DEUXIEME PARTIE : CHAPITRE TROIS L’ASIE : CAPITALISME TRIOMPHANT, IMPASSES, EMERGENCE EN QUESTION
CHAPITRE TROIS
L’ASIE : CAPITALISME TRIOMPHANT, IMPASSES, EMERGENCE EN QUESTION
Ce chapitre concerne tous les pays le continent asiatique, à l’exception de la Chine, du Vietnam et du Japon.
J’appartiens à cette région du monde qui parait aujourd’hui la plus défavorisée. L’Afrique et le monde arabe dans leur ensemble comptent en effet la majorité des pays dits du « quart-monde », ceux qui ne sont pas parvenus à entrer dans l’ère de l’industrialisation et à s’affirmer à ce titre sur les marchés mondiaux. En contre point l’Asie de l’Est, du Sud et du sud-est et les grands pays d’Amérique latine paraîssent engagés sur la route d’un capitalisme triomphant au point qu’on dit que leurs succès démentent la théorie de la polarisation immanente au capitalisme mondial. Je ne le vois pas ainsi; ces pays ne connaissent, au mieux, qu’une « émergence » en demi-teinte; les éléments d’émergence – quand ils existent - sont ici associés à des caractéristiques de lumpen développement et à la poursuite du pillage de leurs ressources naturelles. C’est le cas des pays du Sud-est asiatique.
Mes options fondamentales m’avaient toujours porté à voir les deux continents - l’Asie et l’Afrique - comme constituant un seul ensemble : celui des sociétés non européennes par leur histoire qui, colonisées, ont le même ennemi - l’impérialisme des centres capitalistes. J’ai donc suivi les vicissitudes des développements économiques et politiques des pays d’Asie avec autant de passion que celles de mon continent africain.
La Turquie
La Turquie est, au Moyen Orient, non pas seulement l’un de nos voisins géographiques immédiats mais encore l’héritière de l’Empire ottoman auquel le monde arabe a appartenu. Mais l’option européenne de la classe dirigeante de ce pays depuis Ataturk réduisait fortement - pour nous - les raisons de nous y rendre. Qui voir, tant que les intellectuels et les dirigeants de toutes les forces politiques et sociales de ce pays prétendaient n’avoir rien à voir avec le « tiers monde » méprisé, s’excluant de l’aire couverte par notre Forum ? C’est donc en purs touristes qu’Isabelle et moi visitions par la première fois Istanbul en 1973, escale de quelques jours sur notre route de l’Inde à Paris.
Ce qui me frappait c’était la découverte du traumatisme violent que la coupure brutale avec son passé avait imposé au peuple turc, entre autre par la romanisation hâtive de son écriture. En visite au musée Top Kapi à Istanbul je voyais les adolescents conduits par leurs maîtres d’école regarder les photographies du début du siècle - de leurs grands parents - comme s’il s’était agi de celles d’un peuple inconnu. Et comme je leur lisais les légendes écrites en ottoman - avec les lettres arabes - ils me regardaient comme si j’étais un être sorti d’une autre planète.
L’Empire ottoman était ce qu’il était; ni meilleur ni pire que bien d’autres sociétés du monde prémoderne. Ce qui est certain c’est que sa qualification d’empire « turc » est une réduction trompeuse. La Turquie par contre est bel et bien turque - bien qu’elle compte peut être un tiers de Kurdes parmi ses habitants. La constitution de cette nation nouvelle des paysans d’Anatolie a certainement comporté des aspects positifs incontestables et ouvert la voie à un développement capitaliste qui, fut-il périphérique, a fourni avec trente ans d’avance son modèle au Moyen orient arabe nassérien et baasiste. Mais ce développement a également accentué certains des caractères de violence attribués à tort à la « nature » - à « l’atavisme » du peuple turc. En fait dans la répartition des tâches et des responsabilités au sein de l’Empire ottoman les paysans d’Anatolie fournissaient l’essentiel de l’armée - ce qui explique la qualification « turque » de l’Empire. Soumission et brutalité sont largement le produit de cette « spécialisation ». Mais dans l’Empire celles-ci étaient en partie au moins compensées par le raffinement cosmopolite des classes dirigeantes - de surcroît multiethniques par leurs origines - et la diversité culturelle et religieuse des peuples qui le composaient, imposant un sens du relatif. La disparition de ces caractères avec celle de l’Empire n’a pas été compensée par la cristallisation d’une nouvelle bourgeoisie. Celle- ci, faible et périphérique au sens que je donne à ce terme, n’a pas été à même de produire une culture démocratique. Elle n’a donc jamais transgressé les horizons du nationalisme, qui, comme chacun le sait, se satisfait facilement d’autocratisme et de brutalité.
Le « miracle » turc (célébré en son temps par la Banque Mondiale) et l’illusion du rattrapage et de l’européanisation s’étant essoufflés les choses ont commencé à évoluer, pour le meilleur (par l’ouverture d’une réflexion approfondie sur les limites du capitalisme et du nationalisme et la critique de l’autocratie qui leur est associée) mais aussi pour le pire (par l’ouverture d’un champ à la résurrection de l’utopie passéiste islamiste). L’existence d’une intelligentsia turque, bien avancée comparativement à ce qu’elle est dans beaucoup d’autres pays de la région (et c’est là l’un des produits positifs du kémalisme) - critique du capitalisme sans nostalgie passéiste (elle est passablement laïque) est, pour moi, l’une des forces principales qui rendent possible une sortie progressiste de l’impasse actuelle. L’autre est la présence d’une tradition communiste d’un courage exceptionnel qui n’a jamais été éradiquée par les dictatures successives. Certes parfois un peu inquiétante par son dogmatisme « stalinien », accentué peut être par sa relation forte avec la paysannerie kurde en rébellion - que le PKK symbolise. Quelques échanges de vues avec ses dirigeants qui m’avaient invité à Ankara et à Istanbul m’ont laissé le souvenir d’un froid dans le dos. Mais j’ai pu apprécier également la finesse des analyses, la réalité des convictions socialistes et démocratiques des intellectuels ( Friket Baskaya a passé par la suite deux ans en prison pour délit d’écriture !) qui m’avaient invité en 1991 à animer des débats dans les deux capitales, et pris l’initiative de créer chez eux une antenne du Forum pour l’Asie occidentale non arabe et l’Asie centrale. Leur hospitalité, leur gentillesse, la finesse de leurs comportements (et la succulente véritable cuisine turque), la visite en leur compagnie de cette étonnante région de Cappadoce (en plein hiver, je ne le regrette pas, la Cappadoce glaciale est sauvage et certainement très différente du visage qu’elle offre aux touristes d’été) restent pour Isabelle et moi des souvenirs marquants. Notre amie Yildiz Sertel, longtemps réfugiée politique communiste en URSS puis à Paris (elle enseignait à Vincennes), nous avait déjà un peu fait connaître de l’intérieur les nuances de la politique turque. Le tribunal international constitué pour examiner les crimes associés à l'invasion de l’Irak, animé par Ayse Berktay, a tenu en 2004 sa session de clôture à Istanbul. L'écho que la presse turque a donné à l'évènement, passé sous silence en Europe, est pour moi un bon signe des sentiments anti impérialistes, toujours puissants en Turquie.
L’émergence avortée de la Turquie
J’ai de bons amis proches en Turquie, en particulier Fikret Baskaya. Beaucoup de mes ouvrages ont été traduits en turc; et je suis fréquemment interviewé par la presse de gauche, en particulier les magazines Toplum ve Utopya, Aydinlik, Redaksyon. Je leur ai soumis le texte qui suit et ai tenu compte de leurs observations quand cela me paraissait nécessaire. Je garde néanmoins seul la responsabilité des idées que j’y ai développées.
La Turquie est-elle ou non « européenne » ?
Les débats sur cette question sont généralement polémiques à l’extrême et de ce fait sans fondement scientifique solide. L’important est de savoir que la classe dirigeante de ce pays s’est considérée comme telle depuis bien longtemps, en remontant jusqu’à l’époque ottomane et même à 1453 lorsque Mehmet El Fateh (le conquérant de Constantinople) aurait hésité, dit-on, et pensé se proclamer « Empereur (orthodoxe) de Byzance/Constantinople », puis y aurait renoncé, comprenant que ses soldats, qui avaient combattu sous la bannière de l’Islam (en qualité de ghazi, de « conquérants »), ne l’auraient pas admis. Toujours est-il que dès le XIXe siècle, la Turquie ottomane s’engage dans une réforme de son organisation d’Etat connue sous le nom de Tanzimat (« réorganisation », « perestroïka » pourrait-on dire) dont le dessein est affiché sans ambages : faire de la Turquie un pays « européen ». Que la société ottomane/turque ait permis d’avancer réellement dans cette direction ou que les progrès soient demeurés insignifiants constitue une bonne question sur laquelle les travaux d’historiens ne manquent pas. Vers la fin du XIXe siècle un bon nombre d’intellectuels et d’hommes politiques d’action ottomans (turcs ou autres) ont fait ce bilan et – l’ayant trouvé insignifiant – se sont organisés, sous le nom de Jeunes Turcs, pour en accélérer le rythme, fut-ce en se débarrassant d’un Sultan jugé incapable, sans toutefois imaginer ni le renversement du khalifat/sultanat ni l’abandon de son caractère impérial/ottoman (le contrôle du Mashrek arabe). Faisant néanmoins écho à l’idéologie nationaliste des peuples européens modernes ils décidaient de se qualifier ouvertement de Turcs (et non plus d’Ottomans). La guerre de 1914- 1918 a créé les conditions pour que s’affirme sans ambiguïté le projet des Jeunes Turcs dont Moustapha Kemal (Atatürk) prenait la direction. Les provinces arabes perdues, le khalifat/sultanat aboli, la guerre contre l’intervention des pays de l’Entente gagnée, la nouvelle République turque pouvait s’imaginer engagée sur la voie de son européanisation triomphante.
Il s’agissait indiscutablement d’un projet d’émergence. Encore faut-il préciser que celle-ci était conçue comme on le pouvait à l’époque : par le moyen d’une transformation capitaliste de la société. Il suffisait, croyait-on, de le vouloir pour le pouvoir. L’idée que la logique du capitalisme mondialisé, par sa production d’une polarisation centres/périphéries des partenaires intégrés dans le système global, ne le permettait pas, était encore tout à fait étrangère à la pensée de l’époque. Néanmoins la concomitance du projet Atatürk et de la révolution russe aurait pu faire penser que la voie capitaliste faisait problème. Mais Atatürk et ses amis ne le pensaient pas, et les communistes turcs de l’époque n’avaient pas non plus des idées bien claires sur la question.
La réalité sociale allait donc s’imposer et façonner le déploiement réel de la nouvelle tentative d’émergence. Pour le comprendre il faut savoir, sans trop simplifier les réalités en question, qu’une « bourgeoisie » capitaliste au sens vrai du terme n’avait, au mieux, qu’une existence embryonnaire dans la Turquie de 1924. Mais il y avait une classe importante d’intellectuels, d’hommes d’Etat (pas de femmes à l’époque) et de militaires galonnés capables d’assumer seuls les responsabilités de la direction du pays. Cette classe se recrutait dans l’Ouest du pays – Istanbul, Edirne, Smyrne - et était qualifiée (se qualifiait elle-même) de « Roumenia » dont la racine Roum (Rome, c'est-à-dire Byzance) indique bien l’aspiration culturelle. L’Est – l’Anatolie – était exclusivement paysanne. Les Turcs de l’époque se reconnaissaient – Rouméliens, donc « civilisés » (et « européens »), ou Anatoliens, donc pauvres hères à peine civilisés. Bien entendu les Rouméliens étaient laïques ou même pour beaucoup athées; par contre les paysans d’Anatolie ne s’imaginaient pas autres que Musulmans pratiquants.
La classe dirigeante roumélienne /ataturkiste était nationaliste au sens intolérant et chauvin du terme. Elle n’a jamais voulu reconnaître la réalité du génocide des Arméniens, ni même du traitement ignoble auquel elle a soumis les rares enfants arméniens épargnés, islamisés de force et discriminés, pas plus que la réalité kurde ou celle des Arabes du Hatay. Tous les gouvernements d’Ankara, y compris celui des Islamistes d’aujourd’hui, partagent ce chauvinisme. Alors que les idéologues de l’Islam politique « arabe » privilégient l’identité islamique au point de prétendre reléguer aux oubliettes toute autre identité, arabe ou amaziqh par exemple (« Nous ne sommes ni Algériens, ni Arabes, ni Berbères, nous ne sommes que Musulmans » proclament ces idéologues), l’Islam politique turc s’affirme comme tel : un Turc – et il n’y a pas de « Kurde » – est musulman, mais également turc...
Le seul modèle de développement et de modernisation pensable et possible dans ces conditions était au plan économique celui d’un capitalisme d’Etat et au plan politique celui d’un despotisme éclairé.
Au demeurant les masses populaires, paysannes et urbaines, n’en exigeaient pas la mise en pratique. Et tant que le déploiement du modèle leur apportait des bénéfices réels, plus en termes de montée dans la hiérarchie sociale par l’éducation des enfants que dans ceux d’améliorations sensibles des niveaux de vie, le despotisme éclairé bénéficiait d’une légitimité incontestable, aux yeux des peuples concernés. Et encore davantage lorsqu’il était associé à des postures anti-impérialistes affichées.
Divergences avec les pays arabes
C’est précisément à partir de là que la tentative turque d’émergence va se séparer de celles des pays arabes. Les pouvoirs nationaux dans ces derniers seront, comme on le verra à partir de l’exemple de l’Egypte nassérienne, systématiquement combattus par les puissances impérialistes. Le régime turc ne l’a jamais été. C’était là à la fois sa force et sa faiblesse. Dès 1945 la Turquie – alors encore kémaliste – opte pour l’alliance occidentale contre la menace soviétique (formulée malencontreusement par les revendications de Staline en 1945 concernant Kars et Ardahan et le statut des détroits du Bosphore). La Turquie sera un membre fondateur de l’OTAN, à une époque où l’on n’exigeait pas de ses membres une quelconque déclaration de démocratie.
L’essoufflement du capitalisme d’Etat kémaliste va alors permettre à l’allié (et non l’ennemi) étatsunien de réintégrer la Turquie dans le capitalisme mondialisé de l’après-guerre. Washington « conseille » Ankara et obtient des « élections » qui en 1950 vont porter Menderes au pouvoir. Or la victoire électorale de ce dernier va transformer les rapports des forces entre l’élite kémaliste roumélienne et la paysannerie anatolienne. Menderes s’appuie principalement sur une classe nouvelle de paysans riches anatoliens, produite par ce développement même de l’agriculture, quand bien même celui-ci serait-il demeuré modeste jusqu’alors. La fin du privilège de l’élite roumélienne/kémaliste se dessinait et va aller en s’amplifiant. Le nouveau modèle, suggéré et soutenu par les Etats Unis, la Banque Mondiale et tutti quanti, place en effet l’accent sur le développement d’une agriculture capitaliste. Mais la classe des paysans riches qui en est la bénéficiaire demeure « musulmane » et s’affirme comme telle face à l’Etat kémaliste. La compradorisation du mode de développement de la Turquie s’affirme graduellement et pleinement : agriculture capitaliste, ouverture à la sous traitance industrielle, privatisation des segments du capitalisme d’Etat d’origine, soupape de l’émigration massive pour les paysans pauvres d’Anatolie, etc. La nouvelle classe d’affairistes, associés et bénéficiaires du développement compradorisé, se recrute désormais principalement parmi les enfants de la paysannerie riche d’Anatolie.
Au plan politique, les derniers défenseurs du kémalisme – l’Armée – vogueront de défaite en défaite (en dépit de la restauration de leur dictature à deux reprises) jusqu’au jour, distant seulement de quelques années, où l’Islam politique turc anatolien s’imposera comme la force désormais dominante dans la société.
Cette évolution, que je définis comme celle d’une re-compradorisation qui met un terme au projet d’émergence kémaliste, s’accompagne par l’affirmation ferme de la continuité sur le point essentiel que constitue l’appartenance à l’OTAN, c'est-à-dire le soutien des stratégies de la triade impérialiste. C’est dans ce sens que j’ai répondu au Président Correa qui me posait la question : « la Turquie c’est la Colombie du Moyen Orient ». Message immédiatement compris.
Bien entendu, l’allié turc des États Unis reste un candidat à l’adhésion à l’Union Européenne, car il n’y a aucune contradiction mais au contraire une bonne complémentarité entre les appartenances à cette Union et à l’OTAN. Ce projet d’« européanisation », qui nourrit l’illusion que la Turquie nouvelle est toujours l’héritière du kémalisme, constitue une question réelle, bien que mineure. Que les différentes forces politiques dans l’Union européenne souhaitent pour les unes, rejettent pour les autres, la candidature turque, que la justification de leurs postures mobilise à cette fin des arguments polémiques (un pays « musulman » dans l’Europe « chrétienne » ? jamais !) constituent également des questions réelles, mais tout de même secondes. Mais la compradorisation (antinomie de l’émergence) de la Turquie contemporaine finit quand même par user l’enthousiasme des adhérents à « l’européanité ». Alors la Turquie va-t-elle se re-découvrir « moyen orientale », ou même « touranienne » ? Et quelle serait la portée éventuelle de ce changement de cap ?
Quel rôle au Moyen Orient ?
La Turquie est active au Moyen Orient. Elle intervient ici comme l’allié des États Unis et non comme une puissance émergente autonome. Cela n’est pas nouveau. En son temps la Turquie avait été au centre du « pacte de Bagdad » refusé par Nasser puis par la révolution irakienne de 1958. La Turquie est – et reste – l’allié militaire d’Israël. Elle intervient aujourd’hui en Syrie pour le compte de Washington. L’alternative touranienne au rejet européen s’était dessinée une première fois en 1918 et Enver Pacha en avait tenté l’aventure. La construction soviétique avait mis un terme à ces ambitions un peu folles; son effondrement paraît la faire renaître de ses cendres. Mais la Turquie ici encore ne pourrait guère remplir de fonctions allant au-delà du soutien de l’allié subalterne au déploiement des stratégies de son maître étatsunien.
La population kurde de Turquie était entré dans une rébellion armée, en réponse il est vrai à une négation absolue de tous ses droits collectifs, sans comparaison par sa continuité et sa violence avec les pratiques discriminatoires mises en œuvre en Iraq et en Iran dans certaines circonstances par certains de leurs gouvernements (pas tous). Mais voici que, à partir de 2010, la direction du mouvement a décidé de mettre un terme à la lutte armée, au bénéfice d’un combat pour l’affirmation d’une seule nation, englobant Turcs et Kurdes. J’ignore les motivations de ce retournement et me garderai de tout commentaire, que je jugerai irresponsable.
Les postures politiques prises par les pouvoirs en place dans les pays du Sud ne sont pas neutres dans leurs effets sur les orientations du développement économique. L’inscription dans le sillage des options de la géostratégie de l’impérialisme est associé naturellement à la soumission aux exigences de la compradorisation économique, l’antinomie même de l’émergence. L’Islam politique turc est, comme celui des pays arabes ou du Pakistan, réactionnaire dans ses postures sociales; il se pose ouvertement en adversaire déclaré des luttes ouvrières et paysannes. C’est à ce titre qu’il est admis par les chancelleries occidentales, toujours prêtes à lui décerner un certificat de démocratie.
Les pays émergents doivent forcément entrer en conflit avec l’impérialisme dominant, même si ce conflit demeure feutré et si son intensité est variable d’un pays et d’un moment à l’autre. Mais inversement, suffira-t-il d’être traité en adversaire par les puissances impérialistes pour devenir un candidat possible à l’émergence ?
L’Iran
Comme l’Empire ottoman et la Chine, l’Empire perse avait échappé à la colonisation brutale, même s’il fut « semi-colonisé » par les traités inégaux que les impérialistes lui ont imposés. Aussi ne doit-on pas être surpris de voir que ses classes dirigeantes aient tenté elles aussi de maîtriser une modernisation commandée par le haut, également dès les années 1920. Comme en Chine et dans l’Empire ottoman les réformes, motivées par une réaction nationaliste, se sont conjuguées avec des mouvements populaires et paysans auxquels des partis communistes précoces tentaient de donner une portée révolutionnaire, renforcés par la proximité de l’Union soviétique. Mais en Iran la modernisation, opérée par un simple changement de dynastie, ne rompait pas avec l’histoire comme ce fut le cas en Turquie. J’en vérifiais la conscience aigu lorsque, posant la question de la romanisation éventuelle de l’écriture du persan - avec le même argument que celui qui avait été avancé par Ataturk, à savoir que la langue persane n’étant pas l’arabe, le choix des lettre arabes est lui même aussi artificiel que celui des lettres latines - je m’entendais répondre par tous les intellectuels iraniens - de droite ou de gauche - : jamais, on ne rompt pas avec son histoire, voyez le désastre culturel que cela a produit en Turquie.
Passées la menace « soviétique » de l’immédiat après guerre puis la crise populiste des années 1950, après la chute de Mossadegh organisée par la CIA, la dictature sanglante du Shah s’engouffrait dans une modernisation accélérée, prototype de celle dans laquelle la Corée du Sud s’engageait à peu près à la même époque. Avec un succès non moins remarquable, en dépit de ses aspects politiques et sociaux odieux. J’avais évidemment eu beaucoup d’amis parmi les militants de Toudeh : Iskandari, collaborateur de la revue Moyen Orient, Ekbatani, responsable de l’Union Internationale des Etudiants (UIE) dont le siège était à Prague, Vazguen Ovanissian, étudiant en même temps que moi au Lycée Henri IV, assassiné en prison par la Savak. Il m’était devenu difficile d’aller en Iran au temps le plus dur de la dictature du Shah et de la CIA; mais l’occasion s’est présentée en 1975. Parvenu à démanteler toute forme de résistance organisée, le régime s’assouplissait (parler de démocratisation comme le proclamaient les médias dominants à l’époque était une véritable farce), et beaucoup d’intellectuels adoptaient des attitudes « modérées », espérant pousser graduellement le régime dans la voie d’un minimum de démocratisation, sans remettre en cause ses options stratégiques d’un développement capitaliste qu’ils croyaient pouvoir finalement permettre le « rattrapage » et asseoir par la même l’autonomie nationale du pays dans le système mondial. Ceux-là m’invitaient à Téhéran et j’acceptais, ayant en tête la création d’une cellule du Forum dans ce pays important.
On sentait déjà s’amorcer la réaction populaire islamiste et je puis me vanter d’avoir prévu sa victoire à laquelle ni la CIA ni le KGB ne croyaient, l’un et l’autre obnubilés par la puissance apparente du pouvoir. La classe dirigeante aristocratique et bourgeoise n’était certes pas démocratique, sauf peut être dans quelques unes de ses franges intellectuelles. Elle n’était pas non plus laïque, mais seulement laïcisante, comme l’étaient les classes dirigeantes de l’ensemble du Moyen orient arabe prépopuliste, dans ce sens que ces classes avaient compris que le concept théocratique du pouvoir était devenu un obstacle culturel à la modernisation, seul moyen de faire face au défi imposé par l’Occident impérialiste. Au demeurant même le kémalisme n’a jamais été laïc au sens radical du terme. L’Islam est ici associé au nationalisme - à la définition même de la nation (on ne peut être turc sans être socialement musulman, même si on est agnostique, voire athée). Cette nation est par ailleurs définie en termes ethniques - phénomène courant dans les sociétés modernes qui n’ont pas fait une révolution démocratique bourgeoisie (on retrouve le même concept de la nation en Allemagne, pour les mêmes raisons). En Turquie l’ancêtre touranien est de ce fait célébré officiellement avec insistance, comme l’était chez les Iraniens la civilisation impériale préislamique. En Iran cette célébration avait pris les dimensions caricaturales que l’on sait, symbolisées par la mascarade hollywoodienne du 2500 ème anniversaire de la dynastie achéménide, organisée à Persépolis. Ce n’était pas seulement le gaspillage que cette manifestation avait occasionné qui avait choqué le peuple iranien, c’était aussi le mépris de sa conviction que l’Islam interdisait le culte de ces ancêtres polythéistes. Passant par la région de Persepolis et de Parsagade pour y visiter des ruines de la Perse ancienne, nous avons vu sur la tombe de Cyrus, perdue dans la rocaille aride, une inscription vengeresse qui en disait long sur ce que le peuple pensait probablement de la mascarade de Persopolis : « Toi aussi, Empereur, tu n’es que poussière ».
Au cours de ce voyage nous avons eu d’autres occasions de mesurer l’hostilité à laquelle la modernisation en question se heurtait. Dans la ville d’Ispahan dont nous parcourions les quartiers historiques à pied, fatigués par la chaleur, le bruit (des autos et des entreprises de démolition et de construction) et la poussière, nous décidions d’entrer dans le jardin d’une belle mosquée pour prendre un peu de repos sur un banc à l’ombre d’orangers et d’autres arbres odoriférants. Un mollah s’approcha de nous et j’entamais avec lui une discussion (il parlait assez bien l’arabe). Que faites-vous là ? dit-il gentiment. Rien de particulier, on se repose du bruit infernal de la ville et on jouit du calme et de la beauté de ce lieu. Vous avez raison, nous dit-il. Ici c’est l’Iran. Dehors c’est le capitalisme (ce fut le terme qu’il employa). Dans la région de Chiraz nous avions décidé de visiter quelques villages des alentours et négocié avec un taxi la promenade de la journée. Nous avons pu mesurer l’absurdité de certains aspects de la modernisation mercantile imposée au pays. Dans un de ces villages il y avait un moulin à eau magnifique, construit à l’époque bouyide. Le moulin, amorti depuis des siècles mais toujours en état de marche, permettait aux villageois de venir y moudre leur grain gratuitement. Les autorités l’avaient fermé et construit un peu plus loin un moulin actionné au pétrole, obligeant les paysans à payer ses services ! Sur la route nous croisons un mollah qui faisait un signe d’auto-stop. Nous l’embarquons. Le mollah, habillé de sa grande robe noire impeccable tenait une grosse serviette de cuir. Nous bavardons. Savez-vous ce que je transporte ? nous dit-il. Non. C’est de l’argent. Il ouvre et c’était en effet plein de liasses de billets. Le gouvernement prend l’argent des pauvres pour le donner aux riches. Nous faisons le contraire, nous le collectons chez les riches pour le distribuer aux pauvres. Avec tant d’argent, lui dis-je, vous pourriez vous payer un taxi, pourquoi allez-vous à pied ? Cet argent n’est pas le mien, c’est celui du peuple et je n’ai pas le droit d’y toucher.
Ces quelques petites histoires m’ont fait vite comprendre comment l’Eglise chiite était effectivement parvenue à cristalliser autour d’elle l’opposition populaire aux destructions sociales et culturelles de la modernisation capitaliste telle que conçue et mise en oeuvre par le pouvoir. Mais cette association étroite du populisme et de l’affirmation religieuse n’aurait pas été possible sans la destruction systématique de l’alternative de gauche que Toudeh avait représenté, en dépit de toutes ses insuffisances. L’anticommunisme ici, comme en Egypte nassérienne, en Syrie et en Irak baasistes, en Algérie boumedienniste, ouvrait les portes à l’Islam passéiste fondamentaliste. Au point que, comme on le sait, la frange la plus décidée de la jeunesse révoltée optait pour l’intégration dans le grand courant islamiste. Moudjahidin et Fidaiyin Khalq ont constitué le fer de lance sans lequel il est probable que le régime du Shah n’aurait pas pu être renversé. Ils en ont été fort mal récompensés : massacrés au sens propre du terme au lendemain de la victoire de Khomeini par les bandes de Pasdaran, recrutés en hâte dans le lumpen et organisés par le pouvoir islamique pour remplir cette fonction. Lorsque, des années plus tard, j’en discutais avec d’anciens militants de ces mouvements, ils convenaient qu’ils n’avaient pas vu le danger et compris trop tard que l’Eglise chiite ne véhiculait aucun projet sociétaire digne de ce nom, mais seulement une nostalgie passéiste absolue.
Ce qui a suivi depuis est donc une catastrophe sans nom. L’Iran, qui aurait pu devenir une autre « Corée », s’en éloigne chaque jour davavtage. Bien entendu l’option de la Corée n’est pour moi ni la « seule possible », ni même acceptable, comme je le dirai plus loin. Mais elle laisse l’avenir ouvert en préparant des conditions qui permettent d’affronter les défis sur des bases et dans des perspectives nouvelles. L’option passéiste détruit sans plus. Le régime islamiste iranien s’est révélé finalement plus réactionnaire que celui du Shah, revenant même sur la semi réforme agraire dite « blanche » ! Mais il a gardé longtemps - et garde peut être encore un peu, sous la forme de ce qui devient une légende - le bénéfice de l’ambiguïté de ses origines : l’option pro occidentale ouverte du régime du Shah a permis ici au populisme nationaliste anti impérialiste d’être véhiculé par le courant religieux fondamentaliste, alors que dans les pays arabes le populisme avait triomphé autrement - à travers les coups d’état de militaires petit bourgeois. En dépit de cette différence, les résultats n’ont finalement pas été très différents, le populisme ouvrant la voie à la relève islamiste.
La « révolution » dite « islamiste » de l’Iran est peut-être entrée dans la phase finale de sa décomposition. Les élections de 1999 opposaient les « durs », patrons du pouvoir théocratique, et les « réformistes ». La constitution imposant que le débat électoral reste enfermé par la soumission de tous les candidats au « principe » islamiste, derrière le vote en faveur des « réformistes » - qui ont obtenu une majorité écrasante – se profile un large éventail d’opinions qui ne se situent pas toutes dans le cadre imposé. Dénominateur commun à tous les protestataires et mécontents : les résultats déplorables du système, en rien différent de tous ceux qui ailleurs ont accepté des principes de gestion économique libérale identiques (l’aggravation de l’inégalité, la paupérisation, etc.). Mais derrière ce dénominateur commun se profilent des visions et des intérêts conflictuels – ceux d’une fraction de la bourgeoisie compradore, las de l’incompétence des mollahs et de leurs outrances, ceux des classes populaires déçues, dépolitisées par les dictatures, successives du Shah et des religieux, mais néanmoins devenus insensibles à la rhétorique dominante.
Quel avenir peut se dessiner à partir de telles confusions ? Le pire et le meilleur ne sont pas impossibles. Le pire serait que la bourgeoisie compradore assure la continuité dans la relève, d’une manière ou d’une autre, et que les mollahs acceptent la formule d’une dictature franche à la manière Pakistan – Arabie Séoudite. L’establishment des Etats Unis favorise cette option bien entendu. Le meilleur serait que les classes populaires, sans nécessairement parvenir à cristalliser un projet alternatif s’inscrivant dans la longue transition à la démocratie socialiste, imposent une démocratisation qui ne pourrait être que nécessairement laïque (ou au moins laïcisante) et sociale.
Il n’entre pas dans mon intention de développer ici les analyses que la « révolution islamique » apellent (cf S. Amin, Modernité, religion, démocratie). Etait-elle, comme elle s’est proclamée et comme on la voit souvent tant dans le camp de l’Islam politique que chez les « observateurs étrangers », l’annonce et le point de départ d’une évolution qui à terme doit s’emparer de toute la région, voire de l’ensemble du « monde musulman », rebaptisé pour la circonstance « d’umma » (« nation », ce qu’il n’a jamais été) ? Ou était-elle un événement singulier, en particulier parce que propre à la combinaison des interprétations de l’Islam chiite et de l’expression du nationalisme iranien ?
Du point de vue de ce qui nous intéresse ici je ferai seulement deux observations. La première est que le régime de l’Islam politique en Iran n’est pas par nature incompatible avec l’intégration du pays dans le système capitaliste mondialisé tel qu’il est (les principes sur lesquels repose le régime trouvent leur place dans une vision de la gestion « libérale » de l’économie). La seconde est que la Nation iranienne en tant que telle est une « nation forte » c’est à dire dont les composantes majeures sinon toutes – classes populaires et classes dirigeantes – n’acceptent pas l’intégration de leur pays en position dominée dans le système mondialisé. Il y a bien entendu contradiction entre ces deux dimensions de la réalité iranienne, et la seconde rend compte de celles des orientations de la politique extérieure de Téhéran qui témoignent d’une volonté de résister aux diktats étrangers.
Toujours est-il que c’est le nationalisme iranien – puissant et, à mon avis, historiquement tout à fait positif – qui explique le succès de la « modernisation » des capacités scientifiques, industrielles, technologiques et militaires, entreprise par les régimes successifs du Shah et du Khoménisme. L’Iran est l’un des rares Etats du Sud (avec la Chine, l’Inde, la Corée, le Brésil et peut être quelques autres mais pas beaucoup !) à avoir un projet « bourgeois national ». Que la réalisation de ce projet soit, à long terme, possible ou qu’il ne le soit pas (et c’est mon avis) n’est pas l’objet de notre discussion ici. Aujourd’hui ce projet existe; il est en place.
C’est précisément parce que l’Iran constitue une masse critique capable de tenter de s’imposer comme partenaire respecté que les Etats Unis ont décidé de détruire le pays par une nouvelle « guerre préventive ». Le « conflit » se situe comme on le sait sur le terrain des capacités nucléaires que l’Iran développe. Pourquoi ce pays – comme tous les autres – n’en aurait-il pas le droit, jusques et y compris de devenir une puissance militaire nucléaire ? De quel droit les puissances impérialistes, et leur jouet israélien, peuvent-ils se targuer pour s’octroyer le monopole des armes de destruction massive ? Peut-on faire crédit au discours selon lequel les nations « démocratiques » n’en feront jamais usage comme pourraient le faire les « Etats voyous » ? Quand on sait que les nations « démocratiques » en question sont responsables des plus grands génocides des temps modernes, y compris celui des Juifs, et que les Etats Unis ont déjà employé l’arme atomique et refusent aujourd’hui l’interdiction absolue et générale de son usage ?
Toutes les sociétés du Moyen Orient - arabe, turque et iranienne - ont régressé du fait de cette histoire tragique. Illusions passéistes qui retardent la prise de conscience des exigences d’une démocratisation de la société. Recul du nationalisme au sens sain du terme (solidarité des peuples dans les frontières que l’histoire leur a léguées) au bénéfice d’une identité pan islamique floue et impuissante. Ce recul s’exprime par l’oubli systématique de l’identité historique pleine des peuples en question : l’histoire officielle enseignée en Egypte par exemple a désormais gommé de ses textes l’antiquité et la période copte, comme si l’Egypte n’avait pas existé avant le VIIe siècle. Abandon des luttes sur le terrain des défis réels (politiques, économiques et sociaux) au bénéficie de l’évasion sur celui dit de l’identité « culturelle » réduite à la soumission au rituel religieux tandis que la soumission compradorisée au capitalisme mondial est acceptée sans discussion.
Je suis parfois publié en persan, par des traducteurs qui travaillent en prison ! Le texte qui suit a été soumis à des amis iraniens en exil forcé (en particulier « Foad »).
L’émergence avortée de l’Iran
L’Iran est une vieille et grande nation, fière de son histoire, qui réagit fort tôt à la menace européenne (anglaise et russe). Dès 1905/1907 elle fait une révolution contre le régime de la dynastie décadente des Qadjars jugée incapable de résister aux étrangers. La révolution constitutionnelle iranienne fut la première de son genre au Moyen Orient. Elle ouvrait le début de l’ère de modernité en Iran. De surcroît des intellectuels qui avaient été formés dans le Caucase russe au sein du POSDR (qui produira le bolchévisme) ont joué un rôle important dans cette révolution et donné à l’avant-garde iranienne une conscience plus précise qu’ailleurs des enjeux et de la relation qui associe la domination impérialiste au pouvoir local de classes exploiteuses anciennes (« féodales »).
La première amorce d'une réelle émergence
Le pouvoir nouveau des Pahlevi qui se met en place à partir de 1921 (bien que Reza ne deviendra Shah d’Iran qu’en 1926) a revêtu de ce fait un caractère particulier : réactionnaire au plan de ses postures sociales, mais néanmoins refusant de devenir le laquais des forces dominantes à l’échelle internationale. Reza Shah abolit en 1928 le régime inégal des « capitulations » que les puissances européennes avaient imposé. Il crée un véritable pouvoir d’Etat centralisé qui met un terme au régime traditionnel de gestion du pays par les tribus (Molouk al tavaef). Il promulgue un code civil, crée une armée nationale, une gendarmerie et une police, établit le service militaire obligatoire, met en place un service postal d’Etat, ouvre des routes et des voies ferrées, inaugure le premier véritable réseau d’écoles publiques pour garçons et filles, indépendantes du clergé. L’Etat prend également l’initiative de créer les premières industries : textiles, conserveries, sucreries. Néanmoins l’Iran demeure respectueux des intérêts supérieurs de la Grande Bretagne (dans le domaine pétrolier en particulier) et le pouvoir se déclare anti-communiste (la loi de 1931 interdit la diffusion des idées « communistes »). Les sympathies pro nazi de Reza Shah obligent les Alliés (Britanniques et Soviétiques) à le déposer et le remplacer par son fils Mohammed Reza.
L’émergence d’un parti anti-impérialiste et socialiste puissant (le Toudeh), la position nationaliste prise en 1951 par le premier ministre Mossadeqh qui ose nationaliser le pétrole, n’ont pas pu être effacés par le coup d’état soutenu par la CIA qui a permis à Mohamad Reza Shah de renverser la vapeur et de rejoindre le camp occidental. Pour faire face au défi des forces démocratiques, nationalistes et progressistes, Mohamad Reza Shah s’engage alors dans une « révolution blanche » à partir de 1962, associée à une posture internationale « neutraliste ». Certes la réforme agraire n’en est pas réellement une; elle ne réduit pas beaucoup le pouvoir et la richesse des latifundiaires, bien qu’elle les encourage à la modernisation, mais elle facilite l’émergence d’une nouvelle paysannerie riche. A cela s’ajoutent la modernisation des mœurs (notamment en faveur des femmes) et l’effort déployé dans le domaine de l’éducation. Les postures neutralistes – le rapprochement avec l’URSS (en 1965) et la Chine (en 1970), la récupération de la maîtrise du pétrole (en 1973) sont, dans ces conditions, acceptées par les puissances occidentales, qui n’ont guère d’alternative meilleure possible. Le régime, policier à l’extrême (les crimes de sa police politique, la Savak en ont fait la réputation méritée), est la seule garantie du maintien de l’ordre social réactionnaire. Simultanément le parti Toudeh abandonne ses positions radicales d’origine et va jusqu’à soutenir les réformes du Shah, comme plus tard il ira jusqu’à rallier le régime khomeyniste, amorçant ainsi sa perte de crédibilité dans les classes populaires et l’intelligentsia révolutionnaire. Finalement le projet de Mohamad Reza Shah était bel et bien un projet d’émergence, bien que conçu dans le cadre du capitalisme (en partie d’un capitalisme d’Etat). Ses limites et ses contradictions sont le produit de cette option de principe.
Ce système conserve donc un caractère compradore marqué que le bénéfice de la rente pétrolière renforcera. La rente favorise les importations faciles qui font une concurrence destructive aux industries locales (textiles, cimenteries). L’agriculture elle-même souffre des importations massives d’excédents de blé américain, un système qui réduit à la misère des centaines de milliers de paysans des régions arides producteurs ancestraux de blé. Mohammad Reza craignait d’ailleurs l’émergence d’une véritable bourgeoisie nationale et préféra s’appuyer sur la bourgeoisie commerçante traditionaliste conservatrice. La destruction du Toudeh par la violence policière, comme le glissement opportuniste de ce parti, allaient créer un grand vide politique et ouvrir la voie à une nouvelle force de contestation apparente du régime, s’organisant autour des Mollahs chiites et de leur leader l’Ayatollah Khomeyni.
Les contradictions du pouvoir des Mollahs chiites
Le régime islamiste qui en est issu, en place depuis 1979, est demeuré, de ce fait, miné par ses contradictions internes. Il était sur le fond, en termes de conceptions de la société à « reconstruire », fondamentalement réactionnaire, non pas seulement dans ses postures culturelles (le voile des femmes etc.), mais encore dans son rapport à la vie économique et sociale. Deux classes sociales réactionnaires lui fournissaient l’essentiel de ses appuis : les « bazaris », c'est-à-dire la bourgeoisie commerçante/compradore d’allure traditionnelle, et la nouvelle paysannerie riche. Le régime héritait d’un capitalisme en partie d’Etat, comme je l’ai dit, géré par des « technocrates » ralliés à la dictature du Shah. Ce que le régime en a fait a consisté simplement à substituer à cette gestion « civile » une gestion confiée aux religieux. Des Mollahs partout en position de gestionnaires, s’enrichissant bien entendu, sans souci de donner une cohérence d’ensemble au projet de modernisation du Shah – devenue modernisation contrôlée par les hommes de religion – lui-même malade de ses limites et contradictions. Mais simultanément, parce que le régime du Shah avait été « pro-occidental » (en dépit de ses postures neutralistes) le nouveau régime pouvait se parer des oripeaux d’un anti-impérialisme confondu avec l’anti-occidentalisme.
La confusion est donc extrême. Elle explique que tant d’analystes occidentaux croient possible de qualifier le système de « moderniste » (« l’Islam moderniste » disent-ils). Ils se fondent pour le prouver sur des évolutions réelles, mais qui n’ont pas la signification qu’ils leur donnent. Oui l’âge du mariage des femmes s’est élevé, oui il y a un nombre grandissant de femmes qui travaillent et occupent même des postes de responsabilité. Mais ces évolutions, on les retrouve partout dans le monde au Sud (sauf dans les pays du Golfe !) comme au Nord (car le monde « change » toujours bien entendu). Et la modernité – sans parler de l’émancipation – exige bien davantage.
La réaction de Washington – qui avait tenté de soutenir le Shah jusqu’au bout – a motivé à son tour une posture iranienne attendue, nationaliste bien entendu. C’est alors que Washington a cru possible la mobilisation de son allié de l’époque – l’Iraq de Saddam Hussein – pour s’engager dès 1980 dans une guerre criminelle et absurde de 10 ans. La constitution, sous la houlette de Washington, d’un camp « arabe » (le Golfe soutenant l’Iraq) a inauguré une hostilité Iran (chiite de surcroît) / Golfe (sunnite pour l’essentiel et avec toutes ses monarchies) qu’on a prétendu atavique. Elle ne l’est guère en fait et ne traverse nullement toute l’histoire de la région comme le serait une réalité immanente, invariable et constante. Mais elle peut, bêtise généralisée aidant, paraître telle car les Islams politiques réactionnaires et arriérés des uns et des autres s’y emploient.
L'émergence avortée
Dans ce cadre l’Iran (islamiste, chiite, khomeyniste) devenait l’adversaire des puissances occidentales, bien qu’il ne l’ait pas voulu. Car l’Iran khomeyniste ne concevait pas la gestion de son économie autrement que par les règles simples du marché et du capitalisme tel qu’il est, c'est-à-dire d’un capitalisme dépendant. Un modus vivendi aurait été facile à définir entre ce système local et le capitalisme mondialisé dominant. Les mollahs – en particulier les prétendus « réformateurs » parmi eux – l’ont recherché. Mais le Golfe s’est employé à faire échouer leurs tentatives, en excitant Washington.
L’option nucléaire de Téhéran ne pouvait donc qu’envenimer l’atmosphère. Il ne s’agissait pourtant pas là d’une initiative nouvelle du régime khomeyniste. C’était le Shah Mohamad Reza qui avait engagé son pays dans cette voie; et à l’époque, Washington n’y voyait rien à redire. Le régime khomeyniste n’a fait que poursuivre dans cette voie. Et on ne saurait le lui reprocher, même dans l’hypothèse où derrière le nucléaire civil se profile le risque de nucléaire militaire. Il n’y a véritablement aucune raison d’accepter le point de vue de Washington et de ses alliés subalternes de l’OTAN concernant la « prolifération ». Car celle-ci n’est déclarée dangereuse que lorsqu’un adversaire potentiel des puissances impérialistes pourrait en bénéficier. Le silence concernant l’équipement nucléaire monstrueux d’Israël traduit la méthode de jugement des puissances occidentales : deux poids/deux mesures. Et si la dénucléarisation devait être mise en route (ce qui serait plus que souhaitable) cela ne pourrait se faire que si elle est amorcée par celle du pays qui menace le plus la terre entière : les États Unis. On agite donc la menace de l’agression contre l’Iran et on mobilise à cette fin les aboyeurs de Tel Aviv.
La situation est d’autant plus complexe que l’occupation de l’Iraq par les États Unis et l’enlisement dans la guerre d’Afghanistan n’ont pas donné les résultats que Washington en attendait. Certes l’Iraq a été détruite, non pas seulement son État (éclaté de facto en quatre régimes : Sunnite, chiite, kurde N°1 et kurde N° 2 !), mais sa société dont, entre autre, tous les cadres scientifiques, qui ont été assassinés sur ordre des occupants. Mais la destruction de l’Iraq a en même temps donné une carte à Téhéran, qui peut y mobiliser ses amis (« chiites ») s’il le faut. Pour contourner le problème, Washington a alors décidé d’affaiblir l’Iran en détruisant ses alliés régionaux, la Syrie en premier lieu ! Tout cela confirme que le conflit politique entre l’Iran et les États Unis est bien réel. Mais ce fait ne change rien à la question posée : l’Iran est-il sur la voie de l’émergence ? Ma réponse est purement et simplement négative : rien dans l’évolution du système économique de l’Iran ne permet de voir le pays sortir du « lumpen-développement » dans lequel l’Islam politique khomeyniste l’a enfermé. Il ne suffit pas d’être considéré par les puissances impérialistes comme un de leurs adversaires pour devenir de ce fait – et miraculeusement – un pays émergent.
L’Afghanistan
Sur la route de l’Inde en Europe, en 1973, nous fîmes une halte en Afghanistan. La période était celle de la récente république, réformatrice modérée, farouchement attachée à l’indépendance du pays. Méfiante à l’égard des puissances occidentales, les Britanniques ayant tenté au XIXe siècle d’étendre leur Empire des Indes jusqu’à la frontière russe comme on le sait et étant parvenus à couper l’accès de Kaboul à la mer en s’installent au Belouchistan. Moins méfiant à l’égard du régime soviétique qui avait donné les preuves de son respect scrupuleux de l’indépendance du pays, le régime afghan réformiste avait donc opté pour un neutralisme actif réel, avec un penchant en faveur de Moscou, justifié puisque les Soviétiques soutenaient le neutralisme du groupe de Bandoung, alors que les puissances occidentales s’employaient à en déstabiliser les régimes. Pour ces dernières le modèle « ami » était le régime du Pakistan - fut-il odieusement répressif.
Or ce Pakistan était de surcroît un adversaire de l’Afghanistan, les Britanniques étant parvenus à intégrer dans l’Empire des Indes des populations pathan (pachtou) auxquelles appartenaient les familles régnantes de Kaboul. Mais du coup, l’amitié qui liait le régime républicain et Moscou marginalisait l’aile radicale de l’intelligentsia, attirée par les progrès réalisés en Asie centrale soviétique (d’autant que le nord de l’Afghanistan est peuplé d’Ouzbeks et de Tadjiks) et devenue de ce fait « communiste ». Le « parti » se partageait de ce fait entre deux tendances - Khalq et Parcham - les uns plutôt pro soviétiques en dépit du soutien officiel de Moscou à la République, les autres plus méfiants et plus affirmatifs dans leur autonomie.
J’ai connu des militants de ce parti et l’idée que je m’en suis fait est qu’il s’agissait de brillants intellectuels, courageux et cultivés et pas du tout « coupés » de leur peuple par une occidentalisation dévastatrice. Je pensais qu’ils avaient un avenir certain, bien qu’ils n’étaient pas encore parvenus à construire les alliances populaires larges sans lesquelles ils étaient condamnés à rester - comme les autres fractions de la classe dirigeante républicaine - des réformateurs par en haut. Face aux républicains modérés, qui n’osaient pas affronter les « féodaux » et faire une réforme agraire, les radicaux n’avaient pas tort de penser celle-ci incontournable pour asseoir une modernisation réelle de la société. Les circonstances leur ont permis de s’emparer du pouvoir - par une sorte de coup d’état/révolution de palais au sein de la classe dirigeante moderniste - sans l’appui de Moscou à l’époque (il faut le rappeler), mais avant d’être parvenus à construire leur alliance avec la paysannerie. Laissés à eux mêmes les « révolutionnaires » afghans n’auraient probablement pas trop mal évolué. Ils auraient sans doute été brutaux dans la mise en oeuvre des réformes, mais celles-ci sont bel et bien nécessaires. Leur reprochera-t-on d’avoir ouvert des écoles, d’y avoir admis les filles, et même osé offrir des postes de responsabilité à des femmes ? Les puissances occidentales en tout cas se sont immédiatement déclarées hostiles au nouveau régime de Kaboul, invoquant son caractère « non démocratique » (en passant sous silence celui - incomparablement plus odieusement antidémocratique - de leur allié pakistanais !), lui reprochant sa « brutalité » (envers qui ? les pères de famille refusant d’envoyer leurs filles à l’école ?) tandis que la brutalité des islamistes (par exemple à l’égard des femmes) est attribuée à la « tradition culturelle », acceptable puisqu’elle définit une « identité » etc. L’islamisme militant, qui n’existait pas jusqu’alors en Afghanistan, a été soutenu à coup de millions de dollars, de camps d’entraînement financés par la CIA, les cliques militaires pakistanaises, les seigneurs de la guerre trafiquants de drogue. Washington, Londres, Paris, Bonn et toutes les capitales de la démocratie ont mobilisé à cet effet les défenseurs du « droit à la différence » et des « droits des peuples »..., jusqu’à des féministes même (!) tandis que leurs services recrutaient des instructeurs idéologiques à l’Azhar, et des jeunes révoltés perdus dans les banlieues du Caire et d’Alger dont ils allaient faire les tueurs du FIS et d’ailleurs, appelés les « Afghans » pas par hasard. Beau combat démocratique de l’Occident ! Le cas afghan est l’un de ceux qui réduisent à néant la crédibilité de ce discours manipulé.
L’intervention soviétique était au départ tout à fait inutile. Elle se soldait même par des difficultés supplémentaires pour les pouvoirs afghans qui, à mon avis, étaient des réformateurs radicaux plutôt que des « communistes ». Mais enfin, cela servait de prétexte pour donner un semblant de légitimité au soutien apporté par les puissances occidentales aux pires ennemis de la libération du peuple afghan. Du côté soviétique les raisons de cette intervention restent mal élucidées. Du côté afghan on ne peut qu’être sévère à l’égard de ceux qui, parmi les réformateurs radicaux (et ils étaient loin d’être la majorité de ceux-ci) ont cru intelligent de faire appel à Moscou. L’histoire les a condamnés.
Toujours est-il que les Soviétiques partis, le pouvoir de ces réformateurs a été soumis aux coups de butoir d’une offensive militaire générale non moins soutenue par l’extérieur, sans laquelle les Islamistes auraient été incapables de s’emparer de Kaboul. Ce que le pouvoir islamiste a donc donné était visible : une guerre sans fin entre seigneurs de la guerre. Mais l’opinion occidentale n’était plus sollicitée et les médias n’invoquaient plus la défense de la démocratie en Afghanistan. L’objectif avait été atteint et les chances que le peuple de ce pays sorte de la nuit annihilées. On pouvait souffler à Washington. L’Afghanistan avait scellé l’alliance stratégique entre les Etats Unis et les islamistes, destinée à asseoir l’hégémonie néolibérale mondialisée et à enfoncer davantage les peuples musulmans dans la déchéance et la marginalisation.
Les Islamistes – en l’occurrence sous la forme des odieux Talibans – ont été (et demeurent) parmi les alliés préférentiels de l’establishment nord américain. Jusqu’au jour où, pour des raisons qui restent à élucider, leur hote Ben Laden se serait révolté contre Washington. Il reste à savoir s’il a bien organisé le 11 Septembre (c’est douteux à mon avis) et si l’opération n’a pas impliqué quelques complicités dans les services de la CIA et la Mossad (ce qui me paraît d’une haute probabilité). Ce qui a suivi est trop connu pour être rappelé ici : le massacre du peuple afghan par les bombardements terroristes américains, l’utilisation du 11 septembre pour légitimer, par une opération d’amalgame, la mise en place d’un nouveau maccarthysme aux Etats Unis, l’utilisation par le criminel Sharon du thème « antiterroriste » pour justifier le massacre des Palestiniens. Simultanément on orchestrait les campagnes médiatiques faisant « découvrir » aux opinions occidentales … les horreurs du régime des Talibans (notamment à l’égard des femmes). On salue comme une nouveauté la réouverture des écoles aux filles, ce que le régime « communiste » avait fait en son temps et qu’on avait alors dénoncé parce que … « non respectueux des traditions » … !!! On fait l’éloge du « Front du Nord », hier encore seigneurs de la guerre. On tente de réhabiliter l’idée du retour à la monarchie, dont les Afghans s’étaient débarassé par eux-mêmes … Mais évidemment rien n’est jamais terminé en Afghanistan. Je ne doute pas que ce peuple redoublera dans l’intensité de sa lutte de libération contre les nouveaux occupants – les Américains et leurs alliés subalternes.
L’Afghanistan a connu le meilleur moment de son histoire moderne à l’époque de la République dite « communiste ». Un régime de despotisme éclairé moderniste, ouvrant largement l’éducation aux enfants des deux sexes, adversaire de l’obscurantisme et de ce fait bénéficiant de soutiens décisifs à l’intérieur de la société. La « réforme agraire » qu’il avait entreprise était pour l’essentiel un ensemble de mesures destinées à réduire les pouvoirs tyranniques des chefs de tribus. Le soutien – au moins tacite – des majorités paysannes garantissait le succès probable de cette évolution bien amorcée. La propagande véhiculée tant par les médias occidentaux que ceux de l’Islam politique a présenté cette expérience comme celle d’un « totalitarisme communiste et athée » rejeté par le peuple afghan. En réalité le régime, comme celui d’Ataturk en son temps, était loin d’être « impopulaire ».
Les Etats Unis en particulier et leurs alliés de la triade en général ont toujours été les adversaires tenaces des modernisateurs afghans, communistes ou pas. Ce sont eux qui ont mobilisé les forces obscurantistes de l’Islam politique à la pakistanaise (les Talibans) et les seigneurs de la guerre (les chefs de tribus neutralisés avec succès par le régime dit « communiste »), les ont entraîné et armé. Même après le retrait soviétique la résistance dont le gouvernement de Najibullah démontrait la capacité l’eut probablement emporté sans l’offensive militaire pakistanaise venue soutenir les Talibans puis, accélérant le chaos, celle des forces reconstituées des seigneurs de la guerre.
L’Afghanistan a été dévasté par l’intervention des Etats Unis et de leurs alliés et agents, islamistes en particulier. L’Afghanistan ne peut pas se reconstruire sous la houlette de leur pouvoir, à peine déguisé par celui d’un pitre sans racines dans le pays, parachuté par la transnationale texane dont il était l’employé. La prétendue « démocratie » au nom de laquelle Washington, l’OTAN et l’ONU appelée à la rescousse prétendent justifier la poursuite de leur « présence » (en fait occupation), mensonge dès l’origine, est devenue une farce grossière.
Il n’y a qu’une solution au « problème » afghan : que toutes les forces étrangères quittent le pays et que toutes les puissances soient contraintes de s’abstenir de financer et d’armer leurs « alliés ». Aux bonnes consciences qui expriment leur crainte que le peuple afghan tolèrera alors la dictature des Talibans (ou des chefs de guerre) je répondrai que la présence étrangère a été jusqu’ici et reste le meilleur soutien à cette dictature ! Et que le peuple afghan s’était engagé dans une autre direction – porteuse potentiellement du meilleur possible – à l’époque où « l’Occident » était contraint de s’occuper moins de ses affaires. Au despotisme éclairé des « communistes » l’Occident civilisé a toujours préféré le despotisme obscurantiste, infiniment moins dangereux pour ses intérêts !
Le Pakistan
La tenue du congrès constitutif du Forum du Tiers Monde en décembre 1974 à Karachi m’a donné l’occasion de mieux faire connaissance de ce pays, au delà de ce que j’en avais appris par des lectures et des discussions avec des intellectuels exilés. Le Pakistan est une création criminelle de l’impérialisme britannique, dont la stratégie politique s’était employée à tenter de faire éclater l’unité indienne. Quoiqu’on pense Parti du Congrès - et je suis fort critique à son égard - on doit reconnaître qu’il est parvenu à mettre en échec cette stratégie et à créer une Union indienne multinationale gérée par une démocratie électorale laïque. Succès sur toute la ligne sauf avec les Musulmans indiens. L’alliance fondamentale de l’impérialisme et de la conception islamiste théocratique est donc à l’origine de la séparation des deux Pakistans (occidental et oriental, devenu le Bengla Desh). Ce qui en a résulté est cet Etat absurde, ultra-réactionnaire, toujours géré par des dictatures islamo-militaires, néanmoins amies fidèles de Washington, qui a pris la relève des Britanniques. Encore une raison de mettre en doute la sincérité des discours des pouvoirs occidentaux concernant la « démocratie ».
Les Pakistanais ne sont rien d’autres que des Indiens de religion musulmane, qui partagent avec les autres Indiens - la majorité hindoue - histoire, territoire, langues et civilisations. Cependant la majorité des intellectuels de ce pays ont intériorisé le discours de l’Islam théocratique, au point d’en oublier l’origine et de le croire être le produit authentique de la « spécificité » inaltérable de la civilisation musulmane. Car cette théorie dont se nourrit tout le fondamentalisme islamique contemporain avait été élaborée - jusque dans le détail - par les « experts » de l’Intelligence Service britannique dont s’est largement inspiré Maulana Mawdudi, l’une des figures de proue du fondamentalisme contemporain ! On retrouve chez cet idéologue de fragments entiers repris mot à mot de rapports britanniques suggérant les thèmes de propagande à développer systématiquement pour briser le mouvement national unitaire indien : l’idée que l’Islam n’est pas susceptible d’interprétations modernes, fondées sur la séparation de la politique et de la religion, celle qu’il est étranger à l’idée d’évolution et d’adaptation, celle qu’il ne permet pas la coexistence dans un même Etat de Musulmans minoritaires et d’autres etc...
Mais le projet de rassemblement de tous les « Musulmans » dans un même Etat, sans respect aucun pour toute autre dimension de l’identité - linguistique et historique - n’a pas résisté à l’épreuve du temps. Le Bengla Desh s’est donc séparé du Pakistan occidental et a fini par se reconnaître pour ce qu’il est : le Bengale musulman. Les classes dirigeantes du Pakistan moderne en avaient d’ailleurs traité le peuple comme leurs ancêtres politiques conquérants de l’Inde du Nord l’avaient fait dans le passé : en peuple conquis et dominé, qu’il ait conservé sa religion d’origine ou qu’il ait embrassé l’islam.
Au Pakistan ces mêmes classes dirigeantes se sont d’ailleurs donné une « spécificité » supplémentaire d’origine douteuse. J’en ai fait plus d’une fois la vérification et leur disant, d’une manière un peu provocatrice, que les Pakistanais ne sont rien d’autre que des Indiens musulmans et que d’ailleurs les Musulmans sont aussi nombreux dans l’Union indienne qu’au Pakistan. La réponse que j’obtenais était toujours la même, édifiante : non, nous ne sommes pas des Indiens, nous appartenons à l’Asie centrale ! Je leur faisais remarquer que cette origine était bien celle des conquérants turco-mongols de toute l’Inde du nord, - et pas seulement du nord ouest - mais que ceux-ci n’avaient jamais été plus qu’une infime minorité, dominant un peuple resté indien. La preuve en est que la langue officielle du Pakistan (Urdu) n’est autre que le hindi écrit avec les lettres arabes du persan et qu’aucun peuple du Pakistan ne parle une langue turque quelconque propre à l’Asie centrale. Mais le Pakistan a besoin de ce mythe d’origine absurde pour s’affirmer « autre », comme il a besoin de la théorie théocratique islamique pour refuser l’idée d’un Etat pan indien.
L’impasse dans laquelle les classes dirigeantes pakistanaises ont enfermé leur peuple est tragique. La compradorisation de pacotille, associée au refus obstiné de la démocratisation (sous prétexte que cette idée est « étrangère »), en sont l’expression. La dictature islamo-militaire est donc ici la règle. Les tentatives d’en sortir - mises en oeuvre par Ali Bhutto au milieu des années 1970, sa fille plus tard - ont toujours tourné court. Mme Benazir Bhutto, qu’on présente dans les médias occidentaux comme une héroïne de la démocratie et presque de la laïcité, n’en avait pas moins opté pour un soutien résolu aux Talibans d’Afghanistan, qui sans elle n’aurait probablement jamais pu conquérir Kaboul. Elle en fut fort mal récompensée. Elle n’avait pas compris que les Islamistes ne veulent pas beaucoup, mais tout le pouvoir, et pour eux seuls.
Je n’ai pas la prétention de dire comment le peuple de ce pays vit aujourd’hui ses problèmes. (Feroz Ahmad et Eqbal Ahmad ont produits sur ces questions d'excellentes analyses). Le Pakistan est tout autant multinational que l’Inde. Il est constitué de quatre nationalités bien distinctes - les Penjabis, les Pathans (pachtous), les Sindis et les Baloutchis sans compter les peuples tibétains du Pamir. A ces quatre peuples s’ajoutent les « Mohajri » c’est à dire les Musulmans indiens immigrés - par leur volonté ou sous la contrainte - depuis le partage de 1947. Réfugiés en masse à Karachi leur nombre a réduit celui des Sindis à ne plus représenter qu’une minorité dans leur propre province. Ces derniers ne l’acceptent pas et la guerre civile permanente, larvée ou ouverte entre ces deux communautés n’a jamais cessé d’exercer ses ravages meurtriers depuis cinquante ans. Les Baloutchis s’étaient également révoltés contre la domination de fait des Penjabis et des Pathans. Peuple de nomades peu nombreux ils ont été exterminés, et ce n’est pas le moindre des paradoxes que ce véritable génocide ait été perpétré par le gouvernement de Ali Bhutto, soucieux de donner des gages aux ultras de la clique militaro-islamique. Cela ne lui a pas porté bonheur puisqu’il a été plus tard, en 1979, destitué et pendu par cette même clique. Le vide créé au Balouchistan a été comblé plus tard par un afflux d’immigrants (pathans) en provenance de l’Afghanistan, qui dominent aujourd’hui la province, en quasi sécession. Les Bengalis de l’ex Pakistan oriental ont fait carrément sécession comme on le sait.
L’Inde s’est reconnue et constituée comme un Etat multinational. Le Pakistan le refuse, parce que son absurde idéologie islamiste théocratique ne veut pas connaître d’autre identité que « musulmane » et, entre autre, nie le fait national. Le résultat est lamentable et constitue ici comme ailleurs dans les systèmes politiques qui se réclament de l’islamisme une garantie presque certaine de guerre civile permanente et de décomposition sociale. C’est le cas par exemple au Soudan, ou en Algérie où les islamistes prétendent qu’il n’y a ni arabophones, ni berbérophones mais seulement des « musulmans » !.
L’alternative à la partition criminelle de l’Inde britannique eut été la constitution d’un grand Etat fédéral plurinational. Ce qu’est l’Inde, en dépit des limites propres à son système politique et social. Dans la plupart des Etats indiens si les Hindous sont majoritaires, les Musulmans y constituent une minorité non négligeable (12 % à l’échelle de l’ensemble indien). La province du Nord ouest, le Sind et le Balouchistan auraient pu constituer trois Etats indiens à très forte majorité musulmane. Le grand Pendjab, comme le grand Bengale et le Cachemire trois autres Etats mi musulmans, mi hindouistes ou siks. A ces propositions raisonnables, qui furent faites en leur temps, les dirigeants musulmans qui s’octroyaient le monopole de parler pour le peuple (soutenus par les impérialistes) ont préféré la partition. Tous les non Musulmans ont été impitoyablement chassés du Pakistan (selon la théorie de l’Etat théocratique). L’Inde n’a pas riposté par un choix analogue, bien qu’évidemment les sévices infligés aux musulmans par les groupes hindouistes fanatiques aient sa part de responsabilité dans l’exode qui a suivi la partition.
Certes l’islamisme ne s’accompagne pas toujours, en fait, par la négation de la nation. Lorsque le régime qui s’en réclame recouvre une nation ancienne et forte, comme c’est le cas en Iran (ou en Turquie), l’islamisme peut coexister avec un nationalisme exacerbé, ici « anti-arabe ». D’autant que, dans le cas iranien, il y a coïncidence entre la nationalité iranienne et la forme chiite de l’islam, organisée en une Eglise quasi nationale. Mais ces coïncidences ne sont jamais avouées parce qu’elles entrent en conflit avec le dogme théocratique. Celui-ci est invoqué à son tour pour nier les droits des minorités de l’Azerbaïdjan turcophone et du Kurdistan.
L’islamisme militant entraîne un autre traumatisme, non moins désastreux par ses effets : la négation de l’histoire préislamique des peuples concernés. De l’Egypte et de l’Iran, dont on tente de convaincre les peuples que leur histoire n’existait pas avant le VIIe siècle en confondant tout le passé gommé dans une même grisaille dite de la « jahilia » (l’ère de l’ignorance), au Pakistan qui se proclame « non indien » les ravages de ces traumatises ont été analysés avec beaucoup de force par nombre de sociologues et politologues critiques, nationaux des pays concernés. Ce passé anté islamique n’est pas seulement du passé qui, si glorieux fut-il, aurait totalement « disparu ». La civilisation ancienne des pays en question s’est transmise à l’Islam réellement existant et même l’a très largement façonné. Sans ce passé il n’y aurait pas eu de civilisation islamique. L’extirper, c’est appauvrir les sociétés en question. Or c’est bien ce que proposent les fondamentalistes. Ne condamnent-ils pas la philosophie arabo islamique de siècles brillants du califat abbaside parce qu’elle n’avait pas rompu avec l’hellénisme ? Or si cette philosophie a été aussi riche qu’elle a été, c’est précisément parce qu’elle n’avait pas ignoré les siècles de la prétendue « Jahiliya » !
Un fatras idéologique de cette nature ne peut pas ne pas s’accompagner par des formes d’exploitation elles mêmes archaïques et sauvages, qu’on s’interdit de questionner puisqu’elles existaient dans le passé islamique et donc qu’elles ne sont pas « interdites ». Le Pakistan offre, sur ce terrain, l’exemple le plus criant de régions entières (comme le Bahawalpur) où le servage et un traitement particulièrement sauvage des serfs sont toujours en place. Sans doute des formes d’exploitation non moins violentes existent-elles ailleurs, en Inde par exemple. Mais celles-ci peuvent être remises en question par le mouvement social auquel on ne peut opposer une dogmatique théocratique qui en nie le droit. La dogmatique théocratique, avec tout ce qu’elle implique de négation des identités nationales ou de tentatives de gommage de l’histoire, n’est pas le monopole de l’histoire des Musulmans. L’Eglise de la Chrétienté médiévale ne se comportait pas différemment. Mais force est de reconnaître que dans le monde contemporain seule la dogmatique théocratique islamique opère sur le terrain comme une puissance politique capable de s’ériger en pouvoir absolu réel.
Comment donc expliquer le phénomène ? Pour ma part je l’associe étroitement à la montée des nouvelles « classes moyennes » produites par l’expansion capitaliste périphérique. Vouées à n’être guère que des couches sociales compradores subalternisées dans le système mondial, acceptant ce sort en contrepartie des avantages matériels qu’il leur procure, ces classes incultes et traumatisées sont victimes d’une schizophrénie incurable. Elles veulent bénéficier des avantages matériels du monde moderne - sous leur forme la plus vulgaire de la consommation - mais en refusent la liberté d’esprit. L’illusion passéiste religieuse n’est pas le seul moyen par lequel elles parviennent à concilier ainsi la soumission compradorisée au capitalisme dominant et la sauvegarde d’une « identité » prétendue. Le chauvinisme ethnique peut remplir ailleurs les mêmes fonctions. Toutes les formes du populisme ont préparé le terrain à ce dérapage dans une impasse sans issue, même lorsque ce populisme compte à son actif, comme dans les pays arabes, des réformes réelles qui étaient indispensables et ont atténué la violence de l’exploitation. Ici il faut parler de régression islamiste qui est venue en réponse à la crise d’un populisme antérieur (comme en Turquie d’ailleurs). Cette régression a été fortement encouragée par l’essor de la rente pétrolière. L’Arabie séoudite archaïque pauvre des temps anciens ne pouvait être d’aucun attrait pour les nouvelles classes bourgeoises arabes. A-t-on oublié que l’Egypte subventionnait traditionnellement la Mecque et Médine, incapables par leurs ressources propres de recevoir les pèlerins ? La combinaison de la fortune soudaine du Golfe due exclusivement au pétrole, et de la permanence de l’archaïsme qu’aucune force sociale locale ne menaçait, pour la plus grande satisfaction des impérialistes, a alimenté ce mythe incroyable : celui que cette fortune serait précisément le produit de l’archaïsme.
L’islamisme théocratique - comme les autres formes de la schizophrénie des classes compradores de la périphérie moderne - suggère la reconstruction des Etats sur des bases « homogènes » qu’on prétend garantir par l’unité religieuse ou ethnique - fut-ce par le moyen de « nettoyages racistes » ou par l’extermination des minorités religieuses - et l’éclatement du monde en systèmes politiques odieusement anti démocratiques fabriqués sur ces bases, néanmoins tous intégrés au marché capitaliste mondial. Ce projet est exactement l’antithèse de l’internationalisme des peuples, seule réponse humaniste au cosmopolitisme du capital. Il est le projet de l’impérialisme - fut-il présenté sous sa forme sournoise de « respect des communautés » (dont l’idéologie raciste anglo saxonne est particulièrement friande). Il est le fondement de l’alliance stratégique entre les hégémonistes de Washington et les passéistes religieux ou ethniques de la périphérie. Il est le projet des classes compradores du tiers monde. Les peuples eux n’ont rien à voir dans cette affaire; ils en sont les victimes, malheureusement manipulables jusqu’ici pour diverses raisons.
L’Asie centrale
J’avais toujours été fortement attiré par l’Asie centrale. Non seulement pour ses paysages grandioses, je l’avoue - mais également pour en connaître un peu plus de ses peuples, parvenus à conquérir la Chine, l’Inde, l’Europe et le Moyen orient et à marquer si fortement la civilisation islamique. Traités fréquemment de « barbares » dans les historiographies officielles et dans les consciences populaires, ces peuples méritent certainement d’être appréciés avec plus de nuances. La lecture des grands historiens russes - les seuls qui à mon avis aient étudié avec finesse et attention la région - m’avait convaincu que comprendre leur rôle dans le façonnement du monde constituait une question importante pour faire avancer le matérialisme historique.
L’occasion m’a été offerte par le programme des « routes de la soie » de l’UNESCO. Dirigé par le sénégalais Doudou Diène - remarquable par sa finesse, ses qualités d’organisateur et de diplomate - ce programme m’a permis de visiter le Sinkiang (été 1990), l’Asie centrale encore soviétique à l’époque (été 1991) et la Mongolie (été 1992), accompagné par Isabelle dans les deux dernières parties du programme, qui, pour chacune d’elle, durait un mois. Il ne s’agissait pas de randonnées touristiques, mais bel et bien de voyages d’études sérieux. Les excellents historiens qui participaient à ces programmes - plus précisément les Russes (et les autres soviétiques de l’époque) et les Chinois animaient des débats du plus grand intérêt. L’analyse que j’ai proposée du fonctionnement du système ancien de la mondialisation - celui que le capitalisme a démantelé pour lui substituer le système moderne dominé par l’Europe atlantique - doit beaucoup à ces discussions (cf S. Amin, Les défis de la mondialisation; 1996). Trop d’occidentaux par contre tombaient facilement dans l’exotisme. Les journalistes et les équipes de la télévision se comportaient comme cela est trop souvent également le cas, avec pas mal d’arrogance en dépit de leur ignorance - peut être une manière de la masquer. Quelques spécialistes remarquables, soit de l’art bouddhique (comme le conservateur du musée Guimet à Paris), soit du chant mongol (un chant extraordinaire - et beau -, unique en son genre, qu’on sort des poumons et de la gorge par je ne sais quelle technique, si particulier que les Mongols ne croyaient pas leurs oreilles en entendant un Français le reproduire à la perfection). Des espions également : un Israélien chargé de prendre contact avec les communautés juives de l’Asie centrale soviétique, des Américains et des Japonais sans culture historique, mais par contre spécialistes des stratégies des communications ou des richesses minières. Je regrettais que les orientaux (Arabes, Turcs et Iraniens) qui auraient dû compter parmi les plus intéressés par la région aient été absents. L’équipe de l’UNESCO qui entourait Doudou Diène était d’une compétence et d’une gentillesse parfaites, rendant par leur présence le voyage décontracté et joyeux, faisant oublier les fatigues de ces routes difficiles.
Mais, au delà de la réflexion sur le passé historique de la région et de la contemplation de ses paysages, le voyage permettait de découvrir quelques aspects intéressants de ses problèmes modernes. La comparaison entre l’organisation parfaite du voyage en Chine, le désordre de celui organisé en Union soviétique et l’absence totale de toute forme d’organisation en Mongolie tient presque de la caricature, néanmoins bel et bien significative.
Le Sinkiang
J’étais arrivé à Beijing en retard. J’ai donc rejoint la caravane, qui était déjà aux portes du Sinkiang, à Dunhuang au sortir du corridor qui relie la Chine propre - la province du Gansu - à la Mongolie et au Sinkiang. J’étais allé jusqu’à Lanzhou en avion puis de là, grâce à l’aimable intervention de mes amis chinois de l’Académie, j’ai voyagé en automobile jusqu’au point de rencontre avec la caravane. Un déplacement fort instructif pour moi. La visite de la capitale de cette province intérieure qui compte parmi les plus pauvres de la Chine donne la mesure des progrès incontestables réalisés grâce à la redistribution effective des moyens d’une accumulation largement financée par les provinces côtières plus riches. Un aspect de la stratégie d’intégration interprovinciale souvent ignoré à la fois par les défenseurs et les critiques de la « voie capitaliste » empruntée par le régime. Cette impression était renforcée par la traversée des villages, au rythme lent de la circulation automobile en Chine. Mon accompagnateur - interprète (de l’Académie) était un jeune fort sympathique et nous bavardions de tout - de politique évidemment, très librement, comme c’est le cas en Chine. On s’arrêtait à l’improviste ici ou là dans un gros village pour aller boire du thé ou manger quelque chose, dans un quelconque « café- restaurant-bazar » (je ne sais comment qualifier exactement ce type de « magasin » qu’on trouve partout en Chine), généralement géré par la commune. Toujours personnel avenant, clients paysans rigolards et curieux (m’abordant pour me demander d’où je venais, qui j’étais, si j’aimais la cuisine du lieu, comment je trouvais le village etc......), endroit relativement propre (sauf les toilettes bien entendu). L’impression - par la qualité des bâtiments et des logements - d’une Europe pauvre du XIXe siècle, mais pas de tableaux désolants comme on en voit partout dans le tiers monde capitaliste, même dans des pays considérablement plus riches.
La caravane de l’UNESCO était partie de Xian, qui fut l’une des capitales de la Chine ancienne, point de départ et d’arrivée du grand commerce lointain de l’époque. J’avais eu l’occasion dans un voyage antérieur avec Isabelle de visiter Xian, d’admirer ses vestiges - murailles et vieux temples - et l’incroyable cimetière des statues géantes de l’armée impériale, un trésor de l’art et de l’histoire de la Chine. Le corridor qui constitue le « doigt occidental » du Gansu offre un paysage inoubliable. On longe sur sa gauche en allant vers l’Ouest les hautes cimes du Quinhai, culminant à plus de 5 000 mètres tandis qu’à sa droite la Grande Muraille - dont on s’approche ou s’éloigne sans arrêt - sépare la Chine rurale et paysanne du désert de Gobi des pasteurs mongols. A Dunhuan merveille des premières caves bouddhiques. Là je rejoignais notre groupe.
A chacune de nos étapes nous étions conviés à participer à une séance de trois ou quatre heures de débats que les historiens Chinois introduisaient par des exposés qui concernaient différents aspects de l’histoire de la région et de ses fonctions dans les rapports entre la Chine propre, l’Inde, les Moyen-orients byzantin et islamique (la formation des peuples et des Etats ouigours, les évolutions religieuses - bouddhisme, christianisme nestorien, islamisation, les structures de la société, les modes de production agricole - irrigation - et le commerce, les transferts de technologies, les styles artistiques etc....). Du bon matérialisme historique dans l’ensemble. Ce qui m’a frappé - et peut être d’autres également - c’était l’importance des vestiges des villes énormes disparues.
A Tourfan on descend dans une oasis située au point le plus bas de la planète - 168 mètres en dessous du niveau de la mer. Merveilleuse petite ville qui offre cette particularité que je n’ai retrouvée nulle part ailleurs : certaines de ses rues, y compris parmis les plus larges ouvertes à la circulation automobile, sont entièrement couvertes par un treillage de vignes. On se déplace donc à pied, en bicyclette ou en fiacre à l’ombre et on peut même cueillir au passage ici et là, au dessus de sa tête, quelques grains de raisin rafraîchissant.
Kachgar, étape ultime du voyage, est la capitale historique des Turcs Ouigours, en contact étroit avec le Turkestan occidental des Ouzbeks et des Tadjiks et, à travers eux avec la Perse et l’Inde.
Kachgar commande vers l’Est les deux routes qui conduisent à la Chine propre, contournant par le nord et par le sud le terrible désert de Takla Makan, infranchissable. Elle commande l’accès aux grands cols qui mènent à l’Ouest et permettent de contourner le Pamir par les routes de l’Afghanistan conduisant à la passe de Peshawar. Toute cette région de très hautes montagnes et vallées riantes délicieuses était fermée à notre expédition. Visiter l’Afghanistan est devenu bien entendu tout à fait impossible. Le coeur de l’Etat Kushan, plate-forme où se rencontraient les trois routes de l’Iran, de l’Inde et de la Chine, nous était donc interdit. Fort heureusement nous avions, Isabelle et moi, parcouru le pays en 1973. Kachgar est une belle ville pleine d’histoire et de charme. On y visite également ces lieux curieux - les anciens « consulats » de Russie et de Grande Bretagne - avant 1914 centres actifs de l’espionnage et de l’intrigue des deux puissances qui s’observaient mutuellement et se disputaient le contrôle de la région.
Tout au long du voyage je bavardais de tout - du passé, du marxisme, de la politique internationale et chinoise - avec les collègues chinois. Mais, comme il se doit presque toujours en Chine, à 12 heures tapantes et quel que soit l’intérêt de la discussion, il fallait s’arrêter. Il est midi, il faut aller manger. Les Chinois cessent alors toute activité, quelle qu’elle soit; gourmands à l’extrême rien pour eux ne pourrait justifier le retard, car il y a le risque terrible que les plats refroidissent par exemple. Et pendant le repas, interdiction de parler d’autre chose que de cuisine. On goûte, commente, critique. On ne reprend la discussion qu’une fois le repas bien terminé. Au milieu de la dernière phrase prononcée avant le repas, je disais avec amusement.
A Kachgar j’avais une terrible envie de grimper sur le Pamir. Les cimes à plus de 7 000 mètres nous entouraient. Je négociais longuement une promenade en auto par la route qui conduit au Pakistan. Résistance presque insurmontable des Chinois. Avec tous les prétextes possibles et imaginables. Il ne s’agissait pas de craintes politiques - la route est ouverte au commerce et au tourisme - mais simplement l’expression de cette peur incroyable que les Chinois - paysans des plaines à riz - ont des hautes montagnes : il y a des éboulements, il fait trop froid, la route est trop dangereuse etc... Mais je suis têtu et suis parvenu à obtenir ce que je voulais : un véhicule et un chauffeur. Un Chinois m’accompagnait, il a fait tout le voyage - trois ou quatre heures de montée vertigineuse, autant pour redescendre - assis à côté de moi, les yeux fermés, transis de peur ! Les soldats chinois à l’arrêt terminal, un peu avant le col qui conduit au Pakistan, ont bien ri - et moi aussi - pour le réveiller, lui dire « c’est fini » et lui donner du thé qu’il a bu avec des mains tremblantes, sans oser regarder ces incroyables cimes de beauté. Je crois qu’il ne me pardonnera jamais de l’avoir convaincu de m’accompagner !
Le Sinkiang est une province autonome, peuplée à l’origine exclusivement de Ouigours musulmans, turcophones, côtoyant aujourd’hui des immigrés chinois dominants dans les vastes régions ouvertes à l’agriculture par des travaux d’irrigation importants. Cette coexistence n’est pas sans problèmes et je ne suis pas de ceux qui en nient la réalité. L’administration est certainement souvent arrogante dans ses comportements, mais elle l’est autant en Chine propre. Bien qu’elle soit assurée au Sinkiang par autant de Ouigours que de Hans, elle est certainement ressentie comme « chinoise » par la majorité des autochtones. Les progrès réalisés grâce au régime - éducation, santé - bien qu’ils aient permis à ce peuple de sortir d’une incroyable misère et de formes d’une exploitation odieuse (dite « féodale »), ne compensent pas toujours le nationalisme froissé. La plupart des visiteurs occidentaux qui faisaient partie de notre caravane protestaient sans cesse, insultaient carrément les Chinois qu’ils traitaient d’impérialistes etc... Arrogance insupportable, d’autant que certains d’entre eux étaient visiblement des agents des services de puissances réellement impérialistes. Je retrouverai ce comportement des défenseurs des « droits des peuples » en Asie centrale soviétique et en Mongolie.
Le responsable qui dirigeait notre caravane était lui même Ouïgour. Il avait étudié l’arabe à Damas et le parlait parfaitement - avec un accent bien syrien prononcé (j’ai rencontré à Nankin une Chinoise qui, elle, avait étudié l’arabe au Caire et parlait « baladi » à la perfection; elle avait même pris des allures et une tête d’Egyptienne !). Comme il ne connaissait aucune langue occidentale (il ne connaissait que le chinois, le ouïgour, le russe et l’arabe !) cela rendait furieux bon nombre des occidentaux de la caravane. Vous ne parlez donc pas de langues étrangères ? Mais oui, pour nous, l’arabe et le russe le sont. Je discutais avec lui et d’autres Chinois du problème du Sinkiang sans la moindre gêne. Je leur disais ce que je pensais réellement; je ne défendais pas la politique chinoise « sans réserves » mais exprimais au contraire mes craintes que le régime soit incapable de résoudre correctement le problème national au Sinkiang et au Tibet. Je reste néanmoins totalement hostile aux discours occidentaux soutenant les « indépendantistes » de ces deux pays. Le pouvoir populaire chinois a libéré les Tibétains et les Mongols de l’esclavage (au sens propre du mot) dont se nourrissait la classe dirigeante des moines bouddhistes (Dalai Lama en tête). Comme hier les « démocrates » de l’Occident ont soutenu les islamistes en Afghanistan, ils se font aujourd’hui les instruments de la stratégie hégémoniste américaine qui s’emploie à tenter de démanteler la Chine. Les intérêts des peuples n’ont rien à voir dans cette affaire. Les hégémonistes américains l’ont prouvé, par leur soutien systématique aux pires régimes - les plus criminels que l’on connaisse. Leur discours concernant la « démocratie » et les « droits des peuples » n’a aucune crédibilité. L’indépendance éventuelle du Tibet et du Sinkiang se solderait inévitablement par une fantastique régression sociale et la main mise stratégique (militaire peut être même) des Etats Unis sur ces pays. C’est l’objectif même de la stratégie de Washington et de ses alliés européens et japonais.
L’Asie centrale ex soviétique
Notre visite en Asie centrale soviétique s’est déroulée dans des conditions fort différentes. Nous étions en juillet 1991, un mois donc avant la tentative de coup d’état contre Gorbatchev, son échec, l’effondrement du régime et l’éclatement de l’URSS. La caravane de l’UNESCO était partie de Merv, dernière halte des nomades turkmènes, porte de la route de la soie s’ouvrant sur le Khorassan persan avec ses villes historiques de Meshed et de Nishapour. Partis en retard de Paris, Isabelle et moi rejoignons la caravane à Khiva par avion, via Moscou.
Avec la caravane de nos autocars, par des routes acceptables, nous avons visité les villes historiques - Khiva, Boukkara et Samarcande. Villes certainement intéressantes - et belles à leur manière. Nos collègues historiens russes et autres soviétiques de l’époque, fort sympathiques, étaient les meilleurs guides qu’on puisse avoir et les discussions qu’ils animaient sur les lieux visités et surtout après, le soir, à l’hôtel, étaient de la meilleure qualité. Ayant lu ceux des meilleurs ouvrages russes et soviétiques sur la région et son histoire traduits en français ou en anglais j’avais toujours des questions à poser pour lesquelles j’ai le sentiment d’avoir reçu les meilleures réponses possibles. La rénovation des monuments est impressionnante, trop même d’une certaine manière puisque certains d’entre eux - notamment les gigantesques constructions de Tamerlan à Samarcande - ont été pratiquement refaites. Bien que ces rénovations aient scrupuleusement respecté les originaux, l’impression qu’elles donnent est celle du « trop neuf ». Je n’ai vu l’analogue qu’à Luxembourg dont la vieille ville - superbe - a été si bien rénovée, si proprement repeinte, qu’on a l’impression qu’il s’agit d’une « imitation » de vieille ville de construction récente, ce qui n’est pas le cas. Mais, si impressionnants que soient ces monuments, ils restent - à mon goût - d’un modèle un peu trop de « caravansérail » ayant emprunté leurs styles ici et là. Pas la finesse des monuments persans de Qom, Ispahan et Chiraz. Le rapport est bien celui que la culture des nomades turcs entretient avec la source persane de son inspiration : la même chose, en moins délicat.
De Samarcande nous bifurquions vers le sud, en direction de l’Amou Daria rejoint à Termez - la porte de l’Afghanistan, c’est à dire de l’antique Bactriane d’Alexandre le Grand, plus tard de l’Etat Kushan, plaque tournante des relations Perse-Inde-Chine. Paysage de la route des « Portes de fer » parcourue par Alexandre d’autant plus impressionnant qu’un orage violent nous accompagnait sur toute cette partie du trajet. Les longues discussions qui suivirent m’ont beaucoup aidé à réaliser l’importance que cette région a pu avoir dans le passé précapitaliste, et m’ont fait comprendre pourquoi la Transoxiane - le Khorezm de la civilisation islamique - qu’on pense toujours être à tort une périphérie à moitié barbare du califat de Bagdad, a produit tant de penseurs - philosophes et scientifiques - de la plus haute qualité.
Remontés vers le nord, nous parvenions à Douchambé, la capitale tadjik serrée aux pieds du Pamir - ville moderne de style soviétique sans grand intérêt - pour redescendre vers ce jardin qu’est le Ferghana à partir de Kokand.
En dépit des efforts de Doudou Diène et de toute l’équipe efficace et sympathique de l’UNESCO l’organisation du voyage fut chaotique. On partait chaque jour avec un gros retard - deux heures ou plus. Il manquait toujours quelque chose : l’eau pure pour le ravitaillement, ou l’essence, un chauffeur, deux guides ou trois papiers. Style soviétique. Du coup évidemment nous arrivions toujours et partout en retard - mais qu’importe. On nous attendait, on ne nous attendait plus. Car le « plan » - toujours détaillé à l’extrême et distribué au départ - était sans cesse « révisé ». Cela me rappelait le bon mot de mon ami syrien Chalaq qui me rappelait un proverbe « arabe » : toute action se fait selon un plan, mais le plan s’improvise! Au dîner, toujours la même « surprise » - le même « pilaw » (riz au gras avec du mouton) - qu’on nous présentait pompeusement comme la délicieuse spécialité du lieu (la même spécialité partout donc !) - qui pouvait être chaud, froid ou réchauffé. Quand on a faim c’est mangeable. Il ne vient pas à l’idée de Chinois de se déplacer sans cuisinier (professionnel ou amateur avancé). Les Russes par contre ne pensent guère à ces choses. Beaucoup d’autres encore moins qu’eux d’ailleurs.
Cela étant l’Asie centrale soviétique n’était pas l’enfer comme les médias dominants contemporains voudraient nous en convaincre. Avec une mauvaise foi remarquable on oublie de rappeler qu’en 1917 l’Asie centrale russe était une région plus misérable et pouilleuse que le Bengla Desh. Aujourd’hui elle présente le visage d’une Europe pauvre. Mais on suggère : comparez avec l’Allemagne pour mesurer le désastre socialiste ! Pendant plus d’un demi siècle les régions plus avancées de l’ex URSS - la Russie et l’Ukraine en particulier - ont financé ce rattrapage qui, si relatif qu’il fut, est à mettre au crédit du système. Les puissances occidentales ont fait exactement le contraire : elles n’ont jamais cessé de piller les périphéries qui dépendent d’elles. Le désert du Kara Korum au sud de l’Amou Daria et celui du Kizil Koum entre ce fleuve et le Syr Daria comptaient parmi les régions les plus arides de la planète. Des travaux d’irrigation gigantesques ont fait de leurs vallées une nouvelle Egypte. Et les plantations d’épineux et de cactus, semés par avion le long des aires agricoles pour les protéger des vents desséchants ont transformé en steppe une bonne partie de ces déserts que nous avons traversés. Un colonialisme européen quelconque aurait-il eu à son actif 10 % de ces réalisations en Afrique qu’on ne cesserait de nous en rebattre les oreilles. On place donc l’accent systématiquement sur les destructions environnementales associées à ce type de « développement » : trop d’eau absorbée par l’irrigation, accélérant l’assèchement de la mer d’Aral, trop de chimie utilisée pour l’agriculture, pêche dévastatrice dans les mers intérieures etc... Tout cela est exact. Comme il est exact que le système soviétique ignorait superbement toute considération du genre. Il partageait d’ailleurs ce mépris de la nature - dans laquelle il ne voyait qu’une ressource à exploiter - avec le capitalisme, dont les destructions, au Japon ou dans le nord est des Etats Unis n’ont pas été moindres. Version du développement de ce que j’appelle un « capitalisme sans capitalistes », le soviétisme ne pêchait pas par « trop de socialisme » mais au contraire par son ignorance des principes du socialisme. Opérant de surcroît dans les conditions d’un pays pauvre au départ il a - de ce fait - laissé des images frappantes de laideur : chacune de ses grandes villes est entourée d’un cimetière de détritus de toutes natures, de vieux matériels jetés là pêle-mêle etc...
Pouvait-on faire autrement et mieux ? Je le crois et je pense qu’il ne faut jamais cesser de vouloir faire mieux. Cela étant, il reste que sans les travaux d’irrigation de la région celle-ci n’aurait pu soutenir la population qui compose aujourd’hui ses nations. C’est bien le reproche que les réactionnaires russes adressent désormais au régime soviétique, celui d’avoir trop « dépensé » pour l’Asie centrale. Au plan politique et social l’Asie centrale ne valait certainement pas mieux que le reste de l’Union soviétique. L’autocratie qui y régnait - loin d’être le produit du socialisme en était la négation. Mais encore une fois on ne doit pas confondre une critique de gauche du système et la critique de droite que les médias dominants nous en proposent.
La politique des nationalités mise en œuvre dans la région n’est pas non plus au-dessus de tout soupçon. L’arrogance grande russe était une réalité. Mais les frontières des Républiques ont été dessinées non pas pour créer des problèmes, comme on se plaît à vouloir nous le faire entendre, mais pour les résoudre. Ces frontières - purement administratives, comme celles de la Yougoslavie - n’étaient pas destinées à devenir celles d’Etats indépendants; elles pouvaient donc être dessinées pour résoudre des problèmes d’une autre nature. Départager les territoires peuplés d’ouzbeks turcophones et de tadjiks persophones et mettre ainsi un terme à l’hostilité des uns et des autres (car toute la Transoxiane fut perse, elle a été turquisée par la conquête nomade qui n’avait pas pris fin encore à la veille de la révolution russe). L’alternative à ces frontières compliquées (ou aux enclaves comme en Arménie et en Azerbaidjan) eut été le transfert de populations (manière atténuée de dire le nettoyage ethnique). Leur tracé compliqué ne gênait pas les transports, les communications et l’intégration économique. Ou bien créer un immense Etat - comme le Kazakstan - pour donner leur dignité aux malheureux nomades de la steppe, quand bien même une bonne partie de son territoire ait déjà été russifiée depuis longtemps. C’est l’éclatement de cette région en cinq Etats qui pose problème, et en posera de plus tragiques à l’avenir.
Il n’entre pas dans mon intention de discuter ici des problèmes nouveaux auxquelles les peuples de la région sont désormais confrontés, du fait de l’intervention des Etats-Unis et du déploiement de son projet de contrôle de son pétrole. Je dirais seulement qu’à mon avis la meilleure et probablement seule solution acceptable – mais elle est loin d’être la seule possible ou même la plus probable dans d’horizon visible- passe par la reconstruction d’une CEI authentique et d’un rapprochement avec la Russie.
La promenade à travers la région était, sur tous ces plans, fort instructive - du moins pour moi. Les tensions - visibles (comme les contrôles absurdes aux pseudo-frontières de l’époque) - étaient atténuées grâce à l’immense diplomatie de Doudou Diène; mais aussi aux efforts de beaucoup de nos partenaires soviétiques. Un homme politique Ouzbek - membre du Parti à l’époque, comme il se devait (il doit être aujourd’hui dans le parti du gouvernement - toujours le même) - habile et, ma foi, sympathique. Calculateur sans doute, mais décontracté, qui nous appelait à rejoindre nos véhicules en criant en russe « po koniam » (à cheval). Un chauffeur de car qui lisait pendant nos longues promenades à pied « les Rois Maudits » (traduits en russe bien sûr). Combien de camionneurs en Occident ont-ils la même curiosité ?
La Mongolie
L’été suivant - 1992 - nous participions, Isabelle et moi, à la troisième étape du programme des Routes de la soie. D’Oulan Bator, où nous nous sommes rendus par avion via Beijing, nous avons parcouru toute la moitié occidentale de la Mongolie, jusqu’à Kobdo. Aller et retour par des trajets différents - 4 000 kilomètres en tout - sans routes, ni asphaltées bien entendu, ni même de terre ! Aucune route de la soie n’est jamais passée par la Mongolie. Mais, pour des raisons diplomatiques, l’UNESCO avait cédé à la revendication de ce pays de figurer au programme. Le voyage n’en avait pas moins d’intérêt, bien qu’il fût différent, celui de faire connaître ce pays peu commun.
Des trois équipées, celle-ci fut de loin la plus mal organisée - je dirais même qu’elle n’était pas organisée du tout. La faute n’en revient certainement pas à l’UNESCO, mais intégralement aux autorités locales. Le gouvernement dit communiste venait de céder la place à une coalition « libérale », victorieuse dans ce premier round d’élections multipartites. Elle cédera plus tard la place à un retour des ex « communistes ».
A Oulan Bator les hôtels avaient été envahis par des trafiquants de toutes natures, venus tirer le profit le plus rapide de la « libéralisation » économique. Les réservations faites pour notre caravane n’avaient pas été respectées. On nous logea dans une sorte de station de villégiature pour jeunes située à une dizaine de kilomètres de la ville. Un bel endroit, bien que d’un confort limité (toilettes et douches collectives, eau plutôt froide que chaude). Et surtout les pertes de temps pour ceux d’entre nous qui souhaitaient voir davantage la capitale. Nous le fîmes quand même bien entendu. Ville de style soviétique sans grand intérêt architectural. Mais notre retour coïncidait avec une grande fête pseudo nationale, dédiée à la réhabilitation de Gengis Khan qui n’était pas en odeur de sainteté dans le régime soviétique. Conquérant féodal, il représentait ce que la révolution avait voulu combattre. Le nouveau régime tentait de substituer une légitimité fondée sur le nationalisme à celle du précédant, dont les valeurs « socialistes » avaient épuisé leur potentiel mobilisateur. La « fête de Gengis Khan » était un grand spectacle de cavaliers mongols, superbes sur leurs petits chevaux, bien costumés comme à l’époque du grand Khan. Très beau spectacle certainement, bien que vide de toute proposition politique ou sociale.
Nous devions découvrir que le pays était tant démuni de moyens d’accueil qu’il nous faudrait camper. Une tente canadienne fut distribuée pour chacun de nous et une seule couverture. On devait découvrir plus tard qu’il y avait un stock de couvertures mais que les responsables mongols avaient l’intention sans doute de les voler. Après moultes rouspétances (les nuits en Mongolie, même l’été, peuvent être très froides) et presque révoltés nous primes d’assaut le camion où elles étaient cachées. Tout fut à l’avenant. La « cantine » était une véritable pièce antique, qui aurait fait bonne figure dans un musée de l’art militaire : il s’agissait d’une cuisinière roulante en fonte, dotée d’une haute cheminée, alimentée au bois et pesant je ne sais combien de tonnes. Elle avait dû appartenir à une armée impériale du XIXe siècle - russe ou chinoise ! La cantine ne nous précédait pas, elle partait avec nous tirée par un camion. Cela signifiait qu’elle ne nous rejoignait au lieu choisi pour le campement qu’avec deux, trois ou cinq heures de retard. On allait donc attendre une bonne partie de la nuit avant de pouvoir manger quelque chose, ou même y renoncer pour ne faire notre repas du soir qu’à l’occasion du petit déjeuner du lendemain.
Repas est d’ailleurs un terme impropre pour désigner la chose. Il n’y avait pas de cuisinier, mais un homme (ou une femme) de peine chargé de mettre à feu le four, de faire bouillir dans le chaudron un vieux mouton mal dépecé, garni de quelques vieux choux. La « soupe » infâme qu’on en tirait était versée dans un bol qu’on avait distribué au départ - le seul instrument qui allait nous servir à tout : manger, se laver la bouche et les dents, se raser, éventuellement utiliser pour d’autres besoins nocturnes. A nous de le laver dans le ruisseau pas loin duquel nous campions. Une dame suisse qui était de l’aventure - qu’était-elle venue faire dans cette galère - a fini par craquer et, pleurant, s’exclama : je ne donne pas ça à manger à mon chien. Nous le mangions quand même, puisqu’il n’y avait rien d’autre. Isabelle et moi appartenons à cette race d’humains qui savent s’adapter à tout... ou presque. Plus résistants d’ailleurs que beaucoup. Les « jeunes » - journalistes prétentieux - nous regardaient de haut au départ. Ces vieux ne tiendront pas pensaient-ils. C’est eux qui ont été les premiers à se plaindre des souffrances que leur métier leur imposait. Une pauvre journaliste indienne, végétarienne, s’est stoïquement nourrie de biscuits pendant un mois. C’était une femme charmante pleine d’humour et, elle aussi, de capacité d’adaptation. En Chine j’avais mangé un plat délicieux, une potée de mouton garnie de quantité de légumes, d’épices et d’ingrédients, accompagnée de vermicelles chinois. Le plat s’appelle « la marmite mongole ». Au retour à Beijing je disais à un ami chinois que je n’avais jamais mangé de « marmite mongole » en Mongolie. C’est un plat de la Chine du nord me dit-il. Alors pourquoi l’avez vous appelé ainsi ? Les Mongols n’ont jamais rien inventé en matière culinaire, il fallait bien leur attribuer quelque chose dit-il. En tout cas le « repas » mongol en question était servi - dès que prêt - à toute heure et servait donc de petit déjeuner, déjeuner ou dîner. Beaucoup d’entre nous avaient pris la précaution de prendre des boîtes de nescafé et du thé, quelques biscuits, qui amélioraient un peu l’ordinaire.
Nous roulions dans trois espèces de véhicules : des jeeps américaines, des jeeps soviétiques (les GAZ), des autobus ordinaires (de ville). Ce fut l’occasion de découvrir les extraordinaires qualités du matériel soviétique. Ces bus ordinaires passaient partout, grimpaient des côtes caillouteuses à 45 °, traversaient les rivières - l’eau montait jusqu’à nos pieds assis dans la voiture ! Il fallait sans cesse dépanner les jeeps US sophistiquées, les remorquer... Mais évidemment dans les cars sièges en bois et dossiers raides.
Les Mongols qui nous accompagnaient n’étaient pas des gens particulièrement intéressants. Passablement ignares. La moitié d’entre eux se saoulaient à la vodka dès le matin, poussaient cris et gémissements, se battaient parfois avec une violence extrême. Le « chef » n’était lui-même pas d’une sobriété exemplaire. Vers le soir donc quand il fallait chercher un lieu de campement nos « guides » mongols étaient d’une utilité très relative. Tout cela aurait tourné au drame sans l’extraordinaire compétence de Doudou Diène. L’installation des tentes absorbait d’autant plus de temps que nous n’étions pas tous, au départ, des experts du genre. Je n’en étais pas un en tout cas. Or le climat de ce pays est toujours extraordinairement violent, et brusque dans ses changements. Un jour donc nous campions à proximité d’un grand lac d’une merveilleuse beauté. Beau temps, puis, soudain, un vent se lève. D’une puissance inouïe. Le lac se transforme en océan en tempête. Nous essayons de maintenir nos tentes debout, dressés devant leurs portes, saisissant avec la fermeté maximale les piquets qui les sous-tendent. Celle d’Isabelle, solidement ancrée, tient. La mienne non. Le vent passé, la nuit venue, tout est à refaire.
Côté scientifique, rien de comparable avec la qualité de l’information recueillie en Chine et en URSS. Le collectif mongol ne comptait pas d’historiens comparables aux Chinois aux Soviétiques. Un seul d’entre eux - un vieux « communiste », en tenue vestimentaire stricte, s’abstenait de boire, avait quelque chose à dire. Je bavardais donc avec lui en sabir anglo-russe, appelant à la rescousse les rares (et mauvais) interprètes. C’était un administrateur plutôt qu’un homme de science, mais il connaissait bien son pays, ses problèmes et son histoire. Du côté des étrangers le groupe était franchement médiocre. A sa direction une Allemande de l’Ouest - spécialiste quand même de l’histoire mongole - mais suffisamment réactionnaire pour se trémousser d’hystérie aux pires récits des « conquêtes » et massacres de Gengis Khan. Un peu plus âgée elle aurait vibrée de la même façon à celui des victoires des panzers hitlériens. Pas de doute. Une Américaine stupide et ignare qui, sans doute n’aurait pas su placer la Mongolie sur la carte de l’Asie avant ce voyage. Que faisait-elle ? L’UNESCO n’avait pas rejeté sa candidature parce que, si les Etats Unis boycottent l’organisation, celle-ci par contre fait assaut de complaisance à leur égard. Piètre attitude. L’Américaine monopolisait une jeep US plus confortable. Un couple d’anglais muets, d’un égoïsme insupportable. Une musicologue français par contre fort compétent - c’est lui qui imitait à la perfection ces chants mongols inimitables - et bien sympathique. Une journaliste indienne charmante. Et l’équipe du secrétariat de Doudou Diène, - Isabelle Moreno et les autres - remarquable par la gentillesse et l’efficacité. Ces amis ont rendu ce voyage, qui aurait pu être fort pénible, plaisant et joyeux.
Côté société moderne l’impression qu’on pouvait se faire était que les progrès réalisés par le régime issu de la révolution des années 1920 n’étaient pas inexistants, mais sont demeurés forts modestes, une fois le peuple libéré de l’esclavage dans lequel l’église bouddhiste le tenait. Sans doute le régime n’avait-il rien de démocratique. Mais l’administration, si arrogante ait-elle été, rendait quelques services, disparus brutalement avec la « libéralisation » capitaliste. Plus d’écoles, plus de dispensaires, plus même de services commerciaux. Le privé n’a pas pris le relais du commerce d’Etat aboli, comme n’importe qui doté d’un peu de bon sens aurait pu le prévoir. Du coup les éleveurs ne trouvaient plus ce minimum de produits qui leur sont indispensables - un peu de thé, des allumettes, du pétrole pour leurs lampes. En contre partie ils ne commercialisaient plus les excédants de leurs troupeaux. Comble pour ce pays qui compte chevaux, bovins et ovins en nombres qui sont des multiples de celui des habitants : pas de viande sur les marchés d’Oulan Bator ! Qui s’étonnera que les Mongols aient rappelé les ex communistes à la direction de leur pays ? La misère de cette disparition des échanges était un peu atténuée par l’irruption de commerçants ambulants chinois - style XVIIIe siècle (mais c’est mieux que rien !). Grâce à l’un d’eux - qui avait repéré notre caravane de loin et avait couru pour nous rejoindre - nous renouvelions un peu notre stock de thé et de biscuits et j’achetais une magnifique doudoune super chaude qui a fortement amélioré mon confort par les nuits froides.
En dépit de tout ce que je viens d’écrire, nous ne regrettons pas, Isabelle et moi, ce très beau voyage. La récompense valait la fatigue. Des paysages d’une beauté incomparable et pour moi difficile à décrire, en tout cas sans pareils par beaucoup d’aspects - coloris des montagnes de l’Altaï et du ciel etc... Les troupeaux de chevaux sauvages. Ceux de chameaux d’Asie (à deux bosses). Impossible de voir cela sans faire ces milliers de kilomètres hors de toutes routes. Mais aussi le seul moyen de connaître un peu le peuple mongol. On sait que les Mongols sont des cavaliers. Mais il faut les voir évoluer dans leur nature pour comprendre l’unité que constituent l’homme et sa monture, leur adresse partagée. Une course d’enfants (à partir de 5-6 ans) - garçons et fillettes, parcourant 50 kilomètres dressés sur leurs petits chevaux, sans selles, les tresses volantes; plein galop. Difficile à imaginer quand on ne l’a pas vu. Dans les campements nous goûtions à ce fromage dur comme de la pierre, mais qui paraissait fort bon après le quotidien au vieux mouton. Le lait de jument fermenté que certains ont apprécié - pas moi. Doudou Diène, en sa qualité de chef, était invité à manger de la queue de mouton - de la graisse pure, sans viande. Cette gourmandise de riches (chez les Mongols) est, comme on peut l’imaginer, plutôt répugnante, en dépit de ses fonctions nutritives utilitaires par grand froid. Doudou se soumettait à ce traitement de faveur avec une incomparable maîtrise de soi. Et finalement comme partout des êtres humains qui, derrière leur visage endurci par les conditions de leur vie, n’en sont pas moins sensibles. Un jeune mongol courant dans la nature et revenant chargé de baies sauvages qu’il offre à Isabelle. Un autre voulant lui faire cadeau d’un louveteau avec lequel il jouait. Isabelle a failli craquer, mais il n’était pas question de faire traverser les frontières à cet animal dit sauvage.
Beaucoup de nature, mais peu de monuments. Quelques monastères bouddhiques abandonnés que le nouveau régime se propose de restaurer et de réanimer. La plupart de nos coéquipiers occidentaux s’extasiaient devant les Bouddha entassés dans ces monastères et s’indignaient qu’ils aient été fermés par la « terreur communiste ». Je n’étais pas le seul à être irrité - avec Isabelle - par ces attitudes. De nombreux Mongols - vieux et jeunes - ne l’étaient pas moins et rappelaient que les moines qui vivaient bien sans travailler tenaient leur peuple en esclavage et le soumettaient à une exploitation sauvage, que leur pouvoir avait été renversé par une révolution populaire et que si les monastères étaient fermés c’était parce qu’il n’y avait plus de candidats à la vie monastique depuis que l’obligation avait été faite aux moines de travailler pour se nourrir.
Les ruines de la capitale de Gengis Khan - Karakoroum - fort modestes par leur taille, sans comparaison avec les cités mortes du Sinkiang ou avec les vestiges dans les villes de l’Ouzbekistan, témoignent du rôle modeste de la Mongolie dans l’histoire. De grandes conquêtes certes, mais sans lendemain. Marco Polo d’ailleurs, qui a visité Karakoroum dans ses jours de gloire, précise que la cité ne comptait que trois dizaines de milliers d’habitants. Confirmation également que les routes de la soie ne passaient pas par là. Retour à Oulan Bator nous avons quand même eu la possibilité, au cours d’une brève rencontre avec des intellectuels critiques du centre d’histoire (qui avaient été écartés du voyage) de compléter un peu - et plus sérieusement - notre information sur le pays.
L’INDE
Les pays dits « émergents » autres que la Chine ne sont pas nombreux, si l’on exclut de la liste les certificats de complaisance délivrés par la Banque Mondiale, mais ils sont importants. Par leur taille continentale l’Inde et le Brésil pèsent lourd dans l’évolution des équilibres internationaux. L’Afrique du Sud, débarrassée de l’apartheid politique, exerce déjà une influence marquée en Afrique australe. La Thailande et la Malaisie et d’autres seraient engagées, dit-on, dans des voies qu’on ne saurait réduire à la seule mise en œuvre de recettes néo libérales.
L’Inde, comme la Chine, est un pays continent qu’il est interdit d’ignorer si on s’intéresse à l’avenir du système mondial. Fort heureusement l’intelligentsia indienne - dominée par la gauche au sens large du terme - a souvent produit des analyses de la meilleure qualité, de surcroît accessibles par leur publication en anglais. Un bon nombre de ces intellectuels sont par ailleurs des connaissances ou même des amis personnels, parfois actifs dans nos réseaux du Forum, avec lesquels j’éprouve toujours beaucoup de plaisir à discuter. Mais j’ai toujours cru nécessaire de compléter les connaissances qu’on peut acquérir de cette manière par des « visites des lieux ». Je donne donc beaucoup d’importance aux impressions que j’ai tirées de mes multiples voyages en Inde au cours des années 1970, 1980 et 1990, qui m’ont conduit dans quelques unes de ses grandes villes (Delhi, Varanasi, Patna, Bombay, Bangalore, Madras, Hyderabad, Calcutta - leurs monuments et palais, mais aussi leurs bidonvilles - et m’ont permis de « voir » les campagnes de la vallée du Gange et du Dekkan. Même si ces visites ont toujours été relativement brèves et ne mériteraient certainement pas d’être qualifiées de séjours d’études, le fait d’avoir souvent été accompagné par des intellectuels de valeur - les meilleurs guides possibles - constitue un avantage dont beaucoup d’autres visiteurs de l’Inde n’ont pas eu la chance de bénéficier.
La société indienne actuelle est pour moi totalement inacceptable. Je ne suis certainement pas de ceux - nombreux chez les Occidentaux - qui sont admiratifs de l’hindouisme, et de son discours sur la « non violence ». Je partage l’opinion des intellectuels indiens critiques qui mettent l’accent sur le désastre social associé à la domination du concept et des pratiques de la division de la société en castes. Il n’est pas dans mon intention de proposer ici une analyse quelconque de cette dimension fondamentale de l’histoire, de la culture et de l’organisation sociale de l’Inde, de ses rapports aux classes sociales anciennes et modernes, et aux formes d’exploitation, de son imbrication avec le développement colonial moderne et le capitalisme périphérique contemporain, de ses fonctions dans le système des pouvoirs et dans la vie politique. Une littérature abondante et sérieuse existe sur tous ces sujets. Je dirai seulement que cette réalité cruelle abolit tous les discours sur la « non violence ». La société indienne est en fait particulièrement violente.
La colonisation britannique a une lourde part de responsabilité dans la persistance du système des castes, sans pareil dans le monde moderne. Avec le cynisme qui le caractérise l’impérialisme britannique s’est employé à renforcer systématiquement les pouvoirs des classes dominantes et exploiteuses « traditionnelles » (rajahs, zamindars et autres) et les intégrer dans le système général dominé par le capital, sans l’alliance desquelles il eut été impossible aux Anglais de gouverner et d’exploiter pour leur bénéfice cet immense pays. Avec l’hypocrisie qu’on leur connaît également les Britanniques ont prétendu légitimer ces alliances crapuleuses par l’éloge de la « spécificité » locale, et singulièrement celui du système des castes, et le « respect des traditions », les pires bien entendu.
Le résultat est que l’Inde offre des tableaux de misères humaines à une échelle qu’on voit rarement ailleurs, sauf au Pakistan et, bien entendu au Bengla Desh. Les discours qui louent la « démocratie » indienne par contraste avec son absence en Chine passent totalement sous silence ce fait majeur. Aucune statistique n’est nécessaire pour savoir que, grâce à sa révolution, la Chine n’offre aucun spectacle comparable. Il suffit de voyager par la route à travers les deux pays - ce que j’ai fait souvent - pour en être convaincu si l’on est de bonne foi. Cette atroce misère est d’ailleurs telle que, lors de son premier séjour en Inde en 1973, Isabelle n’a pas pu résister au spectacle qu’elle offrait. Nous étions en été, à Delhi, descendus dans cet hôtel d’Etat magnifique (dont j’ai oublié le nom), une véritable forteresse. Isolé du pays réel. Sortant pour simplement voir la ville nous tombons sur un enfant littéralement en train de mourir de faim qui se saisit de mon pied en nous implorant. Que faire sinon fuir, impuissants, honteux et en larmes. Le lendemain nous prenions l’avion pour Kaboul.
Ces réalités limitent singulièrement le sens et la portée des réalisations de la bourgeoisie nationaliste indienne qui a fondé et animé le parti du Congrès, de sa démocratie électorale. Ici encore, en contraste avec l’enthousiasme que beaucoup de nationalistes anti-impérialistes du tiers monde - y compris de gauche - manifestent à l’endroit de la classe dirigeante indienne, - l’un des phares les plus solides du non alignement actif du monde afro asiatique (et en dépit des aspects positifs de cette posture) - les intellectuels indiens critiques n’ont jamais été les victimes d’un tel aveuglement. En plaçant l’accent au contraire sur les conflits de classes de l’Inde contemporaine, sur les ambiguïtés du nationalisme bourgeois dans ses rapports avec le capital international dominant, ces intellectuels ont souvent été plus perspicaces que beaucoup des « admirateurs » de l’Inde, occidentaux et nationalistes du tiers monde, prévoyant longtemps à l’avance les conséquences fatales de l’érosion du Congrès : la montée du fondamentalisme hindouiste et des régionalismes, la généralisation de la corruption et la constitution de pouvoirs mafieux, la capitulation pro occidentale des classes moyennes etc... Ayant eu l’occasion de visiter fréquemment l’Inde au cours des trois dernières décennies j’ai pu voir cette évolution se déployer presque « physiquement » dans le changement de style des générations successives des classes dirigeantes. Les parents s’habillaient à la manière traditionnelle ou en style occidental sobre, et mangeaient indien, ils cultivaient la politesse et cachaient leurs fortunes. Les enfants étalent avec arrogance leur richesse et imitent les « middle classes » américaines dans leur style d’habillement, de discours et de vie.
Cela étant si la comparaison Inde-Chine est largement favorable à la Chine - et de ce fait on ne peut qu’en conclure qu’en Inde « la révolution reste à faire » - la comparaison Inde-Pakistan est au contraire tout à fait en faveur de l’Inde. L’Inde du Congrès avait fait l’option de principe d’un Etat plurinational laïc. Et quelque soient les limites de la mise en oeuvre de ce principe dans le contexte social indien, il n’en demeure pas moins porteur de possibilités d’évolutions favorables, faisant contraste avec l’impasse que le dogme de l’Etat théocratique constitue pour le Pakistan. Le fondamentalisme hindou lui même n’est pas - ou pas encore - comparable avec celui que les classes dirigeantes « islamistes » imposent au Pakistan - et ailleurs. Il est même en grande partie une réaction à celui de l’adversaire. J’ai déjà dit : il n’y a pas d’hindous au Pakistan (ils ont tous été expulsés), il y a beaucoup de Musulmans en Inde (la majorité de ceux qui vivaient dans ce qu’est devenue l’Inde y sont restés). L’Etat indien se proclame laïc. Il n’interdit donc pas la construction de mosquées. Or, et j’ai pu le constater par moi même, dans des régions où la minorité musulmane est inférieure à 5 % de la population, celle-ci n’hésite jamais à construire des mosquées aussi grandes que possible à proximité de tous les temples hindous du lieu, et à y installer des hauts parleurs puissants. Imagine-t-on que la minorité chrétienne d’Egypte en fasse autant ? Saisi par les protestations des partis hindouistes, le gouvernement indien n’a jamais eu qu’une seule réponse : l’Etat est laïc, les communautés religieuses ont le droit de construire autant d’édifices religieux qu’elles le désirent et là où elles le veulent.
La laïcité indienne est néanmoins aujourd'hui menacée par l'accès au pouvoir de la droite hindouiste. L’Inde s'était construite sur le principe de " bharatva" (du nom du pays, Bharat), un concept de nationalité citoyenne affirmant la communauté des nations-ensembles linguistiques du sous continent. La droite entend lui substituer le principe de " hindutva" qui fait référence à la communauté des religions hindoues, excluant par là même les Musulmans et les Bouddhistes. La gauche et une bonne partie du Congrés combattent avec détermination ce "fascisme religieux", parvenant à imposer une enquête sur les massacres de Musulmans au Mahratta, qui a révélé sans fard les complicités de l'administration. On comparera avec tristesse cette audace avec la pusillanimité des " démentis" que les autorités égyptiennes ont toujours produit lors d'incidents analogues dont ont été victimes des Coptes.
Ce que j’ai tenté de résumer dans les quelques paragraphes qui précèdent n’est pas seulement le produit de mes impressions de voyage et de mes lectures. Il est également celui des longues discussions avec de nombreux intellectuels indiens, mettant à profit les invitations que m’adressent fréquemment les universités du pays - l’université Jawaharlal Nehru à Delhi en particulier - mais également ses organisations populaires, des syndicats, le parti communiste (M) et le PCML (notamment au cours de la dernière campagne électorale en février 1998), comme des journaux et revues (EPW à Bombay, Frontier à Calcutta) ou des maisons d’édition (Rainbow Publishers par exemple). La liste de mes interlocuteurs et souvent amis indiens est longue. (voir S. Amin, Pour un monde multipolaire, 2005, chapitre Inde)
Hyderabad a reçu en janvier 2003 le Forum Social Asiatique et Mumbai a été l'hôte du Forum Social Mondial en 2004. Les Forums de Hayderabad et de Mumbai m'ont impressionné par la puissance des organisations populaires qui y ont participé (syndicats, organisations paysannes, associations de dalits - les "intouchables", autre chose que les ONG !), comme par l'ampleur des débats et le sérieux des participants. L'Inde sera certainement au cœur de la reconstruction d'un front des peuples d'Asie et d’Afrique.
L’Inde est également, comme chacun le sait, un continent riche en vestiges de l’histoire, en paysages naturels variés, parfois fabuleux. Isabelle et moi avons donc saisi l’occasion pour voir tout ce que les touristes doivent voir à Delhi et dans sa région, notamment, le Taj Mahal à Agra bien entendu, mais aussi les premiers contreforts de l’Himalaya dans le Himachal Pradesh sur la route de la fabuleuse Srinagar, capitale du Cachemire indien. La vallée du Gange que nous avons parcourue en train, prenant le soin de faire quelques uns des arrêts qui s’imposent - Allahabad, Varanasi, Patna -, ressemble beaucoup aux campagnes du Delta en Egypte. Même richesse du sol, même types de cultures, même densité affolante, même pauvreté rurale et crasse des villages bien que considérablement plus terrible en Inde - à l’actif incontestable, du régime nassérien, par la réforme agraire, la disparition des spectacles du passé - hordes de mendiants, d’enfants aux yeux malades du trachome, d’hommes et de femmes en guenilles, d’estropiés et de lépreux que je retrouvais en Inde tels que je les avais gardés dans mes souvenirs d’enfance.
De Hyderabad à Bangalore j’ai traversé le Dekkan en automobile. Paysage totalement différent de celui du nord, rappelant ici la savane soudanienne d’Afrique occidentale. Villages qui donnent aussi l’impression d’être un peu moins misérables. Vestiges architecturaux du passé fort différents. Dans le Nord dominent les vestiges Mongols et les styles importés par la classe dirigeante du pouvoir musulman - mosquées et forts. Dans le Sud ce sont les temples hindous qui foisonnent. Je ne suis pas très sensible à leur style - dépourvu du sens de l’architecture à mon goût, trop souvent surchargé de sculptures de qualité médiocre. Mais je dois dire que quelques uns de ces grands temples - celui de Lapakshi à quelques 60 kilomètres au nord de Bangalore, celui de Mysore, quelques uns à Madras - m’ont plu, par le mélange de la pierre (ici avec de belles sculptures) et de la nature tropicale envahissante.
Hyderabad est une ville intéressante, notamment par les ruines de sa vieille ville morte. Bangalore, comme Madras d’ailleurs, offre le spectacle agréable d’un urbanisme un peu organisé, chose rare sur le contient indien. Il parait que Pondicherry à petite échelle et Goa à une plus grande, ont été construites selon des plans véritables (mais je n’ai pas eu le plaisir de voir ces villes). Les Britanniques n’ont rien fait de semblable. Ils ont toujours laissé à l’abandon les agglomérations « indigènes », traitées avec le plus grand mépris, leur petite colonie se réfugiant dans des « suburbs » riches par la qualité de leurs demeures mais toujours horribles par manque de goût et arrogance raciste. Bangalore - du moins le centre ville - est nette et propre. Egalement exception en Inde. Et je dois admettre que, pour beaucoup de raisons diverses - tempérament des gens, moindre misère peut être et crasse moins dominante - j’aime mieux l’Inde du Sud que celle du Nord. Bombay doit être vue. Capitale économique du pays - le Shanghai de l’Inde - Bombay est la seule grande ville indienne qui vous plonge immédiatement dans une atmosphère urbaine, non dans celle d’un village démesuré. Les goûts de sa classe compradore dominante, pas plus que ceux de ses administrateurs anglais, ne sont pas bien fameux et leur métissage a donné ces horreurs que j’appelle « style Bushir and Company » dont on trouve des produits essaimés dans la région du Golfe, de la mer d’Oman et de la côte Est de l’Afrique. La corniche - agréable - fait passer le détail. Il y a à Bombay une vie culturelle plus active qu’ailleurs - Delhi compris. Grâce à mes amis indiens j’ai eu la chance d’aller boire une bière ou manger un morceau dans plusieurs de ces « cafés » peu connus des étrangers où se retrouvent artistes, poètes, cinéastes, journalistes et politiciens originaux et non conventionnels, évidemment sympathiques et intéressants. A Delhi la vie sociale et culturelle est plus « guindée ». A la fois effet de capitale, et peut être différence de tempérament. Le Guest House International centralise à son bénéfice beaucoup trop de manifestations et colloques (dont ceux auxquels je participais comme les réunions des groupes de travail du Forum). J’appréciais néanmoins le confort que cette institution offre, sans commune mesure avec les guest houses délabrés des Universités !
L’INDE : une grande puissance ?
Je donne une importance particulière à la présence de nos réseaux du FMA et du FTM en Inde, pour des raisons évidentes. Cette présence est facilitée par la qualité et le nombre de nos amis indiens qui participent activement à nos rencontres, comme nous participons fréquemment (et moi personnellement) aux rencontres qu’ils organisent en Inde, à Delhi, Kolkatta et ailleurs. Je tiendrai compte ici des six grandes rencontres qui nous ont associé entre 2000 et 2013. Comme je mentionnerai quelques-uns de leurs participants : Amiya Bagchi (vice Président du FMA), Jayati Ghosh (qui anime à l’Université J. Nehru de Delhi le réseau IDES, l’une de mes meilleures sources d’information pour l’analyse économique critique), Ahmad Ayjaz, Sunandra Sen, Seema Mustafa, Prabhat et Utsa Patnaik, le regretté Vinod Raina et bien d’autres. Sans oublier notre secrétaire du FMA PK Murthy, le directeur d’Action Aid Sandeep Chachra, les maisons d’éditions indiennes qui nous diffusent, les partis du communisme indien (CP-M et branches diverses de l’ex CP-ML). J’ai présenté le texte qui suit au cours de ces rencontres et tenu compte autant que faire se peut des observations qu’il a suscité.
Ayant déjà franchi le cap du milliard d’habitants, accusant des taux de croissance économique meilleurs que les moyennes mondiales, l’Inde est vite classée parmi les puissances montantes du XXIe siècle. J’exprime ici des doutes sur ce pronostic.
La raison de ces doutes procède de l’importance décisive que j’attribue au fait que l’Inde indépendante ne s’est pas attaqué au défi majeur auquel elle est confrontée, celui de transformer radicalement les structures qu’elle a héritées de son façonnement par le capitalisme colonial. La colonisation britannique avait pour l’essentiel transformé l’Inde ancienne en un pays agraire capitaliste dépendant. Les Britanniques ont, à cette fin, systématiquement construit des formes affirmées de la propriété privée du sol agricole excluant la majorité de la paysannerie de l’accès à celle-ci. Ces formes ont permis la constitution de grandes propriétés dominantes dans le Nord du pays, moins défavorables aux propriétés moyennes d’une paysannerie relativement aisée dans le Sud. La majorité des paysans se sont retrouvés transformés en une paysannerie pauvre, pratiquement sans terre. Le prix payé pour l’option en faveur de cette « voie capitaliste » du développement de l’agriculture est l’incroyable misère qui frappe la grande majorité du peuple indien. Les communistes indiens ont préconisé, à l’origine, la remise en cause de cet héritage et avaient inscrit à leur programme la réforme agraire dans sa forme la plus radicale (« la terre à ceux qui la travaillent », c'est-à-dire pratiquement à tous les paysans). Les bourgeois du Congrès ne l’ont jamais fait. En Inde cet héritage colonial est renforcé dans ses effets de blocage du progrès par la persistance (aggravée dans certains de leurs aspects) de l’idéologie des castes. Les « castes inférieures » (aujourd’hui connues sous le nom de Dalit) et assimilées (« populations tribales ») rassemblent un quart de la population indienne (autour de 250 millions d’individus). Privées de tous droits, en particulier de l’accès au sol, ils constituent une masse de « quasi esclaves » propriété collective des « autres ». Leur statut inférieur, un peu analogue à celui des Hilotes à Sparte, permet aux autres de puiser dans cette masse de travailleurs disponibles ceux qui leur conviennent pour une tâche et un temps, contre simplement une pitance minimale. La persistance de cette condition renforce les idées et les comportements réactionnaires des « autres » et favorise l’exercice du pouvoir par et au bénéfice de la minorité des privilégiés, contribuant à atténuer, voire neutraliser les protestations éventuelles de ceux des exploités – la majorité – qui se situent entre les exploiteurs minoritaires et les opprimés de statut dalit.
Bien entendu la colonisation britannique s’était gardée de remettre en cause l’organisation en question, se masquant derrière la prétention hypocrite de « respecter les traditions » (que les Anglais n’ont pas respecté lorsque cela leur paraissait nécessaire, comme ils l’ont fait en privatisant la propriété du sol !). Les pouvoirs de l’Inde indépendante ont poursuivi cette tradition. La droite hindouiste, bien entendu, n’a rien à dire sur le sujet ! et les Etats-Unis aujourd’hui – par ONGs de « défense des droits de l’homme » interposées – tentent de manipuler de la même manière la protestation des dalits et de la contenir dans des espaces inoffensifs pour la gestion d’ensemble du capitalisme. Cette situation est peut-être en voie d’être dépassée par la radicalisation des luttes à l’occasion des insurrections paysannes maoïstes « naxalites » en particulier. Ces insurrections ont certes été vaincues, au sens qu’elles ne sont pas parvenues à établir et à stabiliser un pouvoir populaire dans des régions libérées. Elles n’en ont pas moins amorcé un saut dans la remise en question des structures de la propriété héritées du colonialisme et de l’organisation des castes, et, en cela, n’auront peut- être été que le prélude à des mobilisations révolutionnaires à venir. L’irruption des dalits sur la scène politique, fait social majeur des deux dernières décennies, est sans doute, en partie au moins, le produit du naxalisme.
Les gouvernements du Congrès de l’Inde indépendante ont mis en œuvre un projet national qui souffrait des ambiguïtés du mouvement de libération lui-même. Ce projet s’affirmait anti- impérialiste et ils l’étaient dans le sens que la modernisation et le développement exigeaient préalablement la libération nationale. Mais il s’arrêtait là et croyait pouvoir imposer au système dominant globalement – le capitalisme mondialisé – les ajustements indispensables pour permettre aux nations d’Asie et d’Afrique de s’affirmer comme des partenaires égaux et par ce moyen de surmonter progressivement les handicaps de leur « retard ». Les Communistes ont souvent exprimé une conscience claire de cette contradiction et des limites qu’elle imposait aux réalisations du système. Mais, pour des raisons diverses, entre autre sous l’influence des Soviétiques (la « voie non capitaliste »), la majorité des communistes en Asie et en Afrique avaient fini par devenir des forces de soutien (plus ou moins « critique ») des projets nationaux populistes en question. La cassure qui a opposé le maoïsme aux soviétiques a parfois atténué l’ampleur de ce ralliement, en Asie notamment. Sur ce plan les Communistes indiens ont dans l’ensemble (tant le PC-M que le PC-ML maoïste) gardé leurs distances à l’égard du projet national populiste du Congrès.
En dépit de leurs limites, les succès du projet national populiste de l’Inde de Nehru et d’Indira Gandhi n’ont pas été négligeables, tant au plan économique que politique. La colonisation avait procédé dès le départ à une désindustrialisation systématique de l’Inde – alors avancée – au bénéfice de la Grande Bretagne en voie d’industrialisation. L’Inde indépendante a donc donné la priorité première à son industrialisation. Celle-ci, conçue avec un bon degré de systématisation au moins dans la période des premiers Plans du temps de Nehru, a associé le grand capital industriel indien privé aux entreprises du secteur public, promues pour combler les insuffisances du système productif hérité de la colonisation, accélérer la croissance et renforcer les industries de base. Le projet dans son ensemble était de nature capitaliste, dans ce sens que les rapports de production et les technologies choisies ne remettaient pas en question les logiques fondamentales du capitalisme. Mais on dira que, dans ce sens les expériences du socialisme réellement existant (celle de la Chine comprise) ne s’en démarquaient pas davantage, en dépit de l’exclusivité – ici – de la propriété publique. Le projet indien était tout de même moins radical dans ce sens que le degré de déconnexion de son système productif à l’égard du système mondial dominant était moins systématique qu’il ne l’était en URSS ou en Chine, dont les salaires et les prix – planifiés en principe – étaient réellement détachés de toute comparaison avec ceux du système capitaliste mondial. Cette caractéristique du projet indien – qu’on retrouve dans les autres expériences nationales populistes non communistes (dans le monde arabe par exemple) – était étroitement liée à la non remise en question des structures sociales héritées de la colonisation.
Ces différences entre le modèle national indien et celui de la Chine communiste rendent compte des écarts visibles dans les résultats qu’ils ont permis. Les taux de croissance des productions industrielles et agricoles de l’Inde n’ont pas été, à l’époque, « mauvais » : ils étaient très supérieurs à ce qu’ils avaient été à l’époque coloniale, ils se situaient au-dessus de la moyenne mondiale du capitalisme de l’après-guerre, à l’époque pourtant en phase de forte expansion. Mais ils sont demeurés en gros situés à des niveaux très inférieurs à ceux de la Chine. De surcroît alors que la croissance chinoise s’accompagnait d’une amélioration évidente des niveaux de vie de la masse des classes populaires, cela n’était pas le cas de celle de l’Inde, dont la croissance bénéficiait exclusivement aux classes moyennes nouvelles – minoritaires quand bien même leur expansion s’accélérait au point de passer en une trentaine d’années de 5 à 15 % de la population globale du pays – tandis que la misère des classes populaires dominantes demeurait inchangée, voire s’aggravait marginalement.
Le discours libéral ignore toutes ces réalités fondamentales. C’est pourquoi je ne souscris pas aux conclusions « optimistes » que beaucoup de « futurologistes » en tirent : l’Inde serait en voie de poursuivre une croissance accélérée qui la hissera au statut de grande puissance moderne, à l’instar de la Chine. La Chine conserve jusqu’ici l’avantage de l’héritage de sa révolution radicale, l’Inde le handicap de celui de la colonisation non remise en question.
De leur côté les succès politiques de l’Inde indépendante ne sont nullement négligeables. L’Inde est, contrairement à la Chine, un pays multinational et la colonisation britannique n’était parvenue à imposer son pouvoir qu’en jouant précisément sur la diversité des peuples (et des Etats) indiens. A l’actif du mouvement de libération nationale : son succès dans ce domaine sans pareil ailleurs dans le monde colonial. Ce mouvement est parvenu réellement à unir la dizaine des grandes nations dont le pays est composé en une seule « Nation ». Peu importe que la qualification de cette Nation (« Bharat », d’où le concept de Bharatva, qu’on peut traduire par « indianité ») paraisse « discutable » d’un point de vue « scientifique » (ou para scientifique). L’Inde est bel et bien désormais une Nation, dont la réalité vécue s’impose à toutes ses composantes. Et jusqu’à ce jour le sentiment de cette appartenance commune l’emporte sur l’affirmation des spécificités locales (entre autre linguistiques). Le mouvement de libération nationale n’a enregistré sur ce plan qu’un seul échec, dans sa volonté d’associer les Musulmans à la création de la nouvelle Nation indienne. Ici les Britanniques sont parvenus à mettre en échec le projet national indien et à imposer la création des Etats artificiels du Pakistan et du Bengla Desh. Il reste que les Musulmans qui sont restés en Inde (15 % environ de la population totale), même si parfois ils paraissent « poser problème » (un problème que les culturalistes hindouistes exploitent, quand ils ne le suscitent pas), sont réellement et correctement intégrés dans tous les aspects de la vie sociale et politique du pays. La laïcité de l’Etat indien, que même la vague culturaliste hindouiste n’est pas parvenue à remettre en question, est à l’origine de ce succès. La comparaison entre le comportement des pouvoirs et de la société indienne majoritaire à l’égard de leur « minorité » musulmane, et celle des pouvoirs et des sociétés à dominance musulmane, (à l’égard de leurs minorités chrétiennes par exemple), démontre ici l’importance positive de la laïcité, une avancée démocratique qu’on ne retrouve pas dans d’autres régions du monde (dans le monde arabe et musulman en particulier). Sans doute pourrait-on nuancer ce jugement globalement positif. La répression des revendications des Sikhs (qui a valu la vie à Indira Gandhi), le bourbier kashmiri témoignent des limites des capacités du régime à gérer correctement les « questions nationales » (quand bien même on les qualifierait autrement). Mais il reste qu’avec toutes les grandes nations du Nord « indo aryen » et du Sud « dravidien » les pouvoirs de Delhi ont su trouver les formules d’une gestion correcte des problèmes, et par là même donner à l’unité fédérale (en fait beaucoup plus centralisée que les termes de la Constitution ne le laissent entendre) une réalité solide. L’expérience de l’Inde contemporaine démontre la supériorité incontestable de l’option démocratique et la vanité des arguments en faveur d’une gestion autocratique prétendue plus efficace. Et cela en dépit des limites évidentes et du contenu de classe de la démocratie bourgeoise en général et de sa pratique réelle dans l’expérience de l’Inde. Cette option, à l’actif du mouvement de libération nationale (le Congrès et les Communistes), était probablement le seul moyen efficace permettant la gestion d’intérêts sociaux et régionaux divers – fussent-ils limités à ceux des classes privilégiées – et d’entraîner l’adhésion populaire au projet de la minorité constitutive du bloc hégémonique.
Sur le plan international l’Inde indépendante s’était employée à donner consistance au « front du Sud » de l’époque, le Mouvement des Non Alignés issu de la conférence afro-asiatique de Bandoung (1955) sans même que son conflit frontalier avec la Chine ne remette en question cette stratégie ouvertement anti-impérialiste.
L’érosion du projet national populiste devait nécessairement se produire en Inde comme ailleurs, pour les mêmes raisons qui tiennent aux limites et contradictions propres à ce projet. Cette érosion et la délégitimation du pouvoir qui l’accompagnait ont donné l’occasion à une offensive des forces obscurantistes, soutenues par la classe compradore dominante et une fraction large des classes moyennes (dès lors que leur expansion se ralentissait, voire cédait la place à des difficultés grandissantes), encouragées par le discours (et les manœuvres) de l’impérialisme des Etats-Unis. En Inde ces illusion obscurantistes ont un nom : Hindutva. Ce terme désigne l’affirmation de la priorité de l’adhésion à la religion hindou dans la définition de « l’identité authentique » des peuples du pays. Il s’oppose au concept de « Bharatva » qui faisait référence à la Nation. Bien entendu l’affirmation « hindouiste » en question ne remet pas en question l’héritage colonial dans les domaines de la propriété du sol en particulier et du respect des hiérarchies de caste en particulier. En ce sens, comme n’ont cessé de l’écrire les Communistes indiens, les illusions obscurantistes servent parfaitement les intérêts du pouvoir des compradores et de l’impérialisme. Les « spécificités » dont elles abreuvent leurs discours para « nationaux », voire para anti-impérialistes, sont parfaitement creuses. Elles alimentent un regain de la pratique des « communautarismes » (ici anti musulmans) que le pouvoir colonial avait utilisé en son temps pour faire face à la montée des aspirations de la libération nationale unitaire, moderniste, démocratique et laïque. Rien sur ce plan ne distingue la régression en question de celle qui frappe d’autres sociétés de la périphérie victimes de la même érosion du projet national populiste, en particulier les sociétés arabes et musulmanes. Le parallèle avec l’Islam politique s’impose ici.
La construction d’une alternative sociale progressiste s’inscrivant dans une alter mondialisation authentique demeure difficile et la marche dans sa direction longue. Pour ce qui est de l’Inde cette construction impliquera nécessairement que, fut-ce progressivement, des réponses adéquates soient données à quatre ensembles de défis.
Premier défi : donner au problème paysan indien une solution radicale, fondée sur la reconnaissance du droit de tous les paysans du pays à l’accès au sol, dans les conditions les moins inégalitaires qui puissent être, ce qui implique à son tour l’abolition du système des castes et de l’idéologie qui le légitime. Autrement dit que l’Inde accomplisse une révolution aussi radicale que fut celle de la Chine ! Ou tout au moins qu’elle s’engage dans des évolutions fortes qui constituent des avancées dans cette direction. Les luttes paysannes en cours ne sont certes pasnégligeables, leur fréquence, leur extension géographique et les violences qui les accompagnent sont visibles. Mais elles demeurent confuses et poursuivent des objectifs divers et parfois contradictoires. Les luttes les mieux organisées, celles qui remportent parfois ici ou là des victoires ou tout au moins contraignent les pouvoirs à reculer, sont celles de la paysannerie moyenne, dont les revendications s’inscrivent dans les logiques propres au capitalisme et au marché, s’agissant de revendications concernant la gestion des prix et les conditions d’accès aux intrants et au crédit. De ce fait ces luttes sont souvent dirigées par les paysans riches, eux également victimes, dans la phase actuelle, des exigences qu’imposent le capitalisme mondial, la classe compradore et l’Etat à son service. Les luttes des pauvres et sans terre – dalits inclus – restent encore dans l’ensemble des explosions privées de visions stratégiques à plus long terme.
Second défi : construire l’unité du front du travail, rassembler dans ce front les segments des classes travailleuses relativement stabilisées et celles qui ne le sont pas. Il s’agit là d’un défi commun à tous les pays du monde contemporain et plus singulièrement à tous ceux de la périphérie du système, caractérisés par les effets destructeurs gigantesques de la nouvelle paupérisation (chômage massif, précarité, excroissance de l’informel misérable). Il faut reconnaître que les organisations des classes travailleuses que le mouvement de libération nationale – communistes inclus – était parvenu à « mobiliser » avec une efficacité certaine, et qui de ce fait ont constitué la base sociale des forces politiques de la « gauche » ancienne, sont aujourd’hui confrontées à un défi d’une ampleur sans précédant. Les compromis sociaux du passé, entre capital – Etat et fractions de classes travailleuses (syndiquées notamment) sont remis en question par l’offensive de l’impérialisme et des compradores alors que les structures sociales nouvelles ont fait perdre leur efficacité aux formes anciennes d’organisation et d’action. Syndicalistes, communistes, militants des mouvements populaires ont le devoir d’ouvrir le débat sur ces questions et d’inventer des formes nouvelles permettant des avancées de la démocratie participative et capables de définir ensemble les étapes d’une stratégie commune s’inscrivant dans la longue durée.
Troisième défi : maintenir l’unité du sous-continent, renouveler les formes de l’association des différents peuples qui composent la nation indienne sur des bases démocratiques renforcées. Déjouer les stratégies de l’impérialisme qui, comme toujours, poursuit, au-delà de ses options tactiques, l’objectif de démembrer les « grands Etats », capables de mieux résister que les micro Etats aux assauts de l’impérialisme.
Quatrième défi : articuler les options de politique internationale autour de l’axe majeur que représente la reconstruction d’un « front des peuples du Sud » (et en premier lieu de la solidarité des peuples d’Asie et d’Afrique), dans des conditions qui, bien entendu, ne sont plus celles qui présidaient à la formation du Mouvement des Non Alignés de « l’époque de Bandoung » (1955- 1979). Donner la priorité première dans la phase en cours à l’objectif de mettre en déroute le projet étatsunien de contrôle militaire de la planète. Déjouer les manœuvres politiques de Washington visant à empêcher un rapprochement sérieux entre l’Inde, la Chine et la Russie.
Les forces politiques et sociales qui font obstacle à l’engagement de l’Inde dans les directions mentionnées ci-dessus sont importantes. Elles constituent un « bloc hégémonique » qui rassemble un cinquième de la population – derrière la grande bourgeoisie industrielle, commerçante et financière et les grands propriétaires fonciers, la grande masse des paysans riches et des classes moyennes, la haute bureaucratie et la technocratie. Ces 200 millions d’Indiens ont été les bénéficiaires exclusifs du projet national tel qu’il s’est déployé jusqu’ici. Sans doute dans le moment actuel de libéralisme extrême triomphant ce bloc se fissure, sous l’effet entre autre du coup d’arrêt donné à la mobilité sociale ascendante des classes moyennes inférieures, menacées de précarisation, voire d’appauvrissement sinon de paupérisation. Cette conjoncture offre à la gauche la possibilité de développer des tactiques – si elle sait le faire – susceptibles d’affaiblir la cohérence de ces forces réactionnaires en général, et plus précisément de leur direction compradorisée courroie de transmission de la domination de l’impérialisme mondialisé. Mais elle offre également ses chances à la droite hindouiste – en cas de défaillance de la gauche.
On entend souvent dire en Inde que cette « nation de 200 millions d’individus » - qui constitue à elle seule un grand marché comparable à celui de plusieurs grands pays européens ! – représentait l’avenir du pays, tandis que la majorité des 800 millions d’Indiens misérables constituerait un boulet qu’elle traîne ! Cette opinion réactionnaire, outre son caractère odieux (faut-il donc exterminer les pauvres !), est parfaitement stupide. La « minorité privilégiée» ne l’est que parce qu’elle a accès à l’exploitation des ressources du pays et à la sur exploitation de ses travailleurs majoritaires. La minorité que constitue ce bloc se trouve donc dans une situation qui exclut la reproduction en Inde de ce que fut le compromis historique capital/travail fondateur de l’option social démocrate de l’Occident développé. Et le discours qui assimile le « fordisme périphérique » à celui caractéristique des centres développés procède d’une erreur d’appréciation magistrale de la portée de chacune de ces deux formules : le fordisme occidental associait la majorité des classes travailleuses aux bénéfices de l’expansion capitaliste, celui des périphéries opère au seul profit des « classes moyennes ». L’Inde n’est pas le seul exemple du genre : le Brésil, la Chine aujourd’hui sont dans des situations analogues. La gestion de la cohérence de ce bloc hégémonique par la démocratie politique telle qu’elle est pratiquée en Inde n’atténue pas son contenu de classe réactionnaire. Elle en constitue au contraire le moyen efficace de l’affirmation. Or ce bloc hégémonique est bel et bien « intégré » aux logiques de la mondialisation capitaliste dominante. Et jusqu’à ce jour aucune des forces politiques diverses à travers lesquelles il s’exprime ne les remet en question. On comprendra alors les raisons pour lesquelles le « projet national indien » demeure fragile et vulnérable, incapable à terme de réaliser les objectifs qu’il s’assignerait : faire de l’Inde une « grande puissance moderne capitaliste ».
Cette vulnérabilité se traduit par les comportements opportunistes fréquents de la classe politique indienne, argumentés le plus souvent en termes de « real-politik » à court terme. Cet opportunisme n’est pas seulement destructeur à long terme des conditions de la construction à la fois d’une alternative nationale progressiste et d’une alter mondialisation qui la soutienne, il aveugle ses défenseurs au point de leur faire perdre de vue la vulnérabilité de l’unité indienne et les manœuvres éventuelles de l’impérialisme qui visent à la détruire. Il n’y a pas d’illusions à se faire sur ce terrain. Même si aujourd’hui la diplomatie de Washington choisit – pour un moment et pour des motifs tactiques – de « soutenir l’Inde et son unité», son projet à plus long terme est de démembrer la capacité de ce grand pays de devenir une grande puissance. Or la soumission aux exigences de l’inscription dans l’expansion capitaliste globale renforce les tendances centrifuges. Car cette soumission accuse les inégalités « régionales » de développement. N’entend-on pas déjà les « privilégiés » de Bangalore (favorisés par l’expansion des technologies nouvelles) dire qu’un Karnataka indépendant tirerait de plus grands profits de la mondialisation en cours que l’Etat indien du Karnataka ?
A l’heure actuelle il y a des éléments de politique souveraine en Inde, notamment de politiques industrielles des monopoles industriels privés nationaux, soutenus par l’Etat. Mais rien de plus; les politiques économiques générales demeurent celles du libéralisme, accélérant dramatiquement la paupérisation de la majorité des paysans.
Nepal 2008, une avancée révolutionnaire prometteuse
Saisissant l’occasion d’un voyage en Inde nous avons passé quelques vacances, Isabelle et moi, à Katmandou, capitale du Népal. Haut lieu du tourisme dans l’Himalaya, dont il faut avouer qu’il offre le plus grandiose spectacle de montagne qu’on puisse imaginer. La ville a son charme, en dépit de sa crasse. A l’époque elle était aussi le lieu où finissaient d’agonir les déchets de la drogue. Jeunes, garçons et filles, hippies venus d’Europe, d’Amérique et d’Australie, offraient le spectacle lamentable de leurs maigreurs cadavériques et de leurs teints blafards, gisant dans des bouges crasseux, attendant la fin de leur parcours.
J’avais toujours suivi avec la plus grande attention le combat mené par les maoistes du Népal comme celui des Naxalistes en Inde. Leur stratégie me paraissait la seule capable de répondre au défi central que constitue la question paysanne, indissociable de celle des castes. Au-delà des avancées et des reculs, des erreurs sans doute – que je ne me considère pas capable de juger par moi-même, étranger à ces luttes; et le contraire m’aurait paru relever de l’arrogance pure et simple – je ne voyais pas d’option fondamentale possible autre que la leur : associer la révolution paysanne à l’abolition des castes. La victoire remportée au Népal m’est donc apparue comme l’amorce de grandes avancées révolutionnaires possibles, dans ce pays comme pour le continent indien. Je répondais donc immédiatement à l’invitation que m’adressait le bureau politique du CPML en 2008. A Katmandu j’ai été reçu par le premier ministre Prachandra, par Gajurel, membre du bureau politique (qui a participé par la suite à certaines des rencontres organisées par le FMA/FTM). J’ai pu également faire un tour d’horizon des grandes questions auxquelles leur parti et leur pays sont confrontés, avec les Syndicats, les organisations paysannes (réunies par le service Rural Reconstruction), le Forum des Medias démocratiques, le journal Red Star.
Et je dois dire que les discussions approfondies – et longues – auxquelles j’ai pu participer, avec tantôt des dirigeants et tantôt des militants de base, m’ont appris beaucoup plus que ce que je pouvais en attendre. Mais lorsqu’en Inde – à Hayderabad, à Delhi, à Kolkata- je tentais d’en reprendre le fil, je me suis le plus souvent heurté à un mur de refus absolu de la part de beaucoup, même parmi des dirigeants du CPM indien.
Ce qui suit est donc de la nature d’un « rapport de mission » que je soumettais aux responsables du Parti.
Une armée de libération qui soutient une révolte généralisée de la paysannerie, parvient aux portes de la capitale dont le peuple se soulève à son tour, chasse le gouvernement royal en place, accueille en libérateur le Parti Communiste (maoïste), dont l'efficacité de la stratégie révolutionnaire n’est plus à démontrer. Il s’agit là de l’avancée révolutionnaire victorieuse la plus radicale de notre époque, et, à ce titre, la plus prometteuse. On imagine – pour la comparaison – les FARC de Colombie parvenus à mobiliser l’ensemble de la paysannerie du pays (impossible à imaginer), articulant leur victoire à un soulèvement populaire urbain chassant Uribe de Bogota (tout également impossible à imaginer), permettant ainsi, aux FARC de diriger le nouveau gouvernement révolutionnaire !
Cette victoire au Népal a créé les conditions d’un premier succès, celui d’une révolution nationale, populaire et démocratique, qualifiée de révolution antiféodale/anti-impérialiste par le PC (maoïste) lui-même. En effet la révolte urbaine généralisée, associant classes populaires et classes moyennes, a contraint tous les partis politiques de la place à se proclamer à leur tour « révolutionnaires/républicains ». Ce à quoi ils n’avaient jamais pensé quelques semaines encore avant la victoire des Maos, ayant fait l’option du « combat pacifique », de la voie « réformiste » et investi leurs espoirs dans des « élections ». L’autre parti communiste – l’Union des Communistes marxistes léninistes – avait lui-même rejoint le camp des réformistes et dénoncé « l’aventurisme » des Maos.
Le Parti communiste (maoïste) a choisi délibérément de passer un accord de compromis avec les partis en question (le Congrès du Népal, l’UCML et d’autres), estimant qu’ils avaient regagné par leur ralliement à la révolution un minimum de légitimité qui ne pouvait être contestée dans la foulée.
Un compromis – qualifié « d’accord de paix » par les instances de l’ONU qui l’ont préconisé – qui a transféré à une Assemblée Constituante le soin de rédiger la nouvelle constitution républicaine démocratique et populaire. Ces élections, pluri partistes, ont donné aux Maos la première place dans la constitution de la coalition victorieuse (confiant ainsi la responsabilité de la primature à leur dirigeant « Prachanda »). A l’Assemblée siègent pour la première fois dans l’histoire du pays et de toute la région du sous continent indien d’authentiques élus du peuple, paysans pauvres, travailleurs de l’informel urbain, femmes du peuple.
Des défis majeurs pour l’avenir
L’accord de compromis ne règle pas les problèmes à venir, au contraire il en révèle toute l’ampleur. Les défis auxquels les forces populaires révolutionnaires sont désormais confrontées sont gigantesques.
La réforme agraire
Le soulèvement paysan a été le produit de l’analyse correcte de la question agraire faite par les Maos et des conclusions stratégiques, également correctes, qu’ils en ont tiré : la grande majorité de la paysannerie, constituée de sans terre (souvent Dalits dans certaines régions du pays), de fermiers/métayers sur-exploités, de minifundiaires pauvres, pouvait être organisée dans un front uni et passer à la lutte armée, à l’occupation des terres (y compris en donnant aux Dalits l’accès à celle-ci, refusé par le système des castes en Inde), à la réduction des rentes foncières payées aux propriétaires etc. Le soulèvement s’est, pour ces raisons, progressivement généralisé à travers le pays, et son armée, organisée par les maos, a infligé des défaites à l’armée de l’Etat. Mais il est vrai qu’au moment où la révolte dans la capitale ouvrait ses portes au Parti Communiste (maoïste), l’armée populaire n’était pas (ou pas encore) parvenu à désintégrer celle de l’Etat, fortement soutenue et équipée par le gouvernement de Delhi et les puissances impérialistes. Dans le moment actuel de « compromis » deux lignes sont avancées par forces politiques associées et représentées dans l’Assemblée : (i) la ligne défendue par les Maos, celle d’une réforme agraire révolutionnaire radicale, garantissant l’accès au sol (et aux moyens nécessaires pour en vivre) à toute la paysannerie pauvre (la grande majorité), sans néanmoins toucher aux propriétés des paysans riches; (ii) la ligne, imprécise, défendue par d’autres partis d’une réforme « modérée », exigeant de surcroit, avant que la loi n’en détermine les contours, le retour de l’ordre ancien dans les régions libérées par la révolte paysanne.
L’avenir des forces armées
Les deux forces armées coexistent dans le moment actuel. Une coexistence qui ne saurait évidemment être perpétuée indéfiniment. Le Parti Communiste (mao) suggère leur fusion. Ses adversaires craignent (ils le reconnaissent publiquement) que celle-ci conduirait les soldats de l’Armée de l’Etat à être « gangrenés » par l’idéologie mao ! mais ils ne proposent rien, et n’osent pas exiger la dissolution de l’Armée populaire.
Démocratie bourgeoise ou démocratie populaire ?
La question est majeure et anime tous les débats à l’Assemblée Constituante, dans les partis politiques, dans les organisations populaires de paysans, de femmes, d’étudiants, dans les syndicats et les associations diverses dans lesquelles se retrouvent principalement les couches politisées des classes moyennes. Il y a dans la société des défenseurs de la formule conventionnelle de la démocratie, réduite au pluripartisme, aux élections, à la séparation formelle des pouvoirs (entre autre à l’indépendance du judiciaire), à la proclamation des droits humains et politiques fondamentaux. Telle est d’ailleurs la formule générale dans laquelle l’idéologie dominante à l’échelle mondiale, relayée par les médias majeurs (entre autre eux des pays occidentaux) tente d’enfermer le débat. Les maos font observer que les droits fondamentaux sur lesquels repose la « démocratie » proposée placent le respect de la propriété privée au sommet de la hiérarchie des droits dits humains. En contrepoint les Maos défendent la priorité des droits sociaux sans la mise en œuvre effective desquels aucun progrès social n’est possible : droit à la vie, à l’alimentation, au logement, au travail, à l’éducation, à la santé. La propriété privée n’est pas « sacrée », son respect trouve sa limite dans les exigences de la mise en œuvre des droits sociaux. Autrement dit les uns défendent le concept de démocratie dissociée des questions du progrès social (le concept bourgeois et dominant dit de « démocratie »), les autres celui de la démocratie associée au progrès social.
Le débat – au Népal – n’est pas confus, mais il est souvent polémique. Les défenseurs de la « démocratie à l’occidentale » comptent dans leurs rangs d’authentiques réactionnaires, qui, hier encore, ne protestaient guère contre l’autocratie royale, ou se contentaient de protestations mineures, souhaitant être associés davantage à celle-ci. Mais ils comptent dans leurs rangs également des démocrates sans doute sincères mais peu sensibles aux misères réelles dont souffrent les classes populaires. Les ONG de « défense des droits démocratiques », mobilisées en masse dans ce cadre, largement soutenues par l’extérieur, plaident la cause « modérée » comme elles le peuvent. Les unes se contentent de dire que la démocratie conventionnelle et limitée vaut mieux que rien, comme si davantage était impossible. Les autres dressent un procès d’intention aux Maos, « communistes invétérés », « staliniens », « totalitaires », imitateurs du modèle d’autocratie chinoise etc.
Les Maos ne se défendent pas mal, face à ces attaques pernicieuses. Ils rappellent qu’ils ne récusent pas la propriété privée paysanne, artisanale et même capitaliste, nationale ou étrangère. Sans pour autant s’interdire la nationalisation si l’intérêt national l’exige (interdisant aux banques étrangères d’imposer l’intégration du pays au marché financier globalisé). Ils ne remettent en question que la propriété foncière « féodale », dont les bénéficiaires avaient été les clients des rois successifs, autorisés à déposséder les communautés paysannes. Ils ne récusent pas d’avantages les droits personnels et l’indépendance de la justice chargée d’en garantir le respect. Ils ajoutent à ce programme, sans le réduire, en invitant l’Assemblée Constituante à formuler non seulement les grands principes des droits sociaux, mais encore les formes institutionnelles nécessaires à leur mise en œuvre. La démocratie populaire qu’ils définissent de cette manière reste, bien entendu, à inventer progressivement, par le moyen de l’intervention à la fois des classes populaires s’organisant par elles mêmes et de l’Etat.
Evidemment il n’existe pas de « garantie » protégeant l’avenir de risques de dérapage. Soit dans le sens d’une autocratie du pouvoir de l’Etat. Soit dans celui non moins réel, d’un alignement opportuniste sur ce qui paraît être le « possible » dans l’immédiat, acceptant par là même le ralliement des Maos à la ligne « modérée » de leurs concurrents. Mais de quel droit condamner à l’avance l’expérience, quand on sait que les questions soulevées ici sont l’objet de débats sérieux au sein du parti ? Et que la pluralité des opinions y est admise ? Les Maos du Népal ont développé une vision innovatrice de la question du socialisme. Ils s’abstiennent de réduire la « construction du socialisme » à la réalisation même de l’ensemble de leur programme actuel maximal (réforme agraire radicale, Armée du peuple, démocratie populaire). Ils qualifient ce programme de « national populaire démocratique », ouvrant la voie (mais pas plus) à la longue transition (séculaire) au socialisme. Ils n’utilisent pas l’expression de « socialisme du XXIe siècle ».
La question du fédéralisme
La géographie physique et humaine des vallées de l’Himalaya s’exprime par l’extrême diversité des communautés paysannes du Népal. Il ne s’agit pas de deux, trois ou quatre « ethnies », mais d’une centaine dit-on de communautés, parentes certes par la langue (népali ou tibétain) et la religion (hindouiste ou bouddhiste), mais néanmoins fières de leur particularité. Les peuples de ces communautés aspirent à récupérer l’usage de leurs terres, expropriées par les clientèles des généraux conquérants au service des rois, à la reconnaissance de leur dignité et à l’égalité de traitement. Mais ils ne nourrissent aucune aspiration à la sécession. La formule de la République Fédérale, prônée par les maoïstes, peut certainement répondre aux demandes des peuples népalais. Elle n’en comporte pas moins le danger d’être mobilisée par les adversaires du pouvoir central, le cas échéant.
La question de l’indépendance économique du pays
Le Népal est classé par les Nations Unies dans la catégorie des « pays moins développés ». L’administration « moderne » de l’Etat et des services sociaux, les travaux d’infrastructure dépendent de ce fait de l’aide extérieure. Le gouvernement en place est conscient semble-t-il de la nécessité de se libérer de cette dépendance extrême. Mais il sait que celle-ci ne peut être que graduelle. La souveraineté alimentaire ne constitue pas au Népal le problème majeur, bien que l’autosuffisance dans ce domaine soit associée à des rations alimentaires souvent déplorables. L’organisation de réseaux de commercialisation plus efficaces et moins coûteux pour les producteurs paysans et les consommateurs urbains fait par contre problème, car elle met en jeu les intérêts des intermédiaires. Celle de la petite production mi artisanale, mi industrielle capable de réduire la dépendance des importations exigera des efforts difficiles et du temps pour donner des résultats convenables. Le discours maoïste sur un modèle de développement « inclusif » (« inclusive » en anglais), c'est-à-dire bénéficiant directement et à chacune des étapes de son déploiement aux classes populaires, par opposition au modèle « indien » de croissance associée à un modèle social « excluant » (« exclusive ») c'est-à-dire ne bénéficiant qu’à 20% de la population, et condamnant les autres – 80% - à la stagnation quand cela n’est pas la paupérisation, témoigne d’une option de principe qu’on ne peut que soutenir. Sa traduction en programmes de mise en œuvre effectifs reste à être formulée.
Qui l’emportera ?
Le Népal révolutionnaire se heurte à l’hostilité féroce de son voisin majeur, l’Inde, dont la classe dirigeante craint les effets de contagion. La révolte endémique des Naxalites indiens pourrait, en s’inspirant des leçons des victoires remportées au Népal, remettre sérieusement en cause la stabilité des modes d’exploitation et d’oppression en vigueur dans le sous continent indien.
Cette hostilité ne doit pas être sous estimée. Elle constitue l’une des raisons du rapprochement militaire entre l’Inde et les Etats Unis. Elle mobilise des moyens matériels politiques considérables. Elle finance entre autre la constitution d’une « alternative » hindouiste politique, sur le modèle du BJP indien, l’analogue de l’Islam politique du Pakistan et ailleurs ou du Bouddhisme politique du Dalai Lama et d’autres. Le soutien des Etats Unis et autres puissances occidentales – la Grande Bretagne en particulier – s’articule sur ces projets réactionnaires. La cristallisation d’un hindouiste politique népalais puissant aurait ses chances si les réalisations – même modestes – du nouveau Népal venaient à piétiner trop longtemps. L’intervention extérieure pourrait alors également mobiliser les réactionnaires népalais et susciter même des mouvements « sécessionnistes ». L’utilisation de l’aide extérieure, toujours conditionnelle même si on ne l’avoue pas, et les discours démagogiques concernant les "droits de l’homme » et la démocratie, que les réseaux d’ONG alimentent, trouvent leur place dans cette stratégie de l’ennemi.
Le compromis en vigueur retarde la mise en œuvre du programme de réformes radicales qui sont à l’origine de la popularité des maos. Il encourage certaines tendances - dans les rangs de la direction politique elle-même – à vouloir s’en tenir à ce que ce compromis permet, préparant ainsi le terrain à la contre offensive de la réaction. Mais il n’y a pas lieu de désespérer. Les Maos répètent publiquement que les classes populaires ont le droit de rester mobilisées et de poursuivre leur combat pour la réalisation de leur programme, quels que soient les résultats des délibérations de l’Assemblée Constituante. Les Maos ne sont pas tombés dans le piège de l’électoralisme. Ils distinguent soigneusement ce qu’ils appellent leur base sociale (« social constituency »), constituée de la majorité (les paysans pauvres, les travailleurs urbains des classes populaires, les étudiants et les jeunes, les femmes, les segments patriotes et démocratiques des classes moyennes) de leur base électorale (« electoral constituency ») qui, comme toutes les bases électorales reste volatile. Construire cette base sociale populaire dans un bloc social organisé dominant, alternatif au bloc féodal – compradore du pouvoir renversé, constitue l’objectif du combat de longue haleine du Parti Communiste (maoïste).
Je n’en dirai pas davantage. Bien entendu je suis autant que possible les évolutions de la situation, j’enregistre ce qui peut apparaître comme des reculs, mais je garde confiance dans l’avenir des luttes de ce beau pays de l’Himalaya. Je passe sur les deux magnifiques randonnées qu’Isabelle et moi avons fait, aux pieds (c’est-à-dire à 3500 mètres !) de l’Anapurna et de l’Everest.
Le Sri Lanka
L’occasion m’a été donnée de faire la connaissance du Sri Lanka en 1976. J’étais invité au Sommet des Non Alignés qui se tenait dans sa capitale Colombo. Le Forum a toujours prêté beaucoup d’attention aux évolutions du « non alignement », et le Secrétariat du Mouvement nous a fréquemment « consulté », pour ce que ce terme peut vouloir dire. Mais, comme on le sait, le NAM (Non Aligned Movement) n’est jamais parvenu à se constituer un secrétariat permanent véritable. Peut-être ne l’a-t-il pas voulu, pour éviter de donner l’occasion à ses contradictions internes d’apparaître au grand jour. Et peut être a-t-il fait, de ce point de vue, un choix raisonnable. Mais en contrepartie ses conférences ministérielles et ses Sommets n’ont jamais été suffisamment préparés.
Quelques bons secrétariats nationaux ont plus ou moins compensé cette faiblesse. C’était le cas du secrétariat indien qui, à plusieurs occasions, m’a invité à venir discuter de quelques uns des grands problèmes du moment. Dernier en date, en février 1998, une séance de travail sur la crise financière de l’Asie du Sud est, à laquelle participaient quelques uns des plus grands noms de la réflexion économique et politique en Inde. A cette occasion j’ai proposé quelques éléments de réflexion destinés à réanimer le Mouvement en conservant son nom mais en le complétant pour en adapter le sens à la situation nouvelle : Non Alignment on Globalisation (Non alignement sur la mondialisation). J’avais eu d’autres occasions de discuter de ces problèmes avec des responsables chinois - un groupe composite de l’Académie, du parti et du Gouvernement -, en réponse à la question qu’ils m’avaient posée : y-a-t-il un dénominateur commun minimal qui permettrait de reconstituer un front des pays du Sud (Etats et « peuples ») contre l’hégémonisme américain ? En Afrique, le Zimbabwe ayant eu la responsabilité de préparer l’un de ces Sommets, Nathan Shamuyarira, alors Ministre des Affaires étrangères, m’avait invité à discuter avec lui de la « crise » du Mouvement et des exigences de son adaptation aux changements mondiaux.
Le Sommet de Colombo de 1976 se situait au lendemain de la proposition d’un « Nouvel Ordre Economique International » présentée par le Mouvement et les 77 aux instances de l’ONU, CNUCED en particulier. Nous avions donc constitué au sein du Forum naissant - et de l’IDEP à l’époque - un groupe de discussion auquel j’avais soumis un « working paper ». Le Secrétariat du NAM m’avait demandé de venir exposer le contenu de ce document à Colombo à un groupe d’experts et de ministres chargés à leur tour d’en informer le Sommet. Indira Gandhi, qui était venue à l’improviste entendre les conclusions du groupe - à la fin d’une longue séance de huit heures de discussions peut être - m’avait fait l’impression, comme à tout le monde je crois, d’une femme politique de la plus grande intelligence. Trois ou quatre questions brèves mais cruciales, formulées sur le champ et deux ou trois commentaires aussi brefs mais remarquables faisant ressortir les faiblesses ou les contradictions des discours sur le sujet. Ce Sommet a été pour moi d’un intérêt extrême par tout ce que j’ai pu apprendre en discutant avec les uns ou les autres. Mais ses résultats ne pouvaient être autres que l’adoption du projet de « Nouvel Ordre International » dont j’estimais nulles les chances d’être accepté par les puissances occidentales. Il s’agissait d’un vœux pieux, traduisant le souhait des classes dirigeantes de voir les centres capitalistes s’ajuster aux exigences de la poursuite du modèle populiste des périphéries, dont le dynamisme commençait à s’essouffler. L’histoire m’a hélas vite donné raison sur ce point. J’opposais à cette option stratégique celle d’un programme qui mettrait l’accent sur des réformes internes élargissant l’espace d’intervention des classes populaires, susceptible par là même de renforcer l’autonomie du tiers monde et sa capacité de négocier avec le Nord en position plus forte. J’exprimais cette proposition dans les termes les plus acceptables possibles pour l’audience.
Je saisissais l’occasion de mon invitation pour prolonger mon séjour au Sri Lanka et faire connaissance, après le Sommet, des intellectuels critiques de ce pays. Beaucoup d’entre eux étaient alignés sur la stratégie populiste de la gauche du pays - « ouverture et croissance accélérée (avec une figure humaine comme on dira plus tard) associée à des programmes sociaux (éducation et santé en particulier) vigoureux ». Mais déjà certains voyaient les contradictions et limites de cette stratégie, le risque d’enlisement et avec lui d’explosion. L’histoire leur a donné raison : quelques années plus tard le « miracle Sri lankais » (encore un miracle de la Banque Mondiale qui a conduit au désastre) prenait fin et les classes dirigeantes aux abois choisissaient de dévoyer la protestation populaire en organisant le conflit ethnique dont le pays n’est jamais sorti depuis.
L’ASIE DU SUD-EST
Des pays en voie d’émergence ?
Les fonctions attribuées à certains pays d’Asie ne sont pas différentes de celles des colonies d’Afrique soumises au pillage de leurs ressources. L’Indonésie de Suharto et d’aujourd’hui demeure une colonie de pillage de la forêt en particulier. Et le discours de la Banque Mondiale traduisant les taux de croissance respectables associés à ce pillage en indices d’« émergence » relève de la plaisanterie de mauvais goût. Je ne crois pas que le sort réservé à des pays que je ne connais pas autrement que par mes lectures (Myanmar, Laos, Cambodge) soit autre.
Les gigantesques explosions de colère populaire qui ont chassé Suharto en Indonésie, Marcos aux Philippines, comme Moussa Traoré au Mali n’ont pas changé la donne. Les classes populaires n’étaient pas préparées à faire face avec efficacité au défi que constitue la sortie de leur pays du statut de colonie de pillage. Mais la responsabilité majeure des opinions dans les pays nantis d’Occident ne saurait être gommée. Les dictatures ont été soutenues jusqu’au dernier jour par les puissances impérialistes et la répression criminelle à laquelle elles se livraient n’était pas l’objet de protestions visibles en Europe et aux Etats Unis. Après que ces dictatures aient été renversées par leurs peuples et eux seuls, les puissances occidentales ont persisté par leurs interventions économiques, financières et politiques dans leur projet visant à maintenir ces pays dans leur statut misérable, par Banque Mondiale, FMI et Union Européenne interposées. Cette politique criminelle n’est pas davantage l’objet de protestations visibles des opinions, qui se laisse berner par la rhétorique creuse de la « démocrate » dont la page aurait été ouverte. Quelques écologistes signalent ici ou là les effets négatifs à l’échelle planétaire de la destruction des ressources naturelles en question. Mais guère plus.
La Thailande
En Thaïlande j’étais attendu en 1973 par une bonne équipe (Khien Theeravit, Suthy Prasartset et autres). La Thaïlande n’est certainement pas exclusivement un paradis du tourisme sexuel pour Européens, Américains et Japonais, ni seulement non plus un pays de plages magnifiques ( où nous avons passé quelques jours agréables je reconnais). C’est aussi celui d’un peuple ouvert, actif et combatif dont je pouvais commencer à mieux comprendre la culture « indochinoise » - un amalgame d’éléments de civilisations venues de l’ouest et du nord - grâce à mes amis locaux. Un amalgame réussi sur certains plans à mon avis, plus douteux sur d’autres à mon goût personnel, et à celui d’Isabelle. Les palais et ensembles de pagodes nous sont apparus trop tarabiscotés, un peu style « caravansérail ! ». A Bangkok on admire les canaux, mais tous les visiteurs ne voient pas toujours la misère du peuple qui y circule et souvent les habite.
Car en dépit du succès économique du système - jusqu’à la crise financière qui le frappe depuis 1997 - les inégalités sociales n’ont cessé de s’aggraver. Et on le voit. Aucune statistique n’est nécessaire pour vous en convaincre dès lors que vous avez visité le pays à plusieurs reprises au cours des vingt cinq dernières années - ce qui est mon cas. Le plus beau succès de ce « miracle » est constitué par les encombrements de la circulation automobile. La ville - charmante à sa manière au départ - a été massacrée par la percée de gigantesques autoroutes urbaines, de la laideur qu’on peut imaginer, aggravée par l’agressivité d’une publicité de mauvais goût style US. Mais ces voies de communications encerclent des îlots populaires abandonnés à leur misère - sans rues, ni trottoirs dignes de ce nom. Les bourgeois et les classes moyennes « consumistes » - la base sociale du régime - n’en ont que faire. Ils ne circulent jamais à pied, toujours sur les autoroutes (en dépit de leur encombrement) pour se rendre d’un îlot forteresse - celui de leurs logements, villas-palais des plus riches ou ensembles d’immeubles de standings adaptés aux revenus des classes moyennes, protégés par des murs et des gardiens armés - à un autre îlot forteresse - le centre ville des affaires. Cela prend toujours des heures entières... à tel point que les usagers ont inventé un système de toilettes ambulantes qu’on transporte dans le véhicule !
La Thaïlande - en dépit de l’horreur de sa classe bourgeoise compradore dominante - dispose d’atouts importants à mon avis. C’est une nation véritable, qui de surcroît a eu la chance de n’avoir pas été traumatisée par la colonisation. Donc ici pas de discours névrotiques concernant l’affirmation de « l’identité ». Il y a la classe dirigeante qui ne cache pas son adhésion aux richesses que le capitalisme lui offre sans bien entendu faire la moindre place aux valeurs démocratiques. Il y a les classes populaires qui savent parfaitement qu’elles n’ont rien à attendre du système et, dans la mesure de leurs moyens, le combattent. L’intelligentsia qui se range aux côtés du peuple est présente, l’a toujours été dans les temps modernes. Elle a fourni les cadres antifascistes de l’armée, ceux du parti communiste, des guérillas maoistes. Elle fournit maintenant ceux d’un mouvement démocratique puissant, qui associe la critique des options capitalistes de la classe dirigeante et du système dominant mondialement et régionalement à des propositions sociales progressistes et à leur gestion démocratique.
C’est probablement cette présence active d’une intelligentsia moderne et critique qui explique la place importante que le mouvement étudiant continue à occuper dans la vie du pays, faisant contraste avec la situation dans beaucoup de pays du tiers monde, caractérisée par une forte dégénérescence politique et culturelle du monde universitaire et étudiant. La « crise financière », survenu en 1997, n’a donc pas été une surprise pour les analystes du groupe de travail du Forum. Sept ans plus tôt, dans une étude publiée par notre Forum, l’analyse des contradictions du « miracle » conduisait à un pronostic de crise qui, jusque dans le détail, a été confirmé par la suite. Je suis certainement fier de ces collègues, dont les plus célèbres concurrents - experts de la Banque Mondiale et autres - n’auraient jamais été capables de comprendre la finesse de l’intelligence.
Je suis comme tout le monde la bataille que se livrent en Thailande les « chemises jaunes », qui mobilisent les classes moyennes comprador ouvertement anti démocratiques et les « chemises rouges » qui défendent les intérêts des classes populaires, quand bien même la direction politique de leur mouvement pourrait-elle être l’objet de critiques. Mais aucune surprise : les médias occidentaux prennent parti contre la démocratie, même électorale, lorsque les résultats qu’elle donne ne conviennent pas aux monopoles impérialistes.
La Malaisie
La Malaisie que j'ai visité à plusieurs reprises à partir de 1973 a expérimenté au cours du dernier quart de siècle un développement capitaliste de même nature que celui de la Thaïlande, avec non moins de « succès » (selon les critères de l’opinion conventionnelle dominante, ceux de la Banque Mondiale) ou de faiblesses, brillamment mises en relief par ses intellectuels critiques ( entre autres Jomo Sundaram et Hussein Ali).
Mais il était évident - pour moi tout au moins - que la Malaisie ne bénéficie pas des avantages de la Thaïlande. Ici point de nation au sens fort du terme, mais seulement un pays partagé entre différentes « communautés ». Celle constituée par les Chinois monopolise en fait l’esprit d’entreprise (capitaliste) et fournit la majorité des travailleurs réellement qualifiés, celle des Malais le pouvoir politique. Cela fonctionne assez bien pour autant que les intérêts de la classe dirigeante politique et ceux de l’entreprise capitaliste convergent. Ce qui a été le cas jusqu’ici, l’intervention active de l’Etat s’étant assignée l’objectif de soutenir l’accumulation privée. Il n’empêche que les Chinois de Singapour, qui constituent dans cette ville l’écrasante majorité de la population, ont jugé plus efficace de se séparer de l’ancienne Malaisie pour constituer leur propre pouvoir et faire de cet Etat-cité une métropole industrielle et financière de la région.
Si la crise devait durer et s’approfondir, si le capital international dominant parvenait à imposer ses vues, c’est à dire à forcer un « retrait de l’Etat » au nom des principes du néolibéralisme mondialisé - ce qui ferait l’affaire des multinationales et de la bourgeoisie chinoise compradore, mais non celle de la classe dirigeante politique malaise - l’unité du bloc local dominant pourrait être sérieusement menacée. Ces tensions internes pourraient devenir d’autant plus dangereuses que les luttes sociales seraient appelées à se radicaliser. Comment les paysans malais, les classes « féodales » qui les encadrent souvent, les prolétaires des villes (souvent Chinois et Indiens) et des plantations, les couches moyennes constituées au sein de toutes les communautés, réagiront- elles à ces défis nouveaux ? Difficile de le dire, mais l’expérience de l’histoire nous enseigne que le recours au « communautarisme », voire au fondamentalisme islamique pour les Malais, peut constituer le moyen par lequel certaines forces politiques pourraient espérer fonder le renouvellement d’une légitimité perdue.
L’analyse de la crise en cours - qui n’est pas à mon avis, une crise « conjoncturelle » appelée à être surmontée au bénéfice d’une reprise du modèle qui a commandé la croissance des vingt cinq dernières années, mais le signal que celui-ci a épuisé son potentiel - doit retenir l’attention de toutes les forces progressistes et démocratiques de la Malaisie; et elles existent, fort heureusement, en dépit de la répression qui a accompagné le « miracle » encensé par la Banque Mondiale. Les illusions de celui-ci dissipées, on pourra voir fleurir à nouveau ces forces. Dans l’immédiat après guerre l’axe principal autour duquel elles s’étaient cristallisées combinait les tâches de la lutte pour l’indépendance nationale et celles de la révolution socialiste, selon le modèle du communisme de l’époque. La défaite de ce projet - commune à toute l’Asie du Sud Est, Viet Nam, Cambodge et Laos exceptés - n’a pas fait disparaître à jamais ce qu’il avait semé dans les peuples de la région : l’aspiration double à la liberté et à la justice sociale. Bien entendu un « remake » du passé n’est pas la réponse au défi nouveau, opérant dans des conditions locales et mondiales qui n’ont pas grand’chose à voir avec celles qui caractérisaient l’après guerre. Fort heureusement personne n’y pense et il n’y a pas de nostalgie de ce passé (comme il en existe peut être encore aux Philippines). Difficile de dire alors comment pourrait se recristalliser un programme de démocratisation et de progrès social efficace pour la période à venir.
Néanmoins la Malaisie, comme la Thailande, sont présentées aujourd’hui, rapidement, comme des pays émergents. J’exprimais des réserves à cet endroit. Le modèle de délocalisation industrielle dont ces pays bénéficient, dit-on, n’est pas synonyme de construction d’un système productif industriel autonome et intégré. Et le qualificatif « d’ersatz capitalism » auquel je faisais référence demeure jusqu’à ce jour correct.
Dans les rencontres récentes organisées par le FMA/FTM j’ai eu la possibilité de discuter de ces questions avec de nouveaux acteurs malaisiens, Francis Loh, Tian Chua, Choo Chon Kai, militants des nouveaux partis politiques (le Parti Sosialis et le People’s Justice Party), aux côtés de mes anciennes connaissances (Jomo Sundaram et Hussein Ali). Ces échanges de vues m’ont beaucoup appris sur le réveil de luttes prometteuses dans ce pays.
Les Philippines
Des contre-temps successifs avaient toujours retardé mes voyages aux Philippines jusqu’en 1997. J’ai enfin pu répondre à une invitation qui m’était adressée par les théologiens de la libération. George Aseniero, à l'époque coordinateur des activités du Forum pour l’Asie du Sud est et de l’Est, est lui même philippin, et j’avais eu l’occasion de discuter des problèmes de ce pays avec lui, bien entendu, mais aussi avec Renato Constantino - figure de proue du renouveau progressiste de l’après guerre - avec son beau fils qui a été actif dans la chute de Marcos, Randolf David, comme avec Francisco Nemenzo et d’autres, rencontrés dans nos groupes de travail.
L’histoire des Philippines est tragique. Avec humour, les Philippins la résument en une phrase : « 400 ans dans un couvent espagnol, 40 ans dans une comédie musicale de Hollywood, 4 ans dans un camp de concentration japonais ». J’ajouterai : « balancés dans la mondialisation capitaliste au terme de cette glorieuse préparation ». La dictature sanglante et corrompue à l’extrême de Marcos, mise en place et soutenue par Washington - qui n’avait alors jamais pensé aux violations des droits de l’homme et à l’absence de toute forme élémentaire de démocratie qu’elle représentait - a fini quand même pas être abattue. Pour l’essentiel par une rébellion urbaine, organisée par le « nouveau mouvement social », une combinaison d’organisations populaires de défense de la démocratie, de groupes écologistes, féministes, religieux (appartenant au courant de la théologie de la libération). Que la bourgeoisie compradore locale dominante et derrière elle la diplomatie des Etats Unis soient parvenues à contenir ce mouvement par le moyen de son ralliement autour de la personnalité douteuse de madame Aquino, sinon de le manipuler, ne fait pas l’ombre d’un doute.
C’est pourquoi une autre fraction de la gauche historique du pays, celle qui avait pris l’initiative de conduire la guérilla rurale sous la direction d’un parti communiste, plus ou moins classique, évoluant vers le maoïsme à partir des années 1960, est demeurée sévèrement critique à l’égard de cette « nouvelle gauche », passablement hétéroclite, sans doctrine affirmée, qu’elle accuse même d’être fondée pour l’essentiel sur les classes moyennes, de n’avoir pas de stratégie et partant d’être manipulée par les classes dirigeantes locales et Washington. Cette guérilla, installée dans les montagnes de l’île de Luzon, n’a jamais pu en être chassée; elle continue. A se survivre à elle même sans perspective de pouvoir libérer le pays - ses villes et ses campagnes des plaines riches - disent les défenseurs de la nouvelle stratégie urbaine.
J’ai entendu les deux points de vue, défendus par des militants pour lesquels je garde la plus haute estime. Les arguments des uns et des autres sont solides, comme finalement les critiques qu’ils s’adressent mutuellement. Je ne suis pas d’un tempérament de « donneurs de leçons » - comme hélas il y en a trop. Je me suis donc toujours gardé de « trancher » en faveur des uns ou des autres, et respecte toujours leurs opinions et leurs qualités de courage. Je me suis donc toujours contenté de dire ce que je pense réellement, et que je souhaite : ne serait-il pas possible de surmonter les insuffisances des uns et des autres - à supposer que les points cruciaux des critiques mutuelles qu’ils s’adressent soient corrects, ce que je crois, par un rapprochement, plutôt que de poursuivre une polémique qui flatte l’entêtement mutuel ?
Manille est une catastrophe comme Bangkok : percées d’autoroutes urbaines, encerclant des bidonvilles épouvantables, quartiers bourgeois organisés en forteresses, circulation démentielle etc... Ce qui reste de la vieille ville coloniale espagnole - minuscule à l’échelle de l’agglomération de Manille-Métro - est fort beau et donne la nostalgie... du couvent espagnol.
La révolte des « Moros » - les Musulmans de Mindanao - n’a pour moi pas beaucoup de sens. Les Moros ne sont victimes d’aucune discrimination. L’idée que parce que Musulmans ils doivent disposer d’un Etat indépendant qui leur soit propre ne peut convaincre que ceux qui acceptent le discours idéologique de l’islamisme et des « communautarismes ». Il s’agit donc d’un mouvement manipulable, et probablement manipulé (par Washington). La petite guerre qu’il conduit n’oppose finalement guère que des bandits criminels du côté Moro et l’armée brutale d’un système qui, par nature, est incapable de répondre correctement à un défi de ce genre. Ce qui fait bien l’affaire de ceux qui veulent tirer les marrons du feu. Encore une fois Washington.
L’Indonésie
L’Indonésie était pour moi un pays pratiquement interdit depuis 1966. J’avais connu des responsables du parti communiste aux débuts des années 1960 comme il m’était arrivé d’entendre des fonctionnaires du régime de Soekarno dans les rencontres du mouvement des non alignés. Les rapports qu’entretenaient ces deux forces dominantes issues de la guerre de libération me rappelaient ce qui se passait en Egypte à la même époque. Pour les communistes l’option était : s’aligner sur le populisme du régime ou tenter sérieusement de le dépasser ? Et dans ce dernier cas par quels moyens ? Soekarno me rappelait beaucoup Nasser : anticommunistes fondamentaux, ces deux chefs d’Etat cherchaient à contre balancer l’influence de la gauche populaire par des moyens fort semblables - dépolitiser par l’interdiction du débat, corrompre et flatter les penchants de la petite bourgeoisie sur laquelle leur pouvoir était fondé, encourager les courants réactionnaires notamment de l’islamisme. Sauf que le parti communiste indonésien était considérablement plus puissant que l’égyptien et de ce fait s’était imposé comme un partenaire à part entière, reconnu légalement quand bien même il était l’objet d’une répression sournoise. D’une certaine manière la Syrie et l’Irak se situaient entre le modèle égyptien et celui de l’Indonésie. Dans tous les cas le jeu que ces directions populistes anticommunistes croyait subtil s’est retourné contre elles : elles ont fini par être abattues par les forces de droite, soutenues par les interventions impérialistes. En Indonésie, précisément parce que le parti communiste était puissant, le renversement du populisme de Soekarno a exigé un bain de sang sans pareil dans l’histoire contemporaine. Suharto n’a pas agi seul dans cette affaire; les islamistes y ont contribué mais surtout la CIA qui a planifié scientifiquement le massacre de 500.000 personnes au moins - hommes, femmes, enfants et vieillards. Aujourd’hui qu’il est question de mettre en place un « tribunal international » pour ce genre de crimes le premier accusé devrait être le gouvernement de Washington. Mais bien entendu il n’en est pas question, comme on n’imagine pas le Président des Etats Unis présentant ses excuses au peuple indonésien, ce qui pourtant serait la moindre des choses. Parmi les criminels de notre époque ce « tribunal international » ne jugera jamais que ceux qui n’ont pas donné pleine satisfaction aux maîtres impérialistes.
Je tentais néanmoins, en 1973, de prendre contact avec quelques survivants qui n’avaient pas rallié la dictature combinée de Suharto et de Washington après la chute de Soekarno en 1966. Ce fut très difficile tant l’horreur du massacre proche et la terreur - entre autre par la pratique systématique de la torture au moindre « soupçon » (sur la base de listes fournies par les Américains) - paralysaient les individus dispersés. C’est dans ces conditions que je fis la connaissance de personnes dont aujourd’hui il m’est possible de révéler les noms, après la chute de Suharto. Le principal d’entre eux était Adi Sasono, à l’époque combattant de la démocratie et de la justice sociale, critique de la stratégie de développement capitaliste dépendant prônée par Washington via la Banque Mondiale. Mais progressivement Adi Sasono s’est rapproché du régime, et singulièrement de Habibie, qui a pris un moment la succession de Suharto. Il n’est pas sans importance que Habibie se soit proclamé le protecteur des islamistes. C’était la condition que Washington posait pour le soutenir et par ce moyen tenter de stopper l’élan populaire qui a mis un terme à la dictature de Suharto. Car la crise économique et financière n’est pas la cause de la débâcle de la dictature comme on le prétend dans les médias dominants. Au contraire celle-ci constitue toujours le meilleur moyen de la gérer dans l’intérêt du capital international et de la bourgeoisie compradore locale. C’est le refus par les classes populaires de payer le prix de cette gestion, et la mobilisation puissante de ce refus par l’intervention massive des jeunes et des étudiants, qui ont mis un terme au pouvoir de Suharto. Peu préparé pour faire face au défi du mouvement démocratique et social de masse, le dictateur - comme c’est souvent le cas - a réagi « mal » (pour les Américains) : il a tenté un ultime « retournement » nationaliste démagogique. C’est alors qu’il fut abandonné par ceux qui découvraient soudainement qu’il avait bafoué les principes de la démocratie, et que la personnalité douteuse de Habibie fut poussée au devant de la scène. Il reste que rien n’est encore réglé dans ce pays en ébullition, en dépit de la stabilisation apparente que l'élection de la fille de Soekarno peut sembler avoir apporté. Aucune forme de gestion de la crise ne se dégage jusqu’ici, qui puisse être satisfaisante soit pour les maîtres impérialistes, soit pour le mouvement populaire et social qui ne désarme pas.
Le visa pour l’Indonésie nous avait été accordé, en 1973, à Isabelle et moi, pour un séjour de tourisme. Nous avons donc débarqué à Denpassar et avons passé quelques jours de vacances sur les plages splendides de Bali. A l’époque Bali n’était pas encore prise d’assaut par les hordes japonaises, australiennes et autres. Quelques hippies. La visite de cette île dont la population est demeurée hindouiste offre aussi l’intérêt d’aider à comprendre l’histoire véritable du peuple indonésien, celle de ses racines préislamistes que les fondamentalistes veulent ici comme ailleurs gommer. Produisant un traumatisme dont j’ai parlé plus haut. L’alliance de la diplomatie américaine et des fondamentalistes prépare donc d’autres horreurs et massacres à venir. On le sait certainement à Washington, mais on le souhaite. C’est le moyen le plus efficace pour éviter que l’Indonésie ne devienne un pays solide, donc potentiellement autonome, capable de refuser l’hégémonisme américain. Encore une fois le discours officiel des diplomaties occidentales sur la démocratie, manipulé par les médias, n’a pas la moindre crédibilité.
La question de Timor Leste
Je reviens sur la question de Timor Leste que je n’avais abordé que d’une manière incidente dans l’Eveil du Sud. J’ai eu l’occasion de discuter de la question avec des responsables des mouvements de libération de ce pays; et je me réfère ici à l’ouvrage publié en 2014 par les Indes Savantes sur le sujet (Benjamin Araujo et alii, Timor Leste contemporain). L’oppression à laquelle le régime odieux de Suharto avait soumis ce peuple rappelle les pratiques du régime de Khartoum, non moins odieux, à l’encontre des peuples du Soudan Sud. Et on se souviendra que les puissances impérialistes – Australie en tête – ont soutenu l’annexion faite dans ces conditions. Elles craignaient la radicalisation du mouvement de Timor Leste, inspiré par ceux des colonies portugaises d’Afrique, que l’option de lutte armée favorisait. Mais force est de constater que lorsque les puissances occidentales et l’Australie ont changé leur fusil d’épaule et rallié la cause de l’indépendance, elles l’ont fait parce qu’elles ne craignaient plus cette radicalisation. Leur intervention, par ONU interposée, y a mis un terme et permis la mise en place d’un pouvoir conciliant à leur égard, comme dans les anciennes colonies portugaises d’Afrique. Ce pouvoir garantit désormais le maintien de Timor Leste dans son statut colonial destructeur.
L’incapacité qui caractérise les régimes populistes et les dictatures de droite dans le tiers monde à résoudre correctement ce type de problèmes est presque « congénitale » et a sa part de responsabilité décisive dans la révolte des victimes de leur dictature. Mais la séparation est-elle une solution ? ou bien créera-t-elle presque forcément des pays trop vulnérables pour pouvoir résister à la mondialisation dominée par les impérialistes tandis que des grands pays (comme l’Indonésie) sont capables de s’imposer autrement, à condition bien entendu d’évoluer dans une direction authentiquement populaire et démocratique ? Le soutien apporté aux revendications indépendantistes par les opinions publiques des pays impérialistes, largement conditionnées par les manipulations des pouvoirs qui les dominent, est, pour moi, motif d’inquiétude réelle.
Car l’Australie, dans le sillage de Washington, nourrit des ambitions de puissance impérialiste régionale; elle intervient (gouvernement et opinion) dans ce sens, ce qui est de nature à me convaincre davantage encore de la réalité du danger. Ces interventions manquent d’ailleurs de la pudeur la plus élémentaire. Quel crédit peut-on donner aux campagnes du gouvernement et de la presse d’Australie contre le « colonialisme français » en Nouvelle Calédonie ? Si l’Australie ne connaît pas de problème « indigène » n’est-ce pas simplement parce qu’elle a procédé à l’extermination systématique des autochtones et refusé aux rares survivants tous droits de citoyenneté jusqu’à une époque récente (1967 je crois) ? Le génocide des Tasmaniens est connu pour avoir été le plus « parfait » de l’histoire : il n’a laissé aucun survivant, pas même un seul nourrisson (les Australiens racistes n’ont pas envisagé de les adopter...), créant même un problème pour les linguistes puisqu’on ne sait rien de cette langue disparue avec son peuple. L’Australie donneur de leçons !
La Corée
Le développement économique de la Corée du Sud est différent de celui des pays du Sud est asiatique. Pourtant l’amalgame est fréquent. La Banque Mondiale ignore bien entendu le concept de capitalisme périphérique et, de ce fait, n’en distingue pas les modèles d’expansion de ceux qui caractérisent les sociétés du capitalisme central. Sa vision du monde est terne et sans nuances : les formes les plus diverses de l’expansion capitaliste sont toutes mises dans le même sac et classées par référence à un seul critère - le taux de croissance du PIB. A ce titre la Corée, la Thaïlande, la Malaisie sont toutes présentées dans le langage des « success stories » (des « miracles ») attribuées sans nuances aux vertus du « marché » sans aucun effort pour comprendre comment le « marché » en question est régulé par des politiques d’Etat différentes d’un pays à l’autre, d’une période à l’autre... Mais beaucoup de militants de gauche - en Asie et ailleurs - font le même amalgame, fut-ce avec d’autres arguments. Par antipathie pour les options pro capitalistes et pro américaines du régime de Séoul ils réduisent le modèle coréen à une variante du développement capitaliste dépendant, donc analogue pour l’essentiel à celui des pays du Sud est asiatique. Beaucoup de militants de gauche du monde occidental traitent le développement capitaliste de la Chine de la même manière et font l’amalgame entre celui-ci et les autres modèles de l’Asie de l’Est et du Sud est, voire d’autres pays du tiers monde. Je crois, pour ma part, ce genre d’amalgame sans intérêt; il ne s’agit que d’un procédé polémique qui évacue les questions centrales concernant la nature du bloc hégémonique, de ses rapports aux classes dominées et partant de ses stratégies vis à vis de l’impérialisme.
Les blocs hégémoniques en Asie du Sud est sont de nature compradore et ouvrent leurs pays à la pénétration dominante des transnationales. Les politiques d’Etat mises en oeuvre remplissent néanmoins des fonctions importantes dans le système. D’abord celle de maintenir, par une répression sévère, le bon marché de la force de travail tout en assurant aux couches moyennes le bénéfice de l’expansion économique, invitant celles-ci aux joies du « consumismo » et à soutenir l’option d’un régime politique antidémocratique. Ensuite celle de contraindre le capital international dominant, bénéficiaire principal du modèle, à associer la bourgeoisie compradore locale à son pillage et à soutenir son enrichement prodigieux, que ce soit par la corruption pure et simple ou par la création d’entreprises réservées et protégées. Ce type de croissance - quand bien même aurait-elle été forte pendant deux décennies - n’a pas fait sortir l’Indonésie du modèle quasi colonial traditionnel, fondé principalement sur l’exploitation destructive des ressources naturelles (et des forêts en particulier). En Thaïlande et en Malaisie par contre la croissance a été davantage fondée sur l’expansion des industries manufacturières avec la participation du capital local privé (chinois en Malaisie). La vulnérabilité et la fragilité de ces modèles - que les résultats aient été fort médiocres (cas des Philippines) ou apparemment brillants (Thaïlande et Malaisie) - sont évidentes. Les groupes de travail du Forum en ont fait une démonstration que la crise a confirmée. Dépendant largement du financement et de la technologie extérieurs, n’ayant développé aucune capacité de maîtrise dans ces domaines pour y prendre éventuellement la relève, le modèle mérite sa qualification de « capitalisme d’ersatz ».
Le bloc hégémonique en Corée est d’une toute autre nature; il est étatiste dans sa dimension principale, au sens qu’ici la classe dominante et l’Etat sont pratiquement fusionnés. La stratégie de cet Etat est donc nationaliste et, s’il fait appel aux transnationales et à leurs technologies, il en soumet l’action aux impératifs d’une planification qui trace les étapes d’une ascension dans la hiérarchie des productions, le développement de capacités d’absorption des technologies (par l’accent mis sur la formation et les règles imposées aux transnationales dans ces domaines), la construction d’un système de monopoles (les chaebols) qu’on pourrait qualifier indifféremment de privés ou de publics, moyen de conserver la maîtrise de la propriété du capital etc... La Corée est le cas unique d’un pays du tiers monde « non socialiste » (par ses options d’alliances internationales) qui tente de sortir de l’aire du capitalisme périphérique pour s’ériger en nouveau centre véritable. Les Etats Unis ont accepté ici cette option - pendant un certain temps - et même l’ont soutenu (en ouvrant unilatéralement leur marché aux exportations coréennes par exemple) pour des raisons géostratégiques particulières. Washington a toléré ici ce qu’il combattait ailleurs. La guerre de Corée (1950-1953) avait également contraint la classe dirigeante locale à faire des concessions à son peuple, peu imaginables ailleurs, notamment une réforme agraire destinée à donner satisfaction aux paysans attirés jusque là par le modèle concurrent de la Corée du Nord. Ce sont ces conditions qui ont permis à la classe ouvrière de mener avec succès des luttes qui se sont soldées d’abord par l’amélioration des salaires puis ont conduit à l’assaut du système du pouvoir politique antidémocratique.
Je n’ai donc pas été très étonné lorsque me parvint en 1984 une invitation d’intellectuels et d’universitaires coréens. Je me suis immédiatement rendu compte sur place que j’avais été lu attentivement, en japonais (mes ouvrages principaux sont toujours traduits dans cette langue et connaissant des tirages plus importants qu’en français ou en anglais !), ou même en coréen (traductions à usage universitaire, plus tard reprises par des éditeurs commerciaux) ou en chinois (circulation curieuse de traductions faites à l’Académie des Sciences de Beijing). Je me rendais compte donc également qu’en dépit de la répression très dure la gauche (et même le marxisme) était fortement présente dans le monde intellectuel, de surcroît non pas isolée mais au contraire qu’elle entretenait des relations organisées avec les mondes ouvrier et paysan, médiatisées par les étudiants d’origine sociale populaire. Nos discussions ont donc été d’un intérêt extrême, abordant tous les aspects du problème. J’ai rencontré en Corée des militants qui, tout en se proclamant marxistes et maoistes en général, avaient su éviter beaucoup des simplifications répandues ailleurs. Sans l’existence de tout ce bouillonnement intellectuel on comprendrait mal l’ampleur du mouvement social et politique qui secoue le pays depuis quelques années. Devenu évidemment ami de ces camarades j’ai pu visiter en leur compagnie ce très beau pays, allant par chemin de fer et route de Séoul à ses côtes méridionales et à son port de Pusan (dont j’ai visité entre autre les chantiers navals impressionnants) en passant par les villes intérieures et Taegu.
Le succès de la Corée représente pour l’impérialisme un danger véritable. Ce pays peut devenir une puissance concurrente d’autant que sa réunification est probable et qu’elle se fera dans des conditions qui n’ont rien d’analogues à celles qui ont permis l’annexion de l’Allemagne de l’Est par Bonn. Ce pays peut glisser à gauche, dans une formule qu’il est difficile de préciser à l’avance mais pour laquelle combattent des forces sociales et politiques qui sont loin d’être négligeables et n’ont cessé de se renforcer dans les dernières années.
Rien d’étonnant alors - pour moi - que la crise financière de 1997 ait été l’occasion pour la diplomatie de Washington et de ses alliés japonais et européens de tenter de démanteler le potentiel coréen. La crise financière que connaît la Corée est une crise mineure, au sens que la France et la Grande Bretagne par exemple en ont connu une dizaine au cours des décennies de l’après guerre sans que jamais il ne soit venu à l’idée des autorités de Washington de proposer ce qu’elles tentent d’imposer à la Corée aujourd’hui. Mineure au sens que le déficit extérieur coréen, mesuré en termes relatifs, par référence au PIB par exemple, et en termes de durabilité (depuis combien d’années) est inférieur à celui des Etats Unis ! Or que voit-on ? Le FMI attribuer tout simplement la crise à l’existence de monopoles en Corée (comme si les grandes firmes américaines, japonaises et européennes ne l’étaient pas tout autant !) et proposer leur démantèlement et la cession des morceaux les plus juteux aux monopoles américains ! On s’attendrait donc à ce que, par analogie le FMI propose - pour résoudre la crise américaine - de céder Boeing par exemple (qui est un monopole que je sache) à son concurrent européen Airbus (qui est lui aussi un monopole). Tout Français qu’il est Mr Camdessus aurait été révoqué par ordre de Clinton dans l’heure qui aurait suivi une proposition aussi saugrenue ! Doit-on alors s’étonner si la presse coréenne n’hésite pas à parler de la nouvelle guerre de Corée, dont l’agresseur désigné est Washington. Cette guerre est, à mon avis, appelée à durer. Elle connaîtra sans doute des hauts et des bas. Mais il n’est pas certain que les Etats Unis et leurs alliés en sortent vainqueurs.
La crise a fait reculer la Corée dans son projet d’émergence. Le libéralisme imposé par les Etats Unis et le Japon a encouragé les chaebols à se libérer de la tutelle de l’Etat national. D’instruments de cet Etat, ceux-ci en sont devenus les maîtres. Les chaebols se sont transformés en oligarchie financière, analogue à celle d’ailleurs. Et, comme ailleurs, l’interpénétration des intérêts privés de cette oligarchie avec celles qui domine aux Etats Unis et au Japon a fait reculer les perspectives d’émergence de la Corée.
Et la Corée du Nord ?
Il n’y a certes pas matière à s’enthousiasmer pour le modèle politique de Pyong Nyang. Mais le principe du Président à vie, et même de la transmission dynastique, est-il différent de ce qu’il est dans d’autres pays qui ne font pas l’objet de critiques méchantes du clergé médiatique occidental ? Nous n’avons jamais entendu ce clergé dresser le procès de Bya au Cameroun par exemple.
La Corée du Nord était jusqu’après la guerre de 1950/53 engagée sur une voie de développement plus prometteuse que celle du Sud. La réforme agraire et l’industrialisation en constituaient les fondements et permettaient un PIB per capita et un taux de croissance meilleurs qu’au Sud. C’est pour cette raison que par la suite (avec le Président Park) les Etats Unis et le Japon ont été contraints de tolérer l’engagement du nouvel Etat national dans la voie qui a permis « le miracle coréen », alors qu’ils combattaient les mêmes options ailleurs dans le Sud.
La Corée du Nord depuis, par contre, et particulièrement après l’effondrement de l’URSS, a sévèrement régressé. Elle n’a pas su, comme Cuba, relever le défi. Mais elle garde dans certains domaines quelques longueurs d’avance (le nucléaire et la balistique). Ces réalisations auraient été impossibles sans un excellent système d’éducation et des industries de soutien. Les médias occidentaux ne le disent jamais.
La question de l’unité coréenne est aujourd’hui centrale. Demain, si elle se fait, cela ne sera pas sur le modèle allemand, par l’annexion pure et simple du Nord et sa soumission au système en place actuellement dans le Sud. Cette unité sera mieux équilibrée et donnera alors à la Corée la possibilité de devenir une authentique nation émergente. Les Etats Unis et le Japon le savent et le craignent. Ils combattent pour cette raison les aspirations à l’unité de ces deux composantes d’une seule nation historique et mobilisent à cet effet la tension militaire et les sanctions.