Evo Morales a été porté à la Présidence par le peuple indien de Bolivie, Corea en Equateur et Ortega au Nicaragua.. D’autres victoires sont possibles. Au Pérou le candidat de la droite ne vient de l’emporter – en mai 2006- que de justesse devant celui du mouvement. Dans un pays qui a connu les vicissitudes qu’on connaît, la dérive puis la déroute des Sentiers Lumineux, cette nouvelle donne est loin d’être négligeable. Au Mexique la montée de la nouvelle gauche est bien avancée.
L’émergence des « peuples indigènes » se situe dans ce cadre. Car il ne s’agit pas ici de revendications « communautaristes » séparatistes, comme c’est souvent le cas ailleurs. Il s’agit de revendications citoyennes qui s’attaquent au problème de fond de la définition des nations du continent qu’on devrait désormais appeler des nations indo-afro-latines.
Oui donc, des victoires importantes. Mais qui dit victoire dit aussi défis nouveaux à relever dont il importe de mesurer toute l’ampleur. Car ces victoires n’ont pas été le fruit de ce qu’on appelle du terme classique « des révolutions », lesquelles sont en position de « faire table rase » et d’engager la société dans des transformations radicales. Les mouvements sont au gouvernement, mais les pouvoirs économiques et sociaux, beaucoup des pouvoirs institutionnels, comme la justice, demeurent sous le contrôle du grand capital local et étranger, des latifundiaires et de leurs serviteurs politiques. Au Brésil, face au gouvernement de Lula, ces forces réactionnaires sont toujours présentes en force, jusque dans les allées du Congrés, des Etats et des Municipalités.Il en est de même ailleurs, même au Vénézuela et en Bolivie.
Dans ces conditions « que faire ? ». Comment amorcer et faire avancer les transformations nécessaires des rapports sociaux, dans un sens favorable aux classes populaires ? Je n’ai pas de leçons à donner sur ces sujets mais peut être seulement quelques mises en garde. Je ne suis pas contre la « politique des petits pas ». Je ne pense pas qu’on puisse faire mieux et plus dans les circonstances. Mais je suis de ceux qui pensent que le conflit avec les intérêts dominants du capitalisme oligopolitisque mondial et des forces réactionnaires locales qui lui sont associées, est inévitable. L’option en faveur de « solutions réalistes » et d’un « ajustement aux exigeances de la mondialisation libérale », comme le préconisent les Sociaux libéraux européens, la Banque Mondiale et d’autres, ne peut être que catastrophique. Malheureusement cette option est celle qui a l’oreille du gouvernement de Lula, lequel en a donné la preuve en volant au secours de l’OMC en difficulté à Hong Kong en 2005. Or la défaite de l’OMC aurait constitué une immense victoire pour les peuples du Sud, amorçant la construction d’un monde multipolaire authentique. Le Brésil de Lula a préféré les illusions des « pays émergents » que les puissances occidentales flattent, défendu en dernière analyse les intérêts de ses latifundiaires aux côtés de l’Inde !
La construction d’un front des nations d’Amérique latine face à l’arrogance des Etats-Unis est désormais devenue imaginable. C’est l’objectif du plan ALBA (initiative bolivarienne pour les peuples américains). Un plan d’abord de solidarité politique dont l’économie est fondée non sur le concept de « marché commun » (comme le Mercosur) mais sur celui de la construction de complémentarités, à commencer par celles qui concernent l’accès et l’usage des ressources naturelles.
Des avancées prometteuses en Amérique latine
En Amérique latine les avancées amorcées dans les décennies précédentes sont désormais confrontées à des choix difficile qui décideront de l’avenir. Au Venezuela la sortie de l’économie de rente pétrolière et la construction d’un système productif agricole – industriel toujours inexistant conditionnent l’engagement du pays sur la longue route du progrès dans une perspective socialiste. En Bolivie et en Ecuador les réponses à la question double de la sortie du modèle de lumpen développement toujours en place et du règlement de la question nationale – plus exactement de la définition institutionnelles de la pluri-nationalité – restent en suspens. Au Brésil le compromis historique mis en place par Lula et le PT, associant des avancées sociales limitées et un incontestable progrès de la démocratie au maintien des pouvoirs économiques (et politiques) des classes possédantes – latifundiaires modernisés et monopoles industriels – est-il viable à plus long terme ? « L’émergence » du Brésil, dans ces conditions, demeure tout également fragile.
Mes responsabilités dans le FMA m’ont valu plusieurs visites à Caracas, au cours des dernières années. J’ai tenté de suivre l’évolution des luttes de plus près, en particulier à l’invitation de Hugo Chaves, de quelques ministres, de Marta Harnecker (Centre Miranda) et d’intellectuels communistes (critiques en général). Je déplore l’attitude de rejet de l’expérience en cours par beaucoup d’intellectuels qui se situaient dans le passé à gauche – et parfois à gauche de la gauche. Car cette expérience demeure tout à fait capable d’aller de l’avant, en dépit du caractère gigantesque du défi : construire une économie que la rente pétrolière a détruite de fond en comble. Et son échec éventuel ne pourrait que ramener le pays loin en arrière. Je rappelle que le FMA a tenu son Congrès à Caracas en 2008, grâce au soutien généreux de Carmen Bohorquez, alors Ministre de la Culture.
La plus belle invitation que l’Amérique latine m’ait adressée est venue en 2010 de La Paz, du Vice Président Alvaro Garcia Linera : un mois à sillonner ce vaste pays, de l’Altiplano (moi- même et Isabelle avons la chance de ne pas souffrir des hautes altitudes) à la forêt amazonienne. Je ne connaissais les batailles courageuses – et victorieuses – conduites par le peuple de Bolivie (la bataille de l’eau à Cochabamba, l’encerclement de La Paz mettant en fuite le Président à la solde de Washington, la renaissance des nations indiennes) que par mes lectures. Les discussions de la plus grande franchise avec des groupes de militants de base et des dirigeants (dont le Vice Président, Oscar Oliveira, Oscar Vega Camacho, Raul Prada – le « staff » du MAS) ont certainement largement contribué à me faire mieux comprendre la nature des défis et des réponses données par les différents courants de la gauche bolivienne. Le plus beau cadeau m’a été offert par David Choquehuanca –le Ministre des Affaires Etrangères – sous la forme d’un splendide fac-simile des carnets du Che. Un cadeau qui nous a, Isabelle et moi, valu une émotion allant jusqu’aux larmes.
Ma visite de l’Ecuador avait été remise à plusieurs reprises. Le groupe de travail du FMA, animé par Napoleon Saltos et Victor Hugo Jijon déploie ses activités avec beaucoup d’énergie et de continuité. La lecture des travaux récents de François Houtart, qui a élu domicile à Quito, concernant le « buen vivir » est pour moi l’une des lectures parmi les plus enrichissantes que j’ai pu faire au cours des dernières années. Finalement en 2011, j’ai participé à Quito à la réunion d’un excellent groupe de travail de synthèse du FMA. Concernant les problèmes propres à l’Ecuador je me garderai de porter un jugement à l’emporte pièce pour donner raison ou tort aux mouvements indigénistes en conflit avec le pouvoir de Correa. Je ne regrette qu’une chose : que le temps ne m’ait pas permis (et sans Isabelle cela n’aurait pas eu de sens pour moi) de visiter cette région exceptionnelle de la Planète que sont les Iles Galapagos.
Je n’en dirai pas davantage dans ces mémoires. C’est en effet François Houtart qui a pris la responsabilité de coordonner les activités du FMA sur ce continent. Grâce à son dévouement illimité et à la finesse de son intelligence, Houtart est parvenu à faire de l’implantation du FMA en Amérique latine une réalité politique qui a désormais son importance. Dresser la liste des collègues actifs dans nos réseaux associés et des rencontres qu’ils ont organisées revient à Houtart, pas à moi. Pour ma part je dirai seulement que j’ai toujours beaucoup appris chaque fois que j’ai eu la chance de participer à ces rencontres. Quelques noms à rappeler quand même : en Ecuador Napoleon Saltos et Victor Hugo Jijon, au Costa Rica Wim Dierckssens, qui s’ajoutent à ceux des camarades déjà mentionnés à l’occasion, au Brésil, à Cuba, au Venezuela, à Haiti, au Mexique et en Argentine.