DEUXIEME PARTIE : CHAPITRE UN LE MONDE ARABE : NATIONALISME, ISLAM POLITIQUE, LES REVOLUTIONS ARABES ANNONCEES
CHAPITRE UN
LE MONDE ARABE : NATIONALISME, ISLAM POLITIQUE, LES REVOLUTIONS ARABES ANNONCEES
DOCUMENTS INTRODUCTIFS
Je fais précéder le chapitre de mes Mémoires concernant le monde arabe de cinq documents introductifs : 1°) la trajectoire historique du monde arabe contemporain; 2°) l’avortement de la Nahda; 3°) modernité, démocratie, laïcité et Islam; 4°) le déploiement du projet militaire des Etats Unis; 5°) la question palestinienne.
Leur lecture permettra au lecteur de mes Mémoires de situer exactement mes arguments dans les débats arabes dont je fais le compte rendu. La scène arabe est occupée par le conflit permanent entre trois familles de positions politiques qui ouvrent ou ferment trois perspectives : 1°) les positions du modernisme bourgeois, compradore certes, mais néanmoins animé par la volonté de construire des Etats arabes « modernes », pas nécessairement démocratiques; 2°) celles de l’Islam politique réactionnaire véhiculé par les monarchies archaïques du Golfe, les Frères Musulmans et les Salafistes; 3°) enfin celles possibles d’une gauche arabe universaliste, s’inscrivant dans le mouvement au socialisme.
Il faut donc savoir pourquoi il en est ainsi quelles sont les raisons profondes de ces cassures, avant d’en examiner les manifestations dans les débats concernés. Car ces analyses sous- jacentes reviennent d’une manière lancinante dans tous les débats arabes.
1. La trajectoire historique du monde arabe contemporain
Le monde arabe a parcouru au cours du dernier demi-siècle une trajectoire constituée de trois étapes successives marquées.
L’Egypte de Nasser, la Syrie et l’Irak baassistes, l’Algérie de Boumeddienne ont été de 1955 à 1975 des acteurs majeurs dans le déploiement du front des Non Alignés et de son rayonnement en Afrique. La première conférence des mouvements de libération en Afrique s’est tenue au Caire en 1957; il en sortira l’Organisation de solidarité des peuples d’Asie et d’Afrique. Le projet de Nouvel ordre économique international – le chant du cygne des Non Alignés – a été rédigé à Alger en 1974. Ce ne sont pas là des hasards.
Mais alors que les effets sociaux positifs des « révolutions arabes » (que j’ai qualifiées de « nationales populistes ») s’épuisent dans le temps bref de une ou deux décennies, la rente pétrolière prend la relève à partir de 1973 pour nourrir l’illusion d’une modernisation facile. Le jeu de mots connu par tous les Arabes- al fawra mahal al thawra (le jaillissement – sous- entendu du pétrole- à la place de la révolution) résume ce transfert des espoirs. Qui est simultanément transfert du centre de gravité de la décision stratégique du Caire à Riad. Et qui survient au moment où on commence à voir que la perspective est celle de l’épuisement de cette ressource non renouvelable. Dans ce cadre les Etats-Unis amorcent la mise en œuvre de ce qui deviendra le projet de contrôle militaire de la planète, moyen pour eux de s’assurer de l’accès exclusif à leur profit de cette ressource énergétique irremplaçable. A partir de 1990 l’intervention armée des Etats-Unis, devenue réalité, a modifié de fond en comble la nature des défis auxquels les sociétés arabes et autres de la région sont désormais confrontées.
Enlisés dans « l’infitah » (« l’ouverture » associée à l’illusion pétrolière) les régimes arabes ont perdu la légitimité dont ils avaient bénéficié jusqu’alors. Et dans le vide politique s’engouffre l’Islam politique qui occupe depuis le devant de la scène. « Le vieux monde se meurt, le nouveau n’est pas encore né; dans la pénombre se dessinent des monstres » (Gramsci).
Pour une personne de mon âge, qui a vécu ces trois temps, l’involution que cette succession représente appelait nécessairement une réflexion approfondie sur les raisons de cet échec dramatique. L’ayant vécu de l’intérieur, j’ai donc proposé sur cette question des réflexions écrites que le lecteur trouvera ailleurs. J’ai attribué l’involution à deux ensembles de causes : celles qui relèvent des limites et des contradictions de la « Nahda » arabe ( la « Renaissance » amorcée à partir du XIX ième siècle), lesquelles sont à l’origine de la permanence du modèle politique du « régime des mamelouks » ( je renvoie ici à S. Amin et A. El Kenz, Le monde arabe; 2003, pp 6-8, 61-71); et celles qui relèvent de la géopolitique mondiale du nouvel impérialisme collectif de la « triade » (Etats Unis, Europe et Japon) et du leadership des Etats-Unis. (cf S. Amin, L'hégémonisme des Etats Unis et l'effacement du projet européen; 2000).
2. L’avortement de la Nahda
Modernité et Renaissance européenne
La modernité est fondée sur le principe que les êtres humains, individuellement et collectivement font leur histoire et que pour le faire ils ont le droit d’innover, de ne pas respecter la tradition. Proclamer ce principe c’était opérer une rupture avec le principe fondamental qui régissait toutes les sociétés pré-modernes, y compris bien entendu celle de l’Europe féodale et chrétienne. Ce principe appelait à renoncer aux formes dominantes de légitimation du pouvoir – dans la famille, dans les communautés au sein desquelles sont organisés les modes de vie et de production, dans l’Etat – fondées jusqu’alors sur une métaphysique, généralement d’expression religieuse. Elle implique donc la séparation entre l’Etat et la religion, une laïcisation radicale, condition de déploiement des formes modernes de la politique.
La modernité est née avec cette proclamation. Il ne s’agissait pas d’une re-naissance, mais d’une naissance tout court. La qualification de Renaissance que les Européens eux- mêmes ont donné à ce moment de l’histoire est donc trompeuse. Elle est le produit d’une construction idéologique selon laquelle l’Antiquité gréco-romaine aurait connu le principe de modernité, enseveli pendant le « Moyen Age » (entre la modernité antique et la nouvelle modernité) par l’obscurantisme religieux. Perception mythique de l’Antiquité qui fonde à son tour l’eurocentrisme, par lequel l’Europe prétend hériter de son passé, « retourner à ses sources » (d’où Re-naissance), alors qu’en fait elle opère une rupture avec sa propre histoire.
La naissance concomitante de la modernité et du capitalisme n’est pas le produit du hasard. Les rapports sociaux propres au nouveau système de production que constitue le capitalisme impliquaient la liberté d’entreprise, celle de l’accès aux marchés, la proclamation du droit intangible à la propriété privée (« sacralisée »). La vie économique, émancipée de la sorte de la tutelle du pouvoir politique qui caractérisait les régimes antérieurs à la modernité, s’érige en domaine autonome de la vie sociale, mu par ses seules propres lois. Le capitalisme substitue à la détermination traditionnelle de la richesse par le pouvoir un rapport de causalité inverse faisant de la richesse la source du pouvoir.
La Nahda arabo islamique
La Renaissance européenne était le produit d’une dynamique sociale interne, la solution apportée aux contradictions propres à l’Europe de l’époque par l’invention du capitalisme. Par contre ce que les Arabes ont appelé, par imitation, leur Renaissance – la Nahda du XIXe siècle – ne l’était pas. Elle était la réaction à un choc externe. L’Europe que la modernité avait rendu puissante et conquérante exerçait sur le monde arabe un effet ambigu, à la fois d’attraction (admiration) et de répulsion (par l’arrogance de sa conquête). La Re-naissance arabe prend son qualificatif au pied de la lettre. Elle pense que si, comme les Européens l’auraient fait (c’est ce qu’ils disent eux- mêmes), les Arabes « retournaient » à leurs sources, un moment avilies, ils retrouveraient leur grandeur. La Nahda ne sait pas en quoi consiste la modernité qui fait la puissance de l’Europe.
La Nahda n’opère pas les ruptures nécessaires avec la tradition qui définissent la modernité. Elle ne saisit pas ce que signifie la laïcité, condition pour que la politique devienne le domaine de l’innovation libre, donc de la démocratie au sens moderne. La Nahda croit pouvoir lui substituer une relecture de la religion purgée de ses dérives obscurantistes. Et jusqu’à ce jour les sociétés arabes sont mal équipées pour comprendre que la laïcité n’est pas une « spécificité » occidentale, mais une exigence de la modernité. La Nahda ne comprend pas ce que signifie la démocratie, entendue justement comme le droit de rompre avec la tradition. Elle reste donc prisonnière des concepts de l’Etat autocratique; elle appelle de ses vœux un despote « juste » (al moustabid al adel) – pas même « éclairé ». Et la nuance est significative. La Nahda ne comprend pas que la modernité produit également l’aspiration des femmes à leur libération, exerçant par là même leur droit d’innover, de rompre avec la tradition. La Nahda réduit la modernité à l’apparence immédiate de ce qu’elle produit : le progrès technique. Cette présentation volontairement simplifiée ne signifie pas que son auteur ignore les contradictions qui se sont exprimées dans la Nahda, ni que certains penseurs d’avant-garde aient eu conscience des défis réels de la modernité, comme Kassem Amin en ce qui concerne l’importance de la libération des femmes, Ali Abdel Razek de celle de la laïcité, Abdel Rahmane Kawakibi du défi démocratique. Mais aucune de ces percées n’a été suivie d’effets; au contraire la société arabe a réagi en renonçant à poursuivre dans les voies indiquées. La Nahda n’est donc pas le moment de la naissance de la modernité en terre arabe, elle est celui de son avortement.
Dans son livre magnifique, Les Arabes et la Shoah, Gilbert Achcar décortique les écrits de Rachid Reda, le dernier maillon de la chaîne de la Nahdah en dérive. Reda écrit dans les années 1920, inspire les Frères Musulmans dès l’origine. L’Islam qu’il propose, qualifié de « retour aux sources », est rigoureusement vide de pensée. Islam conservateur de convenance et d’affirmation communautaire, ritualiste. L’adhésion de Reda et des Frères Musulmans au wahabisme, expression tout également haineuse à l’égard de toute velléité de pensée critique, qui ne répond guère qu’aux exigences d’une société archaïque de nomades, annonce l’Islam politique.
Limites et contradictions de la modernité
La modernité qui s’est déployée sous les contraintes des limites du capitalisme est, de ce fait, contradictoire, promettant beaucoup plus qu’elle ne peut produire et générant de ce fait des espoirs inassouvis. L’humanité contemporaine est donc confrontée aux contradictions de cette modernité – la seule que nous connaissions jusqu’ici – qui n’est que la modernité amorcée par l’étape capitaliste de l’histoire. Le capitalisme et sa modernité sont destructeurs de l’être humain, réduit au statut de marchandise porteuse de la force de travail. Par ailleurs la polarisation à l’échelle mondiale que véhicule l’accumulation du capital à cette échelle annule pour la majorité de la population humaine – celle des périphéries du système – toute perspective de satisfaction des besoins que la modernité promet. Pour les grandes majorités cette modernité en question est tout simplement odieuse. Son rejet est donc violent. Mais rejeter est un acte négatif. Les insuffisances des projets alternatifs annihilent l’efficacité de la révolte et finalement l’inscrivent dans la soumission de fait aux exigences du capitalisme et de la modernité qu’on prétend refuser. L’illusion principale s’alimente de la nostalgie du passé pré-moderne. Dans les périphéries la posture passéiste procède d’une révolte violente et justifiée, dont elle n’est qu’une forme névrotique et impuissante, parce que tout simplement elle est fondée sur l’ignorance de la nature du défi de la modernité.
Le passéisme s’exprime dans des langages divers, généralement ceux d’une interprétation religieuse intégriste ou fondamentaliste, masquant en fait une option conservatrice conventionnelle, ou ceux de l’ethnicité parée de vertus spécifiques transcendant les autres dimensions de la réalité sociale – les classes entre autre. Le dénominateur commun à toutes ces formes est leur attachement à une thèse culturaliste en vertu de laquelle religions et ethnies seraient caractérisées par des spécificités transhistoriques qui définiraient des identités intangibles. Sans fondement scientifique, ces postures n’en sont pas moins mobilisatrices de masses marginalisées et désemparées par les destructions de la modernité capitaliste. Mais elles sont par là même des moyens efficaces de manipulations qui s’inscrivent dans des stratégies confortant la soumission de fait à la dictature conjointe des forces dominantes dans la mondialisation capitaliste et de ses courroies de transmission locales et subalternes. L’Islam politique est un bel exemple de ce mode de gestion dans le capitalisme périphérique. En Amérique latine et en Afrique la prolifération de « sectes » obscurantistes d’origine para protestantes soutenues par les appareils nord-américains pour faire barrage à la théologie de la libération manipule le désarroi des exclus et leur révolte contre l’Eglise officielle conservatrice. (extraits de : Samir Amin, Le monde arabe dans la longue durée)
3. Modernité, démocratie, laïcité et Islam
L’image que la région arabe et islamique donne d’elle-même aujourd’hui est celle de sociétés dans lesquelles la religion (l’Islam) occupe le devant de la scène dans tous les domaines de la vie sociale et politique. Au point qu’il paraît incongru d’imaginer qu’il puisse en être autrement. La majorité des « observateurs » étrangers (responsables politiques et médias) en concluent qu’il faudra bien que la modernité, voire la démocratie, s’accommodent de cette présence lourde de l’Islam, interdisant de facto la laïcité.
La modernité constitue une rupture dans l’histoire universelle, amorcée en Europe à partir du XVIe siècle. La modernité proclame l’être humain responsable de son histoire, individuellement et collectivement, et par là même rompt avec les idéologies dominantes prémodernes. La modernité permet alors la démocratie, comme elle exige la laïcité, au sens de séparation du religieux et du politique.
Où se situent de ce point de vue les peuples de la région « Moyen Orient » concernée ? L’image de foules de barbus prosternés et de cohortes de femmes voilées, inspire des conclusions un peu trop rapides concernant l’intensité de l’adhésion religieuse des individus. On mentionne rarement les pressions sociales exercées pour obtenir le résultat; les femmes n’ont pas choisi le voile, on le leur impose avec la dernière violence; se faire remarquer par son absence à la prière coûte presque toujours le travail, parfois la vie. Les amis occidentaux « culturalistes » qui appellent au respect de la diversité des convictions se renseignent rarement sur les procédés mis en œuvre par les pouvoirs pour donner l’image qui leur convient. Il y a certes des « fous de Dieu ». Sont-ils en proportion plus nombreux que les Catholiques d’Espagne qui défilent à Pâques ? Ou que les foules innombrables qui aux Etats Unis écoutent les téléprédicateurs ?
La région en tout cas n’a pas toujours donné cette image d’elle même. Au delà des différences de pays à pays, on peut identifier une grande région qui va du Maroc à l’Afghanistan, intègre tous les peuples arabes (à l’exception de ceux de la péninsule arabique), les Turcs, les Iraniens, les Afghans et les peuples d’Asie centrale ex soviétique, dans laquelle les potentiels de développement de la laïcité sont loin d’être négligeables. La situation est différente chez d’autres peuples voisins, les Arabes de la péninsule ou les Pakistanais.
Dans la région concernée les traditions politiques ont été fortement marquées par les courants radicaux de la modernité : les Lumières, la révolution française, la révolution russe, le communisme de la IIIe internationale ont été présents dans tous les esprits et y ont occupé beaucoup plus de place que le Parlementarisme de Wetsminster par exemple. Ces courants dominants ont inspirés les modèles majeurs de la transformation politique que les classes dirigeantes ont mis en œuvre, qu’on pourrait qualifier par certains de leurs aspects de formes de « despotisme éclairé ».
C’était certainement le cas dans l’Egypte de Mohamed Ali ou du Khédive Ismail. Le kémalisme en Turquie et la modernisation en Iran ont opéré avec des méthodes qui s’en rapprochent. Le national-populisme propre aux étapes plus récentes de l’histoire appartient à la même famille de projets politiques « modernistes ». Les variantes du modèle ont été nombreuses (FLN algérien et bourguibisme tunisien, nassérisme égyptien, baasisme de Syrie et d’Irak), mais la direction du mouvement analogue. Les expériences d’apparence extrême – les régimes dits « communistes » en Afghanistan et au Yémen du Sud – n’étaient en réalité guère différents. Tous ces régimes ont beaucoup réalisé, et, pour cette raison, bénéficié d’un soutien populaire très large. C’est pourquoi, quand bien même n’ont-ils pas été véritablement démocratiques, ils ouvraient la voie à une évolution possible dans cette direction. Dans certaines circonstances – comme celles de l’Egypte de 1920 à 1950 – l’expérience de démocratie électorale a été tentée, soutenue par le centre anti- impérialiste modéré (le Wafd), combattue par la puissance impérialiste dominante (la Grande Bretagne) et ses alliés locaux (la Monarchie). La laïcité – mise en œuvre dans des versions modérées à vrai dire – n’était pas « refusée » par les peuples; c’était au contraire les hommes de religion qui passaient auprès de l’opinion générale pour des obscurantistes – ce qu’ils étaient dans leur grande majorité.
Les expériences modernistes – du despotisme éclairé au national populisme radical - n’ont pas été le produit du hasard. Elles ont été imposées par des mouvements politiques puissants, dominants dans les classes moyennes, qui exprimaient par ce moyen leur volonté de s’imposer dans la mondialisation moderne comme partenaires à part entière, de plein droit. Ces projets qu’on peut qualifier de « bourgeois nationaux » étaient modernistes, laïcisants et potentiellement porteurs d’évolutions démocratiques. Mais précisément parce que ces projets entraient en conflit avec les intérêts de l’impérialisme dominant, celui-ci les a combattus sans relâche et mobilisé systématiquement à cet effet les forces obscurantistes en déclin.
On connaît l’histoire des Frères Musulmans, littéralement créés dans les années 1920 en Egypte par les Britanniques et la Monarchie pour barrer la route au Wafd démocrate et laïc. On connaît l’histoire de leur retour en masse de leurs asiles séoudiens après la mort de Nasser, organisé par la CIA et Sadate. On connaît l’histoire des Talibans formés par la CIA au Pakistan pour combattre les « communistes » qui avaient ouvert les écoles à tous, garçons et filles. On sait même que les Israéliens ont soutenu Hamas à ses débuts pour affaiblir les courants laïcs et démocratiques de la résistance palestinienne.
L’Islam politique aurait eu beaucoup de difficultés à franchir les frontières de l’Arabie saoudite et du Pakistan sans le soutien résolu permanent et puissant des Etats Unis. Sans doute la société de l’Arabie Saoudite n’avait-elle jamais amorcé sa sortie de la tradition lorsque fut découvert l’océan de pétrole qui gisait sous son sol. L’alliance entre l’impérialisme et la classe dirigeante « traditionnelle », scellée immédiatement, faisait l’affaire des deux partenaires et donnait un souffle nouveau à l’Islam politique réactionnaire wahabite. De leur côté, les Britanniques étaient parvenus à briser l’unité indienne en convainquant les leaders musulmans de créer leur Etat propre, enfermé par son acte de naissance même dans l’Islam politique. On observera que la « théorie » par laquelle cette curiosité a été légitimée – attribuée à Mawdudi – avait été préalablement intégralement rédigée par les orientalistes anglais au service de Sa Majesté.
On comprend alors que l’initiative prise par les Etats Unis pour casser le front uni des Etats d’Asie et d’Afrique mis en place à Bandoung (1955) ait consisté à créer une « Conférence Islamique » immédiatement promue (dès 1957) par l’Arabie Saoudite et le Pakistan. L’Islam politique a pénétré dans la région par ce moyen.
La moindre des conclusions qu’on doive tirer des observations rappelées ici c’est bien que l’Islam politique n’est pas le produit spontané de l’affirmation par les peuples concernés de la force authentique de leur conviction religieuse. L’Islam politique a été construit par l’action systématique de l’impérialisme soutenu bien entendu par les forces réactionnaires obscurantistes et les classes compradore inféodées. Cela étant la responsabilité des gauches qui n’ont ni vu ni su comment faire face au défi reste indiscutable.
4. Le déploiement du projet militaire des Etats Unis
Le projet des Etats Unis, soutenu à des degrés divers par leurs alliés subalternes européens et japonais, est d’établir leur contrôle militaire sur l’ensemble de la planète (ce que j’appelle « l’extension de la doctrine Monroe à la planète »). Le « Moyen Orient » a été choisi, dans cette perspective, comme région de « première frappe », pour au moins quatre raisons : (i) elle recèle les ressources pétrolières les plus abondantes de la Planète et son contrôle direct par les forces armées des Etats Unis donnerait à Washington une position privilégiée plaçant leurs alliés – l’Europe et le Japon – et leurs rivaux éventuels (la Chine) dans une position inconfortable de dépendance pour leur approvisionnement énergétique; (ii) elle est située au cœur de l’ancien monde et facilite l’exercice de la menace militaire permanente contre la Chine, l’Inde et la Russie; (iii) la région traverse un moment d’affaiblissement et de confusion qui permet à l’agresseur de s’assurer d’une victoire facile, au moins dans l’immédiat; (iv) l'impérialisme dispose dans la région d'un allié inconditionnel doté d'armements nucléaires: Israel.
Le déploiement de l’agression a placé les pays et nations situés sur la ligne de front (l’Afghanistan, l’Irak, la Palestine, l’Iran) dans la situation particulière de pays détruits (les trois premiers) ou menacé de l’être (l’Iran).
La diplomatie armée des Etats Unis s’était donné l’objectif de détruire littéralement l’Irak bien avant que le prétexte ne le lui en ait été donné par deux fois, à l’occasion de l’invasion du Koweït en 1990, puis après le 11 Septembre exploité à cette fin par Bush junior avec cynisme et mensonge à la Goebbels à la clé (« répéter un mensonge mille fois, il devient vérité »). La raison en est simple et n’a rien à voir avec le discours appelant à la « libération » du peuple irakien de la dictature sanglante (réelle) de Saddam Hussein. L’Irak possède dans son sous sol une bonne part des meilleures ressources pétrolières de la planète; mais de surcroît l’Irak était parvenu à former des cadres scientifiques et techniques capables, par leur masse critique, de soutenir un projet national consistant. Ce « danger » devait être éliminé par une « guerre préventive » que les Etats Unis se sont donnés le droit de faire quand et où ils le décident, sans le moindre respect pour le « droit » international.
Au delà de ce constat d’évidence banale, plusieurs séries de questions sérieuses restent à examiner : (i) pourquoi le plan de Washington a pu donner les apparences d’un succès fulgurant aussi aisément ? (ii) quelle situation nouvelle il a créé à laquelle la nation irakienne est confrontée aujourd’hui ? (iii) quelles réponses les différentes composantes du peuple irakien donnent à ce défi ? (iv) quelles solutions les forces démocratiques et progressistes irakiennes, arabes et internationales peuvent-elles promouvoir ?
La défaite de Saddam Hussein était prévisible. Face à un ennemi dont l’avantage principal réside dans la capacité d’exercice du génocide par bombardements aériens impunis (en attendant l’usage du nucléaire), les peuples n’ont qu’une seule réponse possible efficace : déployer leur résistance sur leur sol envahi. Or le régime de Saddam s’était employé à annihiler tous les moyens de défense à la portée de son peuple, par la destruction systématique de toute organisation, de tous les partis politiques (à commencer par le parti communiste) qui ont fait l’histoire de l’Irak moderne, y compris du Baas lui même qui avait été l’un des acteurs majeurs de cette histoire. Ce qui devrait surprendre dans ces conditions ce n’est pas que le « peuple irakien » ait laissé envahir son pays sans combat, ni même que certains comportements (comme sa participation apparente aux élections organisées par l’envahisseur ou l’explosion de luttes fratricides opposant Kurdes, Arabes sunnistes et Arabes chiites) semblent constituer des indices d’une défaite acceptée possible (celle sur laquelle Washington avait fondé ses calculs), mais au contraire que les résistances sur le terrain se renforcent chaque jour (en dépit de toutes les faiblesses graves dont ces résistances font preuve), qu’elles aient déjà rendu impossible la mise en place d’un régime de laquais capable d’assurer les apparences « d’ordre », en quelque sorte qu’elles aient déjà démontré l’échec du projet de Washington.
Une situation nouvelle est néanmoins créée par l’occupation militaire étrangère. La nation irakienne est réellement menacée, ne serait-ce que parce que le projet de Washington, incapable de maintenir son contrôle sur le pays (et piller ses ressources pétrolières, ce qui constitue son objectif numéro un) par l’intermédiaire d’un gouvernement d’apparence « national », ne peut être poursuivi qu’en cassant le pays. L’éclatement du pays en trois « Etats » au moins (Kurde, Arabe sunnite et Arabe chiite) a peut être été dès l’origine l’objectif de Washington aligné sur Israël (les archives le révèleront dans l’avenir). Toujours est-il qu’aujourd’hui la « guerre civile » est la carte que Washington joue pour légitimer le maintien de son occupation. Car l’occupation permanente était – et demeure – l’objectif : c’est le seul moyen pour Washington de garantir son contrôle du pétrole. On ne peut certainement donner aucun crédit aux « déclarations » d’intention de Washington, du style « nous quitterons le pays dès que l’ordre sera revenu ». On se souvient que les Britanniques n’ont jamais dit de leur occupation de l’Egypte, à partir de 1882, qu’elle était autre chose que « provisoire » (elle a duré jusqu’en 1956 !). Entre temps bien entendu, chaque jour, les Etats Unis détruisent un peu plus par tous les moyens, y compris les plus criminels, le pays, ses écoles, ses usines, ses capacités scientifiques.
Les réponses que le peuple irakien donne au défi ne paraissent pas – dans l’immédiat tout au moins – à la mesure de sa gravité extrême. C’est le moins qu’on puisse dire. Quelles en sont les raisons ? Les médias occidentaux dominants répètent à satiété que l’Irak est un pays « artificiel » et que la domination oppressive du régime « sunnite » de Saddam sur les Chiites et les Kurdes est à l’origine de la guerre civile inévitable (que seule la prolongation de l’occupation étrangère permettra peut être d’écarter). La « résistance » serait donc limitée à quelques noyaux islamistes pro Saddam du « triangle » sunnite. On ne peut que difficilement aligner autant de contre vérités.
Au lendemain de la première guerre mondiale la colonisation britannique a eu beaucoup de mal à vaincre la résistance du peuple irakien. En pleine consonance avec leur tradition impériale les Britanniques ont fabriqué pour soutenir leur pouvoir une monarchie importée et, une classe de propriétaires latifundiaires, comme ils ont donné une position privilégiée à l’Islam sunnite. Mais en dépit de leurs efforts systématiques les Britanniques ont échoué. Le Parti Communiste et le Parti baasiste ont constitué les forces politiques organisées principales qui ont précisément mis en déroute le pouvoir de la monarchie « sunnite » détestée par tous, peuple sunnite, chiite et kurde. La concurrence violente entre ces deux forces, qui a occupé le devant de la scène entre 1958 et 1963, s’est soldée par la victoire du Baas, saluée à l’époque par les puissances occidentales comme un soulagement. Pourtant le projet communiste portait potentiellement en lui une évolution démocratique possible, celui du Baas pas du tout. Parti nationaliste pan arabe et unitaire en principe, admirateur du modèle prussien de construction de l’unité allemande, recrutant dans la petite bourgeoisie moderniste laïcisante, hostile aux expressions obscurantistes de la religion, le Baas au pouvoir a évolué, conformément à ce qui était parfaitement prévisible, en une dictature dont l’étatisme n’était qu’à moitié anti-impérialiste, dans ce sens que, selon les conjonctures et les circonstances, un compromis pouvait être accepté par les deux partenaires (le pouvoir baasiste en Irak, l’impérialisme américain dominant dans la région). Ce « deal » a encouragé les dérives mégalomaniaques du leader, qui a imaginé que Washington accepterait de faire de lui son principal allié dans la région. Le soutien de Washington à Bagdad (avec livraison d’armes chimiques à l’appui) dans la guerre absurde et criminelle conduite contre l’Iran de 1980 à 1989 semblait donner crédibilité au calcul. Saddam n’imaginait pas que Washington trichait, que la modernisation de l’Irak était inacceptable pour l’impérialisme et que la décision de détruire le pays était déjà prise. Tombé dans le piège tendu (le feu vert avait été donné à Saddam pour l’annexion du Koweït – en fait une province irakienne que les impérialistes britanniques avaient détaché pour en faire une de leurs colonies pétrolières) l’Irak a été soumis à dix ans de sanctions destinées à rendre le pays exsangue, de manière à faciliter la glorieuse conquête du vide par l’armée des Etats Unis.
On peut accuser de tout les régimes successifs du Baas, y compris celui de la dernière phase de sa déchéance sous la « direction » de Saddam, sauf d’avoir attisé le conflit confessionnel entre Sunnites et Chiites. Qui donc est responsable des heurts sanglants qui opposent aujourd’hui les deux communautés ? On apprendra certainement un jour comment la CIA (et sans doute la Mossad) ont organisé beaucoup de ces massacres. Mais au-delà il est vrai que le désert politique créé par le régime de Saddam et l’exemple qu’il donnait de méthodes opportunistes sans principes a « encouragé » des candidats au pouvoir de toutes natures à s’engager dans cette voie, souvent protégés par l’occupant, parfois peut être naïfs au point de croire qu’ils pourraient « se servir de lui ». Les candidats en question, qu’il s’agisse de chefs « religieux » (Chiites ou Sunnites), de prétendus « notabilités » (para tribales) ou « d’hommes d’affaires » de corruption notoire exportés par les Etats Unis, n’ont jamais eu d’ancrage politique réel dans le pays; même ceux des chefs religieux que les croyants respectaient n’avaient aucune emprise politique qui eut paru acceptable au peuple irakien. Sans le vide créé par Saddam on n’aurait jamais entendu prononcer leurs noms. Face à ce nouveau « monde politique » fabriqué par l’impérialisme de la mondialisation libérale, d’autres forces politiques authentiquement populaires et nationales, éventuellement démocratiques, auront-elles les moyens de se reconstituer ?
Il fut un temps où le Parti Communiste constituait le pôle de cristallisation du meilleur de ce que la société irakienne pouvait produire. Le Parti Communiste était implanté dans toutes les régions du pays et dominait le monde des intellectuels souvent d’origine chiite (je dis que le Chiisme produit surtout des révolutionnaires et des leaders religieux, rarement des bureaucrates ou des compradores !). Le Parti Communiste était authentiquement populaire et anti-impérialiste, peu enclin à la démagogie, potentiellement démocratique. Est-il désormais appelé à disparaître définitivement de l’histoire, après le massacre de milliers de ses meilleurs militants par les dictatures baasistes, l’effondrement de l’Union soviétique (à laquelle il n’était pas préparé), et le comportement de ceux de ses intellectuels qui ont cru acceptable de revenir d’exil dans les fourgons de l’armée des Etats Unis ? Ce n’est hélas pas impossible, mais pas davantage « inéluctable ». Loin de là.
La question « kurde » est une question réelle, en Irak comme en Iran et en Turquie. Mais sur ce sujet également on doit rappeler que les puissances occidentales ont toujours pratiqué avec le plus grand cynisme la règle du « deux poids, deux mesures ». La répression des revendications kurdes n’a jamais atteint en Irak et en Iran le degré de violence policière et militaire, politique et morale permanente qui est celle pratiquée par Ankara. Ni l’Iran, ni l’Irak n’ont jamais été jusqu’à nier l’existence même des Kurdes. On a néanmoins pardonné tout à la Turquie, membre de l’OTAN – une organisation de nations démocratiques nous rapellent les médias, dont l’éminent démocrate qu’était Salazar fut l’un des membres fondateurs comme les non moins inconditionnels de la démocratie que sont les colonels grecs et les généraux turcs !
Les fronts populaires irakiens constitués autour du Parti Communiste et du Baas dans les meilleurs moments de son histoire mouvementée, chaque fois qu’ils ont exercé des responsabilités de pouvoir, ont toujours trouvé un terrain d’entente avec les partis kurdes principaux, qui ont d’ailleurs toujours été leurs alliés.
La dérive « antichiite » et « antikurde » du régime de Saddam est certes réelle : bombardements de la région de Bassorah par l’armée de Saddam après sa défaite au Koweit en 1990, usage de gaz contre les Kurdes. Cette dérive venait en « réponse » aux manœuvres de la diplomatie armée de Washington qui avait mobilisé des apprentis sorciers pressés de saisir l’occasion. Elle n’en demeure pas moins une dérive criminelle, de surcroît stupide, le succès des appels de Washington ayant été fort limité. Mais peut-on attendre autre chose des dictateurs façon Saddam ?
La puissance dont témoigne la résistance à l’occupation étrangère, « inattendue » dans ces conditions, semblerait « relever du miracle ». Ce n’est pas le cas, car la réalité élémentaire est simplement que le peuple irakien dans son ensemble (arabe et kurde, sunnite et chiite) déteste les occupants et connaît ses crimes quotidiens (assassinats, bombardements, massacres, tortures). On devrait alors imaginer un Front Uni de Résistance Nationale (appelez-le comme vous voudrez) se proclamant tel, affichant des noms, la liste des organisations et partis qui le constituent, leur programme commun. Ce n’est pas le cas jusqu’à ce jour, en particulier pour toutes les raisons procédant des destructions du tissu social et politique produites par la dictature de Saddam et celle des occupants. Mais quel qu’en soient les raisons, cette faiblesse constitue néanmoins un handicap sérieux, qui facilite les manœuvres de division, encourage les opportunistes jusqu’à en faire des collaborateurs, jette la confusion sur les objectifs de la libération.
Qui parviendra à surmonter ces handicaps ? Les communistes devraient être bien placés pour le faire. Déjà les militants – présents sur le terrain – se démarquent de ceux des « leaders » (ceux que les médias dominants sont les seuls à connaître !) qui, ne sachant plus sur quel pied danser, tentent de donner un semblant de légitimité à leur « ralliement » au gouvernement de la collaboration en prétendant compléter par là même l’action de la résistance armée !! Mais beaucoup d’autres forces politiques, dans les circonstances, pourraient prendre des initiatives décisives en direction de la constitution de ce front.
Il reste qu’en dépit de ses « faiblesses » la résistance du peuple irakien a déjà mis en déroute (politique sinon encore militaire) le projet de Washington. C’est précisément ce qui inquiète les Atlantistes de l’Union Européenne, ses alliés fidèles. Les associés subalternes des Etats Unis craignent aujourd’hui la défaite des Etats Unis, parce que celle-ci renforcerait la capacité des peuples du Sud de contraindre le capital transnational mondialisé de la triade impérialiste à respecter les intérêts des nations et des peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine.
La résistance irakienne a fait des propositions qui permettraient de sortir de l’impasse et d’aider les Etats Unis à se retirer du guêpier. Elle propose en effet : (i) la constitution d’une autorité administrative de transition mise en place avec le soutien du Conseil de Sécurité; (ii) l’arrêt immédiat des actions de résistance et des interventions militaires et policières des armées d’occupation; (iii) le départ de toutes les autorités militaires et civiles étrangères dans un délai de six mois. Les détails de ces propositions ont été publiés dans la revue arabe prestigieuse Al Mustaqbal Al Arabi, publiée à Beyrouth (numéro de janvier 2006). Le silence absolu que les médias européens opposent à la diffusion du message est, de ce point de vue, le témoignage de la solidarité des partenaires impérialistes. Les forces démocratiques et progressistes européennes ont le devoir de se désolidariser de cette politique de la triade impérialiste et de soutenir les propositions de la résistance irakienne. Laisser le peuple irakien affronter seul son adversaire n’est pas une option acceptable : elle conforte l’idée dangereuse qu’il n’y a rien à attendre de l’Occident et de ses peuples, elle encourage par là même des dérives inacceptables – voire criminelles – dans les pratiques de certains mouvements de résistance.
Plus vite les troupes d’occupation étrangères auront quitté le pays, plus fort aura été le soutien des forces démocratiques dans le monde et en Europe au peuple irakien, plus grandes seront les possibilités d’un avenir meilleur pour ce peuple martyr. Plus longtemps l’occupation durera, plus sombres seront les lendemains qui succèderont à son terme inévitable.
5. La question palestinienne
Le peuple palestinien est, depuis la déclaration Balfour pendant la première guerre mondiale, la victime d’un projet de colonisation par un peuple étranger, qui lui réserve le sort des « Peaux Rouges », qu’on l’avoue ou qu’on feigne de l’ignorer. Ce projet a toujours été soutenu inconditionnellement par la puissance impérialiste dominante dans la région (hier la Grande Bretagne, aujourd’hui les Etats Unis), parce que l’Etat étranger à la région constitué de la sorte ne peut être que l’allié, à son tour inconditionnel, des interventions qu’exige la soumission du Moyen Orient arabe à la domination du capitalisme impérialiste.
Il s’agit là, pour tous les peuples d’Afrique et d’Asie, d’une évidence banale. De ce fait, sur les deux continents, l’affirmation et la défense des droits du Peuple Palestinien unissent spontanément. Par contre en Europe la « question palestinienne » provoque la division, produite par les confusions entretenues par l’idéologie sioniste, qui trouvent souvent des échos favorables.
Aujourd’hui plus que jamais, en conjonction avec le déploiement du projet américain du « grand Moyen Orient », les droits du peuple palestinien ont été abolis. Pourtant l’OLP avait accepté les plans d’Oslo et de Madrid et la feuille de route rédigés par Washington. C’est Israël qui a ouvertement renié sa signature, et mis en œuvre un plan d’expansion encore plus ambitieux ! L’OLP a été fragilisée de ce fait : l’opinion peut lui reprocher à juste titre d’avoir cru naïvement à la sincérité de ses adversaires. Le soutien apporté par les autorités d’occupation à son adversaire islamiste (Hamas) – dans un premier temps tout au moins – la progression de pratiques corrompues de l’administration palestinienne (sur lesquelles les « bailleurs de fonds » - Banque Mondiale, Europe, ONG – se taisent, s’ils ne sont pas parties prenantes) devaient conduire – c’était prévisible (et probablement souhaité) – à la victoire électorale du Hamas, prétexte supplémentaire immédiatement invoqué pour justifier l’alignement inconditionnel sur les politiques d’Israël « quelles qu’elles soient » !
Le projet colonial sioniste a toujours constitué une menace, au-delà de la Palestine, pour les peuples arabes voisins. Ses ambitions d’annexion du Sinaï égyptien, son annexion effective du Golan syrien, sont là pour en témoigner. Dans le projet du « grand Moyen Orient » une place particulière est donnée à Israël, au monopole régional de son équipement militaire nucléaire et à son rôle de « partenaire obligé » (sous le prétexte fallacieux qu’Israël disposerait de « compétences technologiques » dont aucun peuple arabe n’est capable ! Racisme oblige !).
Il n’est pas dans notre intention de proposer ici des analyses concernant les interactions complexes entre les luttes de résistance à l’expansion coloniale sioniste et les conflits et options politiques au Liban et en Syrie. Les régimes du Baas en Syrie ont résisté à leur manière aux exigences des puissances impérialistes et d’Israël. Que cette résistance ait également servi à légitimer des ambitions plus discutables (le contrôle du Liban) n’est certainement pas discutable. La Syrie a par ailleurs choisi soigneusement ses « alliés » parmi les « moins dangereux » au Liban. On sait que la résistance aux incursions israéliennes au Sud Liban (détournement des eaux inclus) avait été construite par le Parti Communiste libanais. Les pouvoirs syrien, libanais et iranien ont coopéré étroitement pour détruire cette « base dangereuse » et lui substituer celle du Hezbollah. L’assassinat de Rafic el Harriri a évidemment donné l’occasion aux puissances impérialistes (les Etats Unis en tête, la France derrière) d’une intervention dont l’objectif est double : faire accepter par Damas un alignement définitif au sein du groupe des Etats arabes vassalisés (Egypte, Arabie Saoudite) – ou, à défaut, liquider les vestiges du pouvoir baasiste dégénéré -, démanteler ce qui reste de capacité de résistance aux incursions israéliennes (en exigeant le « désarmement » de Hezbollah). La rhétorique concernant la « démocratie » peut être invoqué, dans ce cadre, si utile.
Ce rappel, banal pour le lecteur arabe, complète ce que j’ai écrit dans la première partie, concernant les positions respectives prises en mai 1948 et par la suite par les Etats arabes, les forces politiques principales du moment (les partis nationalistes et les partis islamistes), les communistes. Au lecteur d’en tenir compte.
Ces mémoires
J’ai vécu Bandung en Egyptien, étudiant à Paris puis fonctionnaire au Caire.
Mes réflexions ne m’ont jamais amené à « sous-estimer » les responsabilités des régimes en place, en particulier du nassérisme. Bien au contraire j’ai attribué à leurs insuffisances une responsabilité décisive dans la dérive. Sans fausse modestie je dirai que le livre que j’ai écrit en 1960, publié sous le nom d’emprunt de Hassan Riad (L’Egypte nassérienne, Minuit 1963) était prémonitoire; j’avais imaginé que le régime s’éteindrait par un retour au bercail du capitalisme périphérique, auquel l’« infitah » a donné sa forme concrète dix ans plus tard.
Mon retour sur la scène par ma participation aux Forums sociaux égyptiens à partir de 2002 m’a amené à formuler des positions critiques tant à l’égard de la fausse alternative de l’Islam politique qu’à l’égard de l’alternative non moins fausse de la « démocratie ».Des positions qui ne sont pas toujours partagées bien entendu. Aujourd’hui les « conflits politiques » opposent en Egypte et dans la région trois ensembles de forces : celles qui se revendiquent du passé nationaliste (mais ne sont plus en réalité que les héritiers dégénérés et corrompus des bureaucraties de l’époque nationale-populiste), celles qui se revendiquent de l’Islam politique, celles qui tentent d’émerger autour d’une revendication « démocratique » compatible avec la gestion économique libérale. Le pouvoir d’aucune de ces forces n’est acceptable pour une gauche attentive aux intérêts des classes populaires et à ceux de la Nation. En fait à travers ces trois « tendances » s’expriment les intérêts des classes compradore affiliées au système impérialiste en place. En fait la diplomatie des Etats Unis tient ces trois fers au chaud, s’employant à jouer de leurs conflits pour son bénéfice exclusif. Tenter de « s’insérer » dans ces conflits par des alliances avec ceux-ci ou ceux-là (préfèrer les régimes en place pour éviter le pire – l’Islam politique; ou au contraire chercher à s’allier à celui- ci pour se débarrasser des régimes) est voué à l’échec. La gauche doit s’affirmer en engageant les luttes sur les terrains où celles-ci trouvent leur place naturelle : la défense des intérêts économiques et sociaux des classes populaires, de la démocratie et de l’affirmation de la souveraineté nationale, conçues comme indissociables.
La région du « Grand Moyen Orient » est aujourd’hui centrale dans le conflit qui oppose le leader impérialiste et les peuples du monde entier. Mettre en déroute le projet de l’establishment de Washington constitue la condition pour donner à des avancées en quelque région du monde que ce soit la possibilité de s’imposer. A défaut toutes ces avancées demeureront vulnérables à l’extrême. Cela ne signifie pas que l’importance des luttes conduites dans d’autres régions du monde – en Europe, en Amérique latine, ailleurs – puisse être sous-estimée. Cela signifie seulement qu’elles doivent s’inscrire dans une perspective globale qui contribue à mettre en déroute Washington dans la région qu’il a choisi pour sa première frappe criminelle.
L’insistance que je place dans la poursuite des débats au sein de la gauche arabe, en particulier de son aile marxiste, va de soi, de ce fait.
En Egypte, dès les années 1950, j’étais partisan de l’unité arabe - comme tous mes camarades communistes d’ailleurs. Sans être un « nationaliste » (au sens arabe de qawmi), sans accepter leur sottise (« l’arabité coule dans le sang des Arabes... »), sans partager l’opinion superficielle mais courante que la division du monde arabe en Etats distincts est le produit principal sinon exclusif du « complot des impérialistes » etc... Mais simplement parce que nous pensions que la libération et le progrès social imposent à notre époque la construction de grands ensembles et que l’unité de la langue et de la culture offre aux Arabes une chance historique qu’il leur appartient de saisir (cf. S. Amin et K. Mroué, Communistes dans le monde arabe; 2006)
Encore une fois je renvoie le lecteur à la première partie de ces Mémoires pour ce qui est de mes interventions dans la vie politique de l’Egypte à l’époque de Nasser. Par contre je ferai ci, plus loin, le compte rendu de mes interventions dans l’Egypte post nassérienne, jusqu’à la révolution en cours, amorcée en 2011.
Mes interventions au Maghreb et au Mashreq
Le Maghreb
Je commençais mes découvertes du monde arabe au-delà de l'Egypte par les pays du Maghreb, que fort peu de Mashrékins connaissaient à l’époque. Dans le cadre de mon enseignement à l’I.D.E.P. je m’étais assigné l’objectif d’étudier de près les trois expériences de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie encore aux premiers stades de leur déploiement au milieu des années 1960.
La Tunisie et le Maroc
C’était je crois en 1963 que l’occasion m’en fut offerte. L’administration du Plan en Tunisie voulait établir un nouveau cadre pour ses comptes nationaux et en confiait la responsabilité à deux « experts », moi-même (recommandé par le SEEF) et un statisticien syrien Nazhat Chalaq. Nous avons rempli notre mission, correctement je crois, en des séjours de 15 jours qui pour moi se sont étalés sur plusieurs mois. Hussein Zghall et d’autres collègues au Plan nous ont aidés avec une grande efficacité, amitié et hospitalité toute arabe. Chalaq est un statisticien de grand talent, qui sait découvrir les contradictions et absurdités dans les chiffres proposés par ceux-ci ou ceux-là. Doté d’un bon humour il me disait un jour : « ils trichent tous, mais pas dans les mêmes proportions; il faudrait que le Président décide par décret de la proportion de tricherie obligatoire pour tous les services ». Nous avons poussé l’amusement jusqu’à inclure cette proposition dans notre rapport final ! Cela fut très bien reçu, et rassure sur le sens de l’humour des administrateurs tunisiens.
Les séjours à Tunis m’ont évidemment permis de rencontrer beaucoup d’intellectuels, de professeurs, de dirigeants politiques de la gauche tunisienne. Des équipes actives du Forum ont été animés par ces intellectuels dont la réputation est établie. Les étudiants me demandaient également que je leur fasse de temps à autre une conférence, ce que je ne refuse jamais. Mais je n’ai pas connu les « grands dirigeants » du système destourien, ni ceux d’un camp (les Bourguibistes) ni ceux des autres (les Ben Salahistes et les ben Youssefistes). Je n’ai rencontré Ben Salah que beaucoup plus tard, après sa sortie de prison. Je n’avais eu connaissance descontradictions au sein du système que par l’intermédiaire de leur interprétation par l’opposition de gauche.
J’ai évidemment visité la Tunisie par la suite à de nombreuses occasions et j’ai suivi sa dérive - l’échec de son insertion internationale par la stratégie de délocalisation dans des zones franches - et la montée de l’Islam fondamentaliste. La société tunisienne reste, malgré tout, l’une des moins arriérées des mondes arabe et musulman sur un plan important : celui du statut des femmes. A long terme je crois que cet avantage est décisif. Force est de reconnaître que cette avancée doit être portée au crédit de Bourguiba, quoi qu’on pense de ses visions politiques - fort limitées - de ses illusions concernant l’Occident et singulièrement les Etats Unis, de son penchant à l’autocratie et peut être de sa vanité insupportable. Cela ne suffit certainement pas pour pardonner au régime odieux de Ben Ali ses crapuleries quotidiennes.
Je commençais à avoir la petite réputation d’un bon bricoleur capable de fabriquer un cadre de comptabilité nationale adapté aux besoins d’une planification. Cette réputation est sans doute à l’origine de l’invitation vers 1964 que le ministre marocain de l’Economie (ou du Plan ?) Slaoui me fit à peu près à la même époque. J’avais connu Slaoui jeune - étudiant communiste à Paris. Il avait mis beaucoup d’eau dans son vin mais restait à sa manière fidèle aux souvenirs de sa jeunesse. Les camarades marocains que j’ai fréquentés depuis cette première occasion, suivie de visites répétées, sont des amis que je respecte. Mais, quel que soit mon respect pour l’action de ces militants, leur Parti (le PPS - Parti du Progrès et du Socialisme) ne me paraît pas être parvenu à sortir des limites du cercle étroit d’une élite sans ancrage populaire solide.
Les militants de la gauche de l’USFP - dans la grande époque de ce parti - bénéficiaient certainement d’une écoute populaire beaucoup plus large. Mais tous ceux que j’ai rencontrés m’ont laissé le sentiment qu’ils ne sortiraient que difficilement des limites du populisme style nassérien - boumedienniste - baasiste. Ce qui s’est révélé être le fait, tandis que peu à peu ils glissaient fatalement vers la droite, entrant dans le grand jeu de la monarchie soucieuse d’élargir la légitimité du système en intégrant – au-delà des classes traditionnelles qui constituent sa base historique : commerçants Fassi et Soussi, aristocraties foncières et tribales, puis de la bourgeoisie compradore nouvelle - les couches moyennes de la technocratie, de la bureaucratie et des petites bourgeoisies urbaines et rurales. De là la colère et la révolte de la nouvelle génération des années 1970 - le mouvement du 22 Mars et ce qui devait en sortir d’organisations diverses. Leur « gauchisme » était certainement à la mesure de leur courage exceptionnel.
L’affaire du Sahara espagnol allait encore brouiller davantage les cartes. PPS et USFP ont rallié, comme on le sait, le bloc de la « marche verte ». J’ai sur cette affaire du Sahara un point de vue personnel que beaucoup ne partagent pas. Invité par des Mauritaniens de gauche à expliquer ma vision du problème, ceux-ci, qui avaient leurs canaux d’accès au pouvoir, m’ont conseillé d’aller dire ces choses « plus haut ». Je fus donc invité par le Président. Ma thèse était simple. Nous sommes tous, ai-je dit, pour l’unité arabe. Alors pourquoi fabriquer un Etat arabe (la République Sahraouie) supplémentaire ? Pour permettre à une petite classe dirigeante locale d’accaparer seule les devises de l’exportation des phosphates ? Et s’il faut que cette région entre dans un pays arabe déjà existant, le mieux placé n’est-il pas la Mauritanie ? Les tribus du Sahara occidental sont celles-là mêmes qu’on retrouve en Mauritanie. Ne faut-il pas tenter de convaincre le Polissario et le gouvernement mauritanien de faire une déclaration commune allant dans ce sens ? Et en même temps, si l’on veut, une proposition de confédération à trois - Maroc, Algérie et Mauritanie - et l’ouverture de négociations sérieuses pour lui donner un contenu. Je suis sûr que les peuples des trois pays y seraient plus que favorables, enthousiastes. Le Président mauritanien m’est paru sensible à ce discours, bien que venu trop tard puisque les accords de Madrid avaient été signés, partageant le Sahara entre le Maroc et la Mauritanie. Quelque temps plus tard le Président périssait dans un accident d’avion. A d’autres je disais donc : pourquoi les partis, organisations et personnalités de gauche des trois pays n’adoptent-ils pas cette position commune? Ils seraient entendus et gagneraient l’appui de leurs peuples. Ils ne l’ont fait ni les uns ni les autres. Pourquoi ?
Le pouvoir en Algérie nourrissait alors des ambitions « expansionnistes » extravagantes. Il traitait son allié mauritanien récent comme une semi-colonie. J’ai entendu de mes oreilles des responsables algériens qualifier le Président mauritanien de « wali de Nouakchott ». Je leur ai volé dans les plumes. Comment ? C’est comme çà vous croyez qu’on fera l’unité arabe ? De surcroît le modèle algérien dont vous êtes si fier commence à s’essouffler. La question du Sahara est-elle le problème majeur pour le peuple algérien aujourd’hui ? N’est-ce pas le rôle prioritaire de la gauche algérienne (car le comble était que les propos mentionnés ici étaient le fait de personnalités de la gauche algérienne) de mettre à plat ce modèle et de se mobiliser pour sortir des impasses dans lesquelles il s’est enfermé ?
Je n’ai jamais fait de déclarations publiques ou écrit quoi que ce soit sur toute cette affaire parce que je pensais que cela jetterait de l’huile sur le feu tant que les forces de gauche dans les trois pays n’auraient pas assumé la responsabilité qui leur revient. Mais cet exemple illustre à mon avis deux réalités. La première est que la gauche algérienne avait choisi de s’aligner sans réserve sur le boumediennisme dont elle ne représentait plus qu’une aile. Elle devait le payer cher par la suite, lorsque la légitimité du régime allait s’éroder puis s’effondrer, au bénéfice immédiat des Islamistes, le PC algérien apparaissant aux yeux des classes populaires comme sans projet particulier différent de celui du FLN. La seconde est que la division des Arabes n’est ni seulement ni même principalement le résultat de manipulations de forces extérieures. Elle est le produit de ce que sont les classes dirigeantes en place et des forces qui en contestent les pouvoirs, de leurs ambitions égoïstes et de leurs visions étriquées. J’ai visité le Maroc comme l’Algérie à de multiples occasions par la suite. Je dois dire que je n’ai malheureusement pas vu que des progrès sensibles aient été réalisés depuis dans aucun de ces domaines. Aucune autocritique.
Autre histoire d’une autre nature. J’ai été invité à Rabat vers 1974 pour « aider » le Secrétaire Général de la Ligue Arabe et celui de l’OUA à négocier quelques affaires difficiles qui empoisonnaient les relations arabo-africaines. C’était de la part de l’OUA qui avait pensé à moi une marque de confiance, la reconnaissance que je n’étais pas chauvin et que je plaçais le front commun des pays du tiers monde face à l’impérialisme au-dessus de leurs conflits internes. J’acceptais donc. J’écoutais l’un et l’autre des deux secrétaires faire leur exposé sur l’Erythrée, le Soudan, le Tchad, le Sahara nigérien. J’exprimais mes analyses personnelles de ces questions dans le langage le plus neutre possible, en plaçant l’accent sur les intérêts communs des peuples concernés et les principes des solutions qui pouvaient renforcer leur front commun. En un mot : respect formel des frontières, démocratisation de tous les pays concernés, respect intégral des droits des minorités, refus de l’appel à l’extérieur pour régler ces problèmes. Je fais observer que la question de la démocratisation n’était venue à l’esprit ni de l’un ni de l’autre des deux Secrétaires généraux. J’insistais pour dire qu’à mon humble avis aucun de ces conflits ne trouverait de solution sans démocratie. Je ne suis pas sûr d’avoir convaincu, ni même d’avoir eu une influence fut-elle légère sur leurs comportements ultérieurs.
L’Algérie
J’ai visité l’Algérie à plusieurs reprises dans les années 1960, à l’invitation soit du Plan (notamment par le Ministre Abdallah Khoja et son adjoint Remili, plus tard par le Ministre Hidouci), soit des universités (par le recteur Ahmad Mahiou). Toujours même topo : on me demandait un avis sur le Plan. Et je dois dire que je n’y découvrais rien qui sortit de l’ornière du populisme nationaliste. Cela n’était pas toujours facile à faire comprendre. Les cadres algériens - beaucoup d’amis parmi eux - étaient très fiers, à juste titre, de la lutte glorieuse que le FLN avait menée. Mais cette fierté atténuait leur sens critique, surtout lorsque - c’était le cas de beaucoup - ils n’avaient guère participé à cette lutte que de loin.
Trois problèmes majeurs m’inquiétaient. Premier problème : l’attraction du modèle soviétiste d’une industrialisation mal étudiée - n’ayant que peu de rapports avec le développement agricole, priorité première - finançable grâce aux revenus pétroliers, conçue par des technocrates purs insensibles aux dimensions politiques et sociales des options, mal légitimée entre autre par la théorie « des industries industrialisantes » (une rationalisation du modèle soviétique que le document de Mao intitulé « les dix rapports fondamentaux » avait, à mon avis, détruit de fond en comble). Second problème : l’érosion rapide des velléités démocratiques et le discours grandissant contre « l’utopie de l’autogestion » etc... La Charte de 1965 paraissait à tous - gauche de l’ancien PC incluse - parfaite. Pour moi elle ne reproduisait - souvent à la lettre - que celle du Nassérisme de 1961. Mais le dire trop paraissait relever de « l’arrogance égyptienne ». Troisième problème : la fragilité de la nation algérienne. Pour moi, c’était l’évidence. Comparée au Maroc et à la Tunisie qui étaient des Etats avant la colonisation, la nation algérienne a été produite par la guerre de libération. Aucune honte à cela. Mais sa légitimité était de ce fait fragile et liée à celle du pouvoir du FLN dont je voyais les limites populistes. La suite des évènements avec la guerre déclenchée par les Islamistes m’a hélas donné raison : avec l’effondrement du FLN c’est la solidarité nationale élémentaire qui est remise en question. Mais là aussi, dire cela trop fort pouvait ressembler à un rappel du discours colonialiste français selon lequel la nation algérienne n’existait pas. La question linguistique, souvent mise en avant, ne révèle que le sommet de l’iceberg. Sur ce plan le choix du pouvoir d’Alger a été catastrophique : le français pour les élites, ouvertes sur la modernité et la technique, l’arabe pour le peuple, un enseignement livré aux maîtres des anciennes écoles coraniques (que les Français n’avaient jamais combattu, contrairement à la légende selon laquelle ils auraient voulu « extirper l’Islam »! Les Français avaient maintenu la charia pour les autochtones; le FLN avait tenté d’en atténuer la portée; les Islamistes en réclamant son respect intégral veulent tout simplement qu’on revienne à la pratique de l’époque coloniale !) et à un encadrement d’Azharistes non moins arriérés. La suite est connue. Il m’est arrivé d’en mesurer la profondeur du désastre lorsque, invité à faire une conférence à l’Université, je constatais que les « arabophones » ne savaient rien exprimer qui fasse un sens quelconque : des mots à la suite les uns des autres sans aucune préoccupation du sens qu’ils véhiculaient.
En 1972 l’IDEP organisait à Alger l’un de ses grands séminaires. Les autorités, Etat et Université, nous ont accueillis avec de grands moyens en nous prêtant le bâtiment de l’Assemblée Nationale, dont j’ai dit que pour une fois il servait d’enceinte à des débats véritables !
A la suite de ce séminaire le président Boumedienne me reçut. Assez longuement - deux heures je crois. Il voulait parler surtout de politique internationale et arabe, critiquant le plan Rogers pour le Moyen Orient, esquissant sa vision d’un « nouvel ordre économique international » (que la proclamation par les Non Alignés devait concrétiser en 1974). J’étais convaincu sur ces plans et tentais d’orienter la discussion vers les problèmes internes de l’Algérie - mes trois motifs d’inquiétude. Visiblement cela gênait le Président et malgré ma diplomatie - je n’accusais personne, ne citais aucun nom, prenais la précaution de parler d’abord des « aspects positifs » et des « difficultés objectives » avant d’aborder les points sensibles - je n’ai rien retenu de ce qu’il m’a dit qui ne fut déjà connu par les discours publics. J’en sortais convaincu que le pouvoir algérien ne préparerait pas sa sortie des impasses prévisibles et finirait par tomber à droite.
J’ai suivi avec beaucoup de peine la dégradation du système algérien, après la mort de Boumedienne qui avait maintenu les apparences d’une construction solide, en fait vermoulue jusqu’aux os. Chadli et son ouverture opportuniste insensée au débordement compradore et vulgaire préparait le pire : la riposte illusoire de la victoire électorale du FIS et la dérive criminelle des années 1990. Combat douteux entre deux partenaires qui ne s’affrontent que pour le pouvoir compradore et être seuls à en bénéficier : le vieux FLN sans légitimité et ses généraux d’une part, le FIS d’autre part. Ce dernier ayant été capable dans un premier temps de capitaliser à son profit la colère des classes populaires et mobilisé des sbires recrutés chez les jeunes « hittistes » (nom donné en Algérie aux jeunes chômeurs sans perspectives). Favorisés par la dépolitisation – le crime banal des régimes populistes -, encadrés par les « Afghans » (les criminels formés au Pakistan et en Afghanistan dans les camps de la CIA financés par l’Arabie Séoudite), les « islamistes » ont fait les ravages qu’on connaît. Les romans policiers de Yasmina Khadra sont, de ce point de vue, la meilleure analyse du drame de l’Algérie. Les islamistes sont- ils aujourd’hui épuisés par la résistance de l’appareil – ex FLN – et les manœuvres successives de Zéroual (après la liquidation de la tentative de Boudiaf, assassiné par on ne sait encore exactement qui avec la complicité dont on ne sait pas encore quels services locaux et étrangers) et aujourd’hui de Bouteflika ? Sans doute mettre un terme à la tuerie est-il devenu la priorité première. Mais pour faire quoi après cela ? Ici encore la responsabilité de la gauche algérienne historique et de ses intellectuels est grande. Un terrain objectif existait et existe toujours pour constituer une « troisième force » qui rejette à la fois la gestion mafieuse de l’ex FLN et celle – identique – des Islamistes. Mais cette troisième force n’est jamais parvenue à se constituer. Les querelles de leadership ont sans doute leur responsabilité dans cet échec misérable. Je crois néanmoins que se profile derrière celle-ci des faiblesses plus fondamentales, entre autre l’absence d’une perspective qui sache inscrire les exigences d’une démocratisation de la société dans celles d’un renouveau socialiste. Ici encore le désarroi idéologique de milieux qui ne furent guère que des nationalistes populistes, impressionnés par le modèle soviétique, et leur ralliement absurde aux recettes « libérales » sont à l’origine de cette impuissance.
Je n’ai rencontré le président Ben Bella et son épouse qu’après sa sortie de prison. « Rajeuni » par sa participation active au mouvement de renouveau des luttes mondiales pour un « autre monde » libéré du capitalisme impérialiste mondialisé.
Algérie, Tunisie, Maroc, trois pays bien distincts sur tous les plans. Belal avait résumé la différence avec un grand talent. Nous étions à Bizerte, un groupe de Maghrébins et moi, invités par le gouverneur. Long exposé inutile et fatigant de celui-ci sur les qualités exceptionnelles du Président. Belal me dit : tu sais quelle est la différence entre les trois pays. En Tunisie le chef parle - beaucoup et fort - et les sous chefs l’entourent, opinent du bonnet sans arrêt. Au Maroc le chef est assis dans un bon fauteuil, reste silencieux et les sous chefs expriment ce qu’il faut dire. En Algérie chef et sous chefs parlent tous ensemble. Résumé parfait. Et néanmoins les trois systèmes d’une certaine manière convergeaient. C’était du moins la conclusion du livre que je tirais de ces expériences maghrébines : les déterminations par la logique du capitalisme dominant finissant par reléguer les spécificités aux détails du folklore. (cf S. Amin, Le Maghreb moderne; 1970).
La Mauritanie
J’aime particulièrement le Sahara, ses immensités plus variées que ceux qui ne le connaissent pas n’imaginent guère, la sècheresse de son climat, l’élégance, la fierté et l’hospitalité de ses peuples. J’ai la chance qu’Isabelle partage ces goûts. Nous n’avons donc jamais perdu l’occasion d’en parcourir les espaces, en Mauritanie, en Algérie et au Niger, en Egypte.
Nos premières promenades à travers le grand désert nous ont conduit de Saint Louis du Sénégal jusqu’à Atar et Chinguetti - au nord de la Mauritanie. Nous y avons fait connaissance de ce « peuple chimérique » comme le qualifie l’un de ses enfants parmi les plus fins, sociologue et ami, Abdel Wedoud Ould Cheikh. Invité à plusieurs reprises par les enseignants et les étudiants de ce pays, j’ai pu en apprécier l’intelligence vive comme la générosité de l’hospitalité. Je garde précieusement les beaux coffres et boubous qui m’ont été offerts à ces occasions.
J’ai vérifié par moi-même l’exactitude de ce que Caillé avait écrit de ces tribus étonnantes. Arrivés à Boutilimit au coucher du coucher du soleil, l’un des marabouts du lieu nous accueillit sous sa grande tente, ordonnait d’aller chercher un mouton qui ferait notre repas. Evidemment cela signifiait que le méchoui ne serait prêt qu’à deux heures du matin ! Mais impossible de refuser le geste d’hospitalité. En attendant donc, allongés sur des tapis, nous tentions de dormir un peu. Une femme maure, qui veillait à notre confort, me réveillait en me pinçant le gros orteil pour me poser cette étonnante question - en bel arabe Hassania - « toi qui connais le monde, dis- moi comment il est ? » Je ne sais plus ce que j’ai pu bafouiller pour tenter de satisfaire sa curiosité - sans succès. Car dans les tribus maures la monogamie est rigoureuse (le Coran est interprété comme n’autorisant pas la polygamie tant la condition d’affection égale est impossible) et ce sont les femmes qui sont lettrées - transmettent le savoir et la poésie -, tandis que les hommes illettrés, (sauf les marabouts), ne sont là que pour manier le sabre.
A Mederdra nous faisions un arrêt pour boire du thé au campement de l’administration. L’homme qui le prépara n’avait pas l’air d’un serviteur. Digne, élégant. Isabelle lui posa carrément la question. Non, dit-il, je ne suis pas le serviteur de ce campement. C’était un officier de l’armée qui avait participé à une petite tentative de coup d’état, à Néma (dans l’est de la Mauritanie) en 1961. Nous avions entendu l’écho de cet évènement au Mali : quelques officiers, jugeant le régime néocolonial, avaient tenté de s’emparer du fort de Néma pour déclencher une révolte générale dans le pays. Moyens et conceptions artisanaux qui les condamnaient à l’échec. Cet officier, condamné à mort, peine commuée après plusieurs années de cachot à l’exil dans ce campement perdu dans les sables. Nous lui avons offert de l’aider à s’enfuir. On vous emmène dans notre jeep, nous passons le Fleuve Sénégal en pirogue dans un village, et voilà, vous êtes libre. Il fut tenté mais réflexion faite dit : « non, je reste dans mon pays ». En partant nous prenions soin de rouler très lentement, échangeant avec lui des gestes d’au revoir répétés... si par hasard il était tenté... jusqu’à ce que lui-même referme la porte du campement.
La Mauritanie n’est cependant pas le paradis du désert. C’est aussi - comme le Soudan - le trait d’union - et la frontière de confrontation - entre les peuples arabes et les négro-africains. La société maure est esclavagiste. Il faut le dire et refuser de l’accepter. La moitié de la population des tribus est constituée de Harratins, descendants d’esclaves razziés au sud. Brutalisés, condamnés à tous les travaux les plus durs, méprisés et insultés, leur sort ne répond à aucun des discours lénifiants sur « l’esclavage domestique » par lesquels les responsables de l’Etat moderne et des intellectuels à leur service tentent d’en légitimer les prétendus « vestiges ».
La vie dans la région frontière n’est pas aussi idyllique que le paysage calme du Fleuve et de ses villages Toucouleur et Sonninké inspire. Car le fleuve est ici comme souvent non pas la frontière entre les peuples mais une voie de communications et une région peuplée sur ses deux rives par des peuples non arabes, bien que fortement islamisés depuis presque dix siècles (à la différence du Soudan). Les Toucouleurs, qui ont créé dès le XVIIe siècle leur « république islamique » (pratiquant eux-mêmes l’esclavage à l’intérieur de leur société mais refusant de se livrer à la traite avec l’extérieur), avaient des siècles plus tôt fourni la glorieuse dynastie marocaine des Almoravides. Les classes dirigeantes de l’ancien pays des Maures et celles du pays du Fleuve se faisaient fréquemment la guerre certes, mais ils se respectaient mutuellement à leur manière. Les nouvelles classes dirigeantes « arabo-berbères » dit-on (en fait presque totalement arabophones) de la Mauritanie moderne sont tout simplement racistes. Chacun a pu en vérifier mille fois la triste réalité. A Boutilimit le commandant de cercle était Toucouleur (l’administration mauritanienne fait quelques gestes de concession de cette sorte, pour usage externe). Vous n’allez pas rendre visite à ce Nègre ! nous disent les Maures. Oui, nous y allons de ce pas. Et c’est chez lui que nous dormirons, comme il se doit. Il y a des principes avec lesquels nous ne transigeons pas. Les Maures nous accompagnèrent jusqu’au bas de la colline de sable sur le sommet de laquelle le centre administratif avait été construit; mais ils refusèrent d’aller plus haut. Nous prîmes nos valises et les portèrent nous-même. Le commandant nous recevant nous dit désabusé : comment puis-je exercer mes fonctions dans ce pays ?
La coexistence des deux peuples est sérieusement remise en question depuis les graves évènements de 1988 qui ont conduit aux massacres ethniques en Mauritanie et au Sénégal et à la fuite de dizaines de milliers de paysans de la rive nord du fleuve. Qui était derrière ces massacres? Comme presque toujours ils n’ont pas été « spontanés » et les différents peuples contraints à la coexistence ne se haïssent généralement pas au point de s’entretuer, même lorsqu’ils véhiculent de sérieux préjugés qui maintiennent des barrières fortes dans leurs relations quotidiennes. Les boutiques des artisans et commerçants maures qu’on trouvait partout au Sénégal ont été pillées, leurs propriétaires souvent massacrés, non pas par la « foule », mais par des groupes bien organisés, transportés en camions d’ailleurs que des lieux des sévices. Beaucoup de Sénégalais que je connais ont protégé ces malheureuses victimes. En Mauritanie les Sénégalais et les Noirs du Fleuve ont été massacrés eux aussi par des groupes bien constitués. Qui était derrière ces organisations ? Si ce ne sont les pouvoirs en place, du moins ce sont des segments des classes dirigeantes, aspirant par là même à déstabiliser ces pouvoirs; à les contraindre à en partager les avantages ou peut-être même s’y substituer. « Le poisson pourrit toujours par la tête » dit un proverbe africain. Les conflits fratricides sont rarement le produit spontané de l’explosion populaire. Ils sont presque toujours organisés par les classes dirigeantes ou des segments de celles-ci. Que ceux-ci exploitent des réalités objectives, plus ou moins mal gérées par les pouvoirs en place ne doit jamais faire oublier les stratégies de ceux qui sont les responsables directs de ces conflits. C’est vrai dans ce cas comme ailleurs en Afrique, en Asie ou en Europe bien entendu. En tout cas la fuite des paysans du fleuve sert bien les intérêts d’une nouvelle classe de « bénéficiaires » des aménagements irrigués dont ils se sont emparés et qu’ils voulaient vidés de leurs populations pour y « développer un agro-business » soutenu pour les bailleurs de fonds étrangers et la Banque mondiale. Ces bénéficiaires sont, bien sûr, issus des bureaucraties maure (tous Arabes) et sénégalaise (pas nécessairement originaires de la région). Par certains aspects ils s’entendent comme larrons en foire. (sur ce sujet, le meilleur livre est en arabe : Saleh Biktach, Al niza al senegali al moritani;le Caire 1992).
Un drame de la même nature, mais d’une autre ampleur, ensanglante le Soudan depuis trente ans.
Le Soudan
Je n’ai pas visité le Soudan, hélas, mais ai été seulement trois ou quatre fois à Khartoum à partir de 1973. Chaque fois que, dans un de ces courts intermèdes entre deux dictatures, la situation le permettait, à l’invitation toujours de la gauche soudanaise, du PC et du Front populaire, très actifs à l’Université, mais aussi dans les organisations syndicales et populaires. Mais toujours victimes de la démocratie électorale que préconisaient les soulèvements populaires qu’ils avaient dirigés. Le contrôle des campagnes majoritaires par l’encadrement traditionnel des Ansar Mahdistes ramenait inéluctablement les mêmes au gouvernement et la même gabegie conduisait au coup d’état, militaire ou islamiste, ou à une combinaison des deux. Mais que faire ? Comment démanteler ces pouvoirs traditionnels et respecter en même temps les normes de la démocratie, fut-elle révolutionnaire ? C’était toujours le thème inépuisable de mes très longues sessions - les Soudanais peuvent passer la nuit entière à discuter - avec un grand nombre des militants de ce pays, dont j’avoue qu’il exerce sur moi un attrait irrésistible par son mélange parfaitement réussi des cultures arabe (singulièrement égyptienne) et africaine.
La question de la guerre civile était également toujours au centre de nos discussions. Et, lorsque les circonstances - c’est à dire dans les moments où un pouvoir démocratique était installé à Khartoum - permettaient l’ouverture d’une négociation avec les rebelles du Sud (qui se déroulait souvent à Addis Abeba), je n’hésitais pas à répondre à la confiance que les deux parties plaçaient en moi pour - non pas y participer (à quel titre ?) - mais en suivre l’évolution. Les gens du Sud ont évidemment non seulement le droit pour eux, mais ils ont raison de se révolter. Les démocrates du Nord partagent leurs vues. De ce fait les deux parties, quand elles se rencontraient, sympathisaient réellement et l’accord était sincère. S’il n’a jamais pu être mis en oeuvre, c’est tout simplement parce que les militaires et les islamistes ont chaque fois renversé par la violence le gouvernement des démocrates et repris leur guerre. Les islamistes portent l’entière responsabilité du désastre.
Un désastre d’abord pour le Soudan lui-même qui, grâce à eux, n’existe plus. Car leur guerre épuise l’économie du pays, en dépit du soutien financier gigantesque qu’ils reçoivent de l’Arabie séoudite pour la poursuivre. En conséquence ce n’est plus seulement le Sud qui est entré en dissidence, c’est tout le pays du Dar Four à l’Ouest à Kassala à l’Est. Mais qu’importe pour ces fanatiques abrutis, si en compensation ils peuvent interdire la bière à Khartoum, couper les mains des petits voleurs (mais pas des grands), imposer le voile aux petites filles etc... Leur chef Tourabi, que les médias de l’Occident se plaisent à présenter comme un « intellectuel », appartient plutôt à l’espèce des criminels du pouvoir. L’amusant est que son nom en arabe – si l’on substitue un a court à la prononciation du a long - signifie « le fossoyeur ». C’est ainsi qu’on l’appelle au Soudan.
La destruction du Soudan arrange bien des pouvoirs dominants dans le « système mondial » - et régional. Pour les Etats Unis le Soudan est « trop vaste ». Pour Washington d’ailleurs tous les pays du monde sont trop grands, sauf les Etats Unis. La guerre comme on sait a arrêté les travaux du canal de Jongkei dont l’avenir de l’Egypte et du nord du Soudan dépendent pourtant. Je sais bien que certains mouvements écologistes condamnent par principe tous les « grands travaux ». J’ai dit plus haut ce que je pensais de ces simplifications à propos du Haut barrage d’Assouan.
Le Mashrek
Les pays du Golfe
Je connais également assez bien les pays du Mashrek arabe. Je n’ai pas grand’chose à dire du « Golfe » que j'ai visité en 1971 et 1974. Koweit et les Emirats ne sont ni des nations, ni même des pays. Je les vois plutôt comme des supermarchés. A Koweit je n’ai rencontré que des Egyptiens, des Palestiniens, des Syriens et des Libanais. Les autochtones paient mais ne travaillent pas. A Dubaï arrivé un jour avant la réunion à laquelle je devais assister l’idée sangrenue de me balader en ville m’est venue. Entré dans un magasin d’appareils de téléphone je vois sur cent mètres carrés et cinq rangées d’étagères trois mille modèles peut être (chiffre donné par le patron indien fier de son antre)... Je n’avais ni besoin, ni envie d’acheter. Plus tard on m’a dit: mais non, on n’entre pas dans un magasin de là-bas comme çà, on y va avec une liste précise de tout ce qu’on veut acheter, modèle x, type y, couleur etc... on le trouve évidemment. Les villes du Golfe sont bien entendu des lieux où l’on meurt d’ennui.
Malgré la stupidité complète de ces protectorats américains du Golfe, il y a quand même des bédouins capables de regarder d’un oeil critique. Quel avenir ? Les rares intellectuels originaires de la région méritent qu’on admire leur courage. On dit que les choses changent et les éloges sur le "succès" de Dubai font la une des médias. En regardant de plus prés je n'en ai pas été convaincu. Une activité commerciale fébrile, le choix de la ville comme siège de transnationales (libérées de ce fait de tout contrôle), du tourisme de riches (pour moi le lieu est trop ennuyeux pour valoir la peine!), des tours et des villas de luxe, certes. Mais rien qui n'indique une capacité inventive. Dubai reste un relais (opulent) de la mondialisation façonnée par d'autres.
Bahrein est certainement plus intéressant. Ce bazar arabo-persan a une histoire ancienne, et si les vestiges de la révolution qarmate - un communisme millénariste musulman - ont disparu, celle-ci a peut être laissé dans les esprits des traces qui expliquent l’animation politique active qui caractérise ce pays, exceptionnelle dans la région.
Je n’ai jamais eu la curiosité de visiter l’Arabe séoudite, pour moi le comble de l’horreur. Je sais seulement que ce pays, qui donne des leçons de morale au monde entier, importe la moitié (oui la moitié - 50 %) de la production mondiale de pornographie. Le sociologue français Jean Louis Boutillier, ami plein d’humour, m’a raconté le genre de soirées qu’on passe là-bas, en troupes d’hommes (et séparément de femmes) assis devant cinq télé porno fonctionnant ensemble...je passe sur le reste.
Le sud de la péninsule est autre. On y retrouve enfin de véritables sociétés.
Sur la route de Karachi, en 1975, nous faisons une escale de trois jours à Muscat. Entrée difficile mais amusante dans le pays. La guerre du Dhofar battait son plein et la police anglaise du Sultanat avait sans doute établi de longues listes d’Arabes indésirables. Le policier s’empare de mon passeport, appelle son chef et me dit d’attendre. En attendant donc que leur décision fut prise - après sans doute coups de téléphone à l’Intérieur - j’expliquais à Isabelle que, s’ils voulaient nous refouler, ils avaient un bon prétexte : Isabelle n’avait pas de visa sur son passeport français (moi, en tant qu’Egyptien, je n’en avais pas besoin, en principe). Je lui expliquais donc qu’elle devait taire son féminisme, rester assise, tête couverte d’un foulard sorti pour la circonstance, regardant ses doigts de pieds, ne pas sortir un son de sa bouche et s’abstenir de répondre à quiconque viendrait lui parler. Le flic sort de sa boite et me dit : allez, c’est bon. Je réfléchis : je sors le passeport d’Isabelle ? Puis une idée géniale me vient à l’esprit. Je remplis ma carte d’entrée et, dans la partie intitulée « Observations », j’écris en arabe et dans cet ordre - chantatan wa zawja (deux valises et une femme !). Je fais « psit » à Isabelle, la convoque du doigt; elle se lève, porte les deux valises et sans lever la tête me suit à petits pas et passe derrière moi, moi la tête haute. Sortis de l’aéroport, instalés dans le taxi, nous éclatons de rire. On les a eus !
Le Yemen
Je ne connais pas l’ancien Yemen du Sud, bien que j’ais rencontré beaucoup des hommes politiques de cette gauche exceptionnelle dans laquelle nous avions investi beaucoup d’espoir et dont j’ai parlé dans mon Itinéraire intellectuel. Je connais assez bien par contre le Yemen du Nord visité en 1988 et 1994. Invité à deux reprises, après la fin de la guerre et de l’intervention égyptienne, par le recteur de l’université - Abdel Aziz Al Maqaleh. Tout le monde connait l’architecture superbe des villes yéménites, ses paysages de montagne (analogues à ceux de l’Ethiopie d’en face), et même la coutume de mâcher du qat. J’ai donc été invité chaque jour à participer à ces après-midi intéressants et intelligents. La réunion rassemble parfois des hommes seuls, ou exclusivement des femmes, ou un groupe mixte (et on m’a affirmé que cela n’était ni exceptionnel, ni moderne). Un des invités présente - assez longuement - un sujet, qu’on discute ensuite librement en mâchant du qat pendant trois ou quatre heures. J’étais donc invité à proposer des ouvertures sur de grands sujets : qu’est-ce que le socialisme ?; l’impérialisme aujourd’hui; la nation arabe et ses problèmes. Je dois dire que les discussions, bien animées, révélaient des niveaux de connaissance et de réflexion inattendus. Fahima Charaffeddine qui avait été invitée en même temps que moi et quelques autres intellectuels arabes de gauche, le syrien Issam El Zaim qui travaillait à l’époque à Sanaa, ont confirmé mes conclusions : ce pays pauvre n’est pas aussi « arriéré » qu’on le croit souvent. Comme l’Ethiopie d’ailleurs. Evidemment je ne pouvais mâcher - ni moi, ni les autres non yéménites - avec l’assiduité des autochtones qui finissent par consommer une botte aussi volumineuse que celle qu’on servirait ailleurs à un cheval. La consommation régulière du qat finit d’ailleurs par déformer les mâchoires et la bouche, transformer les joues en véritables ballons. Nous nous contentions donc de goûter le qat.
L’hospitalité des Yéménites m’a permis de visiter le pays dans son ensemble. J’ai même insisté pour aller voir les ruines de l’ancien port de Moka, qui avait connu des jours de gloire dans l’histoire. Quelle idée ? me disent à la fois Fahima que j’avais entrainée dans cette aventure et notre guide yéménite - un professeur. Descente de la montagne superbe au climat délicieux vers les basses terres humides et chaudes, pour finalement découvrir qu’il n’y avait plus rien des vestiges de Moka - un petit carré entouré de quelques fils de fer où des archéologues travaillaient sur un sol ingrat dont ils n’avaient rien extrait. Promenade que Fahima, libanaise élégante, n’avait pas appréciée - mais - je suis têtu - que je ne regrette pas, puisque j’ai vu le site de Moka quand même !
Ma visite du Yemen m’a fait comprendre l’importance de ce pays dans l’histoire arabe. Deux questions que je m’étais toujours posées et auxquelles je ne trouvais pas de réponses. Pourquoi les Séoudiens craignent-ils tant les Yéménites ? Les premiers sont riches, les seconds pauvres. Pourquoi tant d’Arabes, du Maroc à l’Irak en passant par l’Egypte, prétendent que leurs ancêtres venaient du Yemen ? La réponse - que quelques historiens ont suggérée mais pas avec la force qui convient, à mon avis - est simple. Dans toute la péninsule le Yemen est la seule région organisée comme une société forte véritable. Son climat salubre lui vaut une croissance démographique meilleure et tous les cinq siècles, dans les temps anciens, les Yéménites étaient contraints de sortir en masse, d’émigrer en conquérants. Ils ont ainsi constitué l’Ethiopie, qui partage son sémitisme avec les langues anciennes du sud arabique. Ils ont fourni le plus gros des armées arabes de l’Islam. Les Séoudiens les craignent. Ils craignent leur résolution, leur courage, leur capacité d’organisation.
Retour à Sanaa, il m’a été donné, évidemment, de discuter longuement des perspectives politiques du pays. Les cadres Yéménites étaient fort critiques de l’intervention égyptienne, avec de bons arguments. Non seulement ce que tout le monde sait, hélas, de l’arrogance d’officiers petit-bourgeois, méprisant à l’égard de ce peuple « illettré » et occupés à faire de l’argent par tous les moyens pour meubler leur appartement du Caire. Mais encore, au-delà, l’incohérence des stratégies nassériennes ne sachant sur quel pied danser dans les relations avec les Saoudiens était le produit d’un mélange d’intentions progressistes authentiques, de visées expansionnistes inutiles et absurdes, et de médiocrité dans l’exécution. Les Yéménites - du moins ceux que j’ai rencontrés - n’en tiraient certainement pas des conclusions « anti-égyptiennes », au contraire ils restaient admirateurs de l’Egypte et de Nasser, unitaires arabes. Mais ils pensaient qu’ils n’auraient pas fait plus mal seuls. Je crois qu’ils avaient raison. Sachant que ce qu’ils pouvaient faire n’aurait pu être qu’une amorce de modernisation, et guère plus. Mais étaient-ils conscients de ces limites ? Difficile à dire. L’imitation du modèle populiste kadhafien par la Conférence du Peuple, m’inquiétait. Des mots, beaucoup de mots, vite qualifiés de « socialistes ». Les progressistes parmi ces responsables et militants du Nord - il y en avait - comptaient beaucoup sur ce que l’unité avec le Sud leur apporterait en renfort. La suite des évènements a prouvé que les faiblesses des forces politiques progressistes du Sud annulaient largement ces espoirs.
L'Irak, le Liban, la Syrie et la Jordanie
Je n’ai été qu’une fois en Irak, à Bagdad dont je ne suis pas sorti, pour participer à une réunion pan arabe. Cela se situait aux débuts de la dictature de Saddam en 1980. Nous parlions librement des problèmes à l’ordre du jour de la réunion, avec seulement les réserves de vocabulaire d’usage. Au fond de la salle quatre participants irakiens, aux moustaches bien fournies (je n’ai jamais vu d’Irakiens sans moustaches - ou presque -, les exceptions seraient à signaler) transpiraient et peinaient, prenant des notes intégrales de tout ce qui se disait. Des personnages « tout à fait figuratifs » comme l’aurait dit mon ami le peintre brésilien Tiberio. Je demande la parole : je vois que nos frères participants irakiens sont extrêmement sérieux et soucieux de tirer le profit maximal de nos discussions. Pourquoi ne pas faciliter leur tâche en installant un appareil d’enregistrement dont nous leur offririons les bandes ? Ils auront ainsi la possibilité de bien réfléchir, calmement, à tout ce que nous aurons exactement dit. Grands rires. La proposition fut adoptée.
Au-delà de cette bonne blague, l’atmosphère était terrible et chaque jour les journaux faisaient état d’arrestations, de condamnations etc.... Il s’agissait de terroriser le pays. J’inventais une « nokta » un peu sinistre : tous les matins la radio annonce la pendaison de 25 personnes : cinq communistes, cinq baasistes déviationnistes, cinq bourgeois libéraux, cinq islamistes et cinq sans opinion quelconque, afin que personne ne se sente en sécurité ! Mon cousin Mansour Fahmy, qui avait été consul à Bagdad, doté d’un bon humour égyptien et qui savait imiter l’accent local à la perfection, m’avait raconté (il l’avait inventé bien sûr) comment se déroule un « festival de la culture » baasiste. Une longue table de quinze moustachus identiques. Le premier se lève et lit son adresse culturelle. Très brève, une phrase : en mai nous en avons tué 50.000. Le second se lève à son tour : en juillet nous en avons tué 100.000 etc... Le dernier : en août nous les avons tous tué. Point final donc, on ne peut pas faire mieux. Festival terminé.
Cela étant l’Irak regorge d’intellectuels de la plus grande valeur et de dizaines de milliers de militants d’un courage peu commun. Ceux que j’ai pu voir n’osaient parler, à voix basse, que hors de chez eux, en plein air loin de tout bâtiment. Ce que j’ai entendu d’eux témoignait tout simplement de l’horreur absolue du système politique du baasisme irakien. Sera-t-on donc surpris d’apprendre que la plupart de ces intellectuels admirables ont fini par choisir l’exil ? Hélas, trois fois hélas, par la suite un bon nombre de ces intellectuels ont cru possible de faire le choix d’un retour au pays dans les wagons de l’envahisseur. La suite tragique de l’histoire est connue.
Le Liban est sans doute un petit pays, mais il est attachant et riche par la quantité et la variété de ses productions intellectuelles. Le produit certain à la fois de sa diversité confessionnelle, qui impose à tous un sens du relatif, et de sa vie démocratique - si limitée soit-elle - sans pareille dans aucun des autres pays arabes.
J’ai visité le Liban à plusieurs reprises pendant la guerre civile qui l’a ensanglanté durant une dizaine d’années à partir de 1975, à l’invitation du bloc des forces démocratiques et nationales. Tout le monde sait aujourd’hui comment cette guerre n’a pas été le produit spontané d’une hostilité « viscérale » des communautés, mais celui du jeu complexe d’une part des milices qui se sont attribuées le monopole du discours et de l’action au nom de ces communautés qu’elles prétendaient défendre alors qu’en fait elles les plaçaient sous leur coupe et d’autre part des forces extérieures (sionistes, puissances occidentales - Etats Unis en tête, et derrière eux leurs vassaux Séoudiens, - Syrie, Iran islamiste, Palestiniens de l’OLP) qui ont joué telle ou telle carte (et parfois changé de partenaires avec cynisme). Le moment le plus cruel de cette période a certainement été celui de l’invasion israélienne (1982) accompagné par le massacre organisé par Israël et ses acolytes des Palestiniens de Sabra et Chatila, comme par celui des Maronites de la Montagne. L’objectif était alors clairement de faire éclater le Liban, d’y tailler un micro Etat maronite client d’Israël et des Occidentaux, d’ouvrir à l’expansionnisme israélien la conquête du Sud du pays. Ce plan a été mis en échec d’abord, il faut le dire, par le peuple libanais lui-même. Donnant une première grande leçon au monde arabe et aux Palestiniens, les civils Libanais n’ont pas fui devant les armées israéliennes et les ont combattues par la résistance dans les territoires occupés (résistance qualifiée de « terroriste » hélas, par les média dominants dominés par les vues israéliennes). L’intifada ultérieure de la Palestine a tiré les leçons de cette première expérience de résistance populaire. La diplomatie syrienne a joué également avec une intelligence aiguë, qu’on soit favorable au régime de Damas ou qu’on ne le soit pas, un rôle décisif dans la mise en échec de ces plans. Au cours de visites fréquentes que j’ai fait dans le Sud du pays, j’ai pu constater de visu l’incroyable arrogance des armées israéliennes d’occupation. Leurs provocations sont quotidiennes, comme les survols de Beyrouth et les lancers de bombes au hasard ici ou là. Mais l’opinion occidentale n’en est jamais informée. Les médias n’ont pas le droit d’adresser la moindre critique à l’Etat sioniste.
Beyrouth et le Liban pendant la guerre ne pouvaient que convaincre de ces qualités exceptionnelles du peuple libanais et singulièrement de ses segments politiques démocratiques et plus ou moins socialistes - autrement dit de sa gauche. Voilà une ville - Beyrouth - coupée en deux, soumise aux bombardements des milices des deux camps et à ceux de l’aviation israélienne, et qui néanmoins vivait, et vivait intensément. Ni eau ni électricité distribués par les services publics, mais de l’eau et de l’électricité partout, fournis par l’auto-organisation des quartiers, l’installation de petits générateurs, la mobilisation de camions citernes etc... A Beyrouth la vie politique et intellectuelle continuait comme si de rien n’était. J’ai donc fait des conférences, tenu des réunions de travail dans des lieux d’où l’on entendait la canonnade. Lorsque le bruit de celle-ci s’amplifiait, mais seulement alors, on décidait d’aller plus loin... poursuivre la discussion. Des militants venus de l’autre côté de la ligne de front n’hésitaient pas à venir assister à ces discussions. Dans la Montagne - ce paysage superbe qui domine Beyrouth - le Parti socialiste de Jumblat organisait également avec ma participation et celle d’autres des rencontres et des débats les uns directement liés aux problèmes libanais ou arabes, d’autres d’une nature plus générale - sur l’évolution du capitalisme mondial, la crise des systèmes nationaux et socialistes, la théorie marxiste etc.... Je garde un beau souvenir de ces lieux splendides et des Palais ottomans de Deir El Amar. A Beyrouth et ailleurs on ne pouvait qu’être admiratif de cette passion de vivre des Libanais, reconstruisant immédiatement leurs immeubles endommagés, sans attendre. Une comparaison s’imposait à moi : la publication d’un manuscrit donné à un éditeur de Beyrouth paraissait dans le délai promis, au Caire ce n’était pas le cas ! Et mieux imprimé à Beyrouth, sans fautes et sans coquilles ! La paix revenue, la possibilité m’a été donnée de visiter plus calmement toutes les régions de ce petit pays, les Cèdres et la Bekaa, Tripoli et Saïda. Et toujours d’y tenir des conférences fortes animées.
Bien entendu le régime politique et social sur la base duquel la paix a été rétablie au Liban est loin de répondre aux attentes des forces démocratiques et progressistes qui constituent le seul fondement solide de cette paix. La spéculation foncière triomphante qui tire profit de la reconstruction de la capitale fera disparaître à jamais son magnifique centre historique - cette Place des Canons et les bâtiments ottomans qui l’avoisinaient et dont je garde moi- même comme tous ceux qui les ont connus un beau souvenir. Mais la ville, si banale que puisse devenir son urbanisme dit moderne, reste prenante. La vie de café - que j’ai toujours aimée - y est certainement l’une des manifestations les plus plaisantes de la sociabilité libanaise.
La grande Syrie, du Golfe de Aqaba et de Petra à Alep, en passant par le cirque romain de l’ancienne Philippopolis, ville de Philippe d’Arabe, Empereur romain, sans aucun doute le mieux conservé des édifices du genre, Palmyre, les quartiers historiques de Damas, Homs, Hama, Alep et Lattaqieh, la montagne alaouite et les forteresses de Salah et Dine et des Croisés, surveillant les routes de la soie, est un beau pays, par la richesse et la variété de ses vestiges comme par celle de ses paysages.
Une richesse qui rappelle l’apport décisif des civilisations anciennes et byzantine à la construction des grands siècles arabes. Ce n’est pas seulement que la Grande mosquée des Omeyyades ne soit simplement que l’ancienne cathédrale byzantine (comme Sainte Sophie à Istanbul). Des ruines de cathédrales énormes, abandonnées dans une nature aujourd’hui désertique, témoignent que la région était beaucoup plus densément peuplée d’agriculteurs (remplacés aujourd’hui par des éleveurs de moutons) jusqu’au Xe siècle qu’elle ne le fut par la suite. Celles de Palmyre témoignent de l’importance des fonctions commerciales de la région sur la route de la soie depuis la plus haute antiquité. De ce fait on sent bien dans l’artisanat de la Syrie les influences venues de l’Est, de l’Iran et de l’Inde.
Invité à la semaine culturelle de Damas j’ai été frappé, mais non surpris, par le discours démocratique et laïc sans concessions d’un grand nombre d’intellectuels de haute qualité. Qui plus est, des discours publics, prononcés devant des auditoires de milliers de jeunes - étudiants et travailleurs - et de moins jeunes - militants de tendances diverses. Des discours impensables ailleurs dans le monde arabe, qui vous vaudraient d’avoir la tête tranchée par les Islamistes et d’être condamnés par les tribunaux de l’Etat pour « offense à la religion ». De très bons signes pour l’avenir.
En contrepoint le spectacle lamentable que nous a offert à plusieurs reprises le fils presque demeuré de Khaled Bagdache, qui apparemment a hérité la charge de Secrétaire général du Parti (ou en partage la responsabilité avec sa mère, la veuve), ne doit, heureusement, qu’amuser. Plus personne en Syrie n’est aujourd’hui disposé à le prendre au sérieux.