PREMIERE PARTIE : CHAPITRE VII LE CADRE POLITIQUE (1960 - 1990)
CHAPITRE VII
LE CADRE POLITIQUE (1960 - 1990)
Un animal politique comme je le suis ne peut pas écrire ses Mémoires sans rendre explicite la vision qu’il se faisait des événements et des évolutions politiques de l’époque dans laquelle il a vécu. J’en ai donc proposé plus avant une lecture, qui concernait mes années de jeunesse. J’ai signalé le tournant que 1955 - la conférence de Bandung - avait marqué pour moi (et pour bien d’autres) puisqu’elle remettait en question la stratégie qui avait commandé notre inscription dans l’action révolutionnaire jusque-là. Bandung ouvrait une nouvelle étape, caractérisée par le déploiement d’un projet sociétaire national-populiste à travers le tiers monde. J’ai consacré un chapitre de mon Itinéraire intellectuel à la présentation, avec quelque détail, de ce que j’appelle « le déploiement et l’érosion du projet national bourgeois dans le tiers monde (1955-1990) ». Je crois nécessaire d’en reprendre ici les grandes lignes, sans davantage.
Les décennies considérées ici, qui sont celles de mon âge mûr, ont certainement également été marquées par la coupure que 1968 représente, non pas seulement pour la France, comme on le croit trop souvent, ni non plus seulement pour l’ensemble des sociétés occidentales - européennes et nord-américaines. 1968 est, à mon avis, une date de l’histoire universelle. Celle-ci d’ailleurs s’articule sur la naissance de « nouvelles gauches » comme on l’a observé. Or ces nouvelles gauches, qui se séparaient du marxisme soviétique, se développaient en parallèle avec la critique maoïste, en Chine d’abord, et comme par ricochet ou association, dans le tiers monde et dans les centres capitalistes. Une page de l’histoire dont il ne me semble pas facile de dire si aujourd’hui elle est tournée ou non, tant le triomphe du néo-libéralisme, en apparence sans rival, me parait illusoire et fragile.
D’autres dates de la période ont revêtu, pour moi, une importance particulière. La principale en est certainement la défaite de l’Egypte et du monde arabe dans la guerre de 1967, qui annonçait la disparition inéluctable du nassérisme. Je situe dans ce cadre le déploiement de mes activités à l’I.D.E.P. au cours des années 1970 puis au Forum du Tiers Monde à partir de 1980.
Déploiement et érosion du projet de Bandung
J’ai mentionné plus haut les circonstances qui m’avaient permis, très jeune, de participer à une entreprise que je considère, aux côtés d’autres, comme fondatrices du courant de la pensée communiste critique qui a permis Bandoung. Il s’agit de ma participation, en benjamin de l’équipe, à Moyen Orient (1950/51). Après la disparition de Raymond Aghion, de Maxime Rodinson, d’Yves Bénot, d’Ismail Abdallah, de Fouad Moursi, d’Iskandari et d’autres, je suis le dernier survivant de l’équipe.
Avec la Conférence de Bandung en 1955, l’idée sur laquelle nous avions vécu pendant la première phase de l’après-guerre semblait remise en cause. Nous avions pensé que la révolution socialiste, à travers un processus de révolution ininterrompue par étapes, était à l’ordre du jour dans toute l’Asie et l’Afrique, qu’il n’y avait plus de place pour une direction bourgeoise de la libération nationale, que la bourgeoisie - désormais compradore partout - ne pouvait qu’être le relais d’une domination impérialiste rénovée, sous la houlette des Etats Unis. Or voilà que - en dehors de la Chine, du Viet Nam et de la Corée du Nord - les régimes issus de l’indépendance en Asie parviennent à se stabiliser, tandis que les guérillas s’épuisent. Voilà que l’Inde du Congrès de Nehru, l’Egypte de Nasser, l’Indonésie de Soekarno, prennent des initiatives nouvelles tant sur le plan intérieur que sur le plan de leurs rapports à l’impérialisme d’une part, à l’URSS et à la Chine d’autre part. Inattendues, ces initiatives semblent montrer que la bourgeoisie n’a pas épuisé son rôle historique.
Toute la période qui suit - depuis 1955 - va être occupé par le débat autour de cette question centrale : une issue capitaliste nationale est-elle possible dans le tiers-monde ? Que peut-elle réaliser réellement et où sont ses limites ? Doit-elle préparer son propre dépassement socialiste ? Par ailleurs, le mouvement de flux et de reflux du projet national bourgeois dans le tiers monde s’articule sur l’évolution générale du capitalisme en Occident, sur la politique internationale commandée par la bipolarité militaire et l’intervention de l’URSS sur la scène internationale, sur les conflits qui opposent le soviétisme au maoïsme et l’URSS à la Chine.
Je place l’évolution de la Chine au centre du débat, parce qu’à partir de 1960 elle nous offre une perspective qui semble sortir de l’ornière du soviétisme, que le maoïsme accuse d’être engagé sur une voie qui conduit à la restauration du capitalisme. Le pouvoir politique en Chine en tire des conclusions importantes : au plan des stratégies révolutionnaires dans le tiers monde considéré comme « zone des tempêtes », au plan de l’analyse de la situation internationale et des stratégies de l’impérialisme d’une part et du « social impérialisme » d’autre part. Je dois dire que de 1957 à 1980 j’ai partagé à peu près intégralement les analyses proposées par le parti communiste chinois, tandis qu’à partir de 1980 j’ai regardé avec un oeil critique les ouvertures capitalistes mises en oeuvre.
La guerre de Corée (1950-1953) et la première guerre du Viet Nam (1945-1954) avaient déjà montré les limites de la puissance du bloc occidental des impérialistes; la seconde guerre du Viet Nam (1965-1975) et celle du Cambodge (1970-1975) montraient bien que la radicalisation de la libération nationale était possible et même capable de battre les armées américaines. D’ailleurs en Afrique l’effondrement du colonialisme portugais (1974) illustrait aussi les dividendes qu’une longue lutte armée pouvait rapporter. Pourtant la guerre d’Algérie (1954-1962) s’était soldée finalement par un régime nationaliste radical - celui de Boumedienne - qui ne nous paraissait en rien plus prometteur que le nassérisme.
L’histoire ne s’est arrêtée ni à la révolution culturelle chinoise, ni à la victoire du Viet Nam en 1975. Quoi qu’il en soit le flux et le reflux des forces socialistes en Chine, en Corée, au Viet Nam, au Cambodge, nous paraissaient être produits par le conflit social interne et pas du tout par l’intervention du facteur externe. Je n’ai pas modifié mon point de vue sur ce plan : la libération suffisamment avancée réduit le poids du facteur externe, qui est évidemment toujours défavorable, et rétablit dans sa plénitude la portée décisive de la lutte des classes interne. Mais le facteur externe ne disparaît pas pour autant. Parallèlement au reflux des forces du socialisme en Asie orientale, la région allait amorcer son prodigieux développement capitaliste, dont je dois dire qu’il était tout à fait imprévu pour nous (et sans doute pour tout le monde, quoiqu’on dise).
Pour l’Egypte, les années d’or du projet de Bandung sont la période 1955-1967. Pourtant les faiblesses ne manquaient pas : l’échec de l’union avec la Syrie (1958-1961), l’anticommunisme persistant, la tolérance à l’égard du discours islamique traditionaliste, la dérive que la corruption signalait, se soldaient finalement par la défaite. Lorsque, après cette défaite, une bonne fraction de la jeunesse égyptienne, encore à l’époque attachée à la perspective socialiste, partait à l’assaut de la « nouvelle classe », je me réjouissais. Mais je dois dire que j’étais inquiet de voir que le régime, loin de se rallier à la stratégie de radicalisation proposée par cette jeunesse, optait au contraire en faveur de concessions à ce qui allait devenir, après la mort de Nasser (1970) et le « coup d’Etat » par lequel Sadate se séparait de l’aile gauche du nassérisme (mai 1971), « l’infitah » - l’ouverture et la compradorisation, un moment encore masquées, jusqu’à la guerre de 1973, puis avouées et complétées sur le plan international et régional par le ralliement au camp américain, la visite à Jérusalem et les accords de Camp David (1977). L’infitah ne me paraissait donc pas de la nature d’une « contre-révolution », comme ceux des communistes égyptiens qui avaient été les moins critiques du nassérisme le voyaient, mais plutôt l’accélération de l’évolution normale du système nassérien lui-même. Vingt ans plus tard j’analysais la restauration ouverte du capitalisme dans l’ex-URSS de la même manière.
Néanmoins, et quel qu’aient été mes réserves personnelles à l’égard du nassérisme, celui-ci est bien apparu aux yeux des peuples arabes comme libérateur et progressiste. Que ne l’ai-je entendu dire et me le reprocher durant ces vingt années ! Avec lui les régimes baasistes et celui de l’Algérie me paraissaient partager des traits communs fondamentaux : une vision bourgeoise de l’avenir, un antidémocratisme fondamental, une philosophie pragmatiste médiocre, une surestimation du soutien soviétique (compris pour l’essentiel, à juste titre, militaire), un cynisme à bon marché qui leur laissait croire qu’ils pouvaient « jouer la carte américaine » si les circonstances l’exigeaient.
Je plaçais plus d’espoir dans les marges pauvres du monde arabe (Soudan, Yémen du Sud) et dans le combat palestinien. En 1964 le peuple palestinien se dotait enfin d’une organisation propre, prenant ses distances à l’égard des régimes arabes. Sa radicalisation était à l’unisson avec celle de nombreux mouvements populaires de l’époque, et, de ce fait, nous en attendions beaucoup. Cependant le dérapage de certains éléments palestiniens en direction du terrorisme, comme leur comportement dans les pays hôtes (Jordanie, plus tard Liban) allaient faciliter la contre-attaque des forces réactionnaires locales et de l’impérialisme. Les choses en resteront là jusqu’au moment où, prenant l’initiative de mener directement la lutte dans les territoires occupés, le peuple palestinien imposera, par l’insurrection (à partir de 1988), une perspective nouvelle.
Les années que j’ai passées à Bamako (1960-1963) correspondent à la première vague de la radicalisation en Afrique. Le « non » de la Guinée en 1958, l’indépendance ghanéenne la même année, le choix malien de septembre 1960, en étaient les manifestations principales, mais elles n’étaient pas les seules. Au Congo le lumumbisme l’emportait et, de 1960 à 1963 on était en droit d’attendre du Congo Léopoldville une radicalisation analogue. En 1963 d’ailleurs l’insurrection populaire à Brazzaville mettait un terme au régime néocolonial de Fulbert Yulu.
Je ne partageais néanmoins pas l’optimisme - infantile à mon regard - de ceux qui voyaient dans les « socialismes africains » une voie nouvelle, presque radieuse. Pour moi l’analogie avec le nassérisme s’imposait. Mais une bataille n’est jamais perdue tant qu’elle n’est pas livrée. Il fallait la livrer. Elle a été perdue, toujours pour les mêmes raisons - la maturité insuffisante des avant- gardes, les illusions entretenues par « l’ami » soviétique, les interventions impérialistes, les appétits de la nouvelle bourgeoisie, fut-elle embryonnaire et étatique. Il reste que la première vague était suivie, en Afrique, d’un nouveau sursaut radical. En 1964 Zanzibar faisait sa révolution et se débarrassait de son Sultan; en 1967 Nyerere optait, par la charte d’Arusha, pour le socialisme. Mais il faudra attendre 1983 pour que, avec Thomas Sankara au Burkina Faso, se cristallise une tentative nouvelle, tirant les leçons des échecs antérieurs et mettant l’accent sur des méthodes d’action plus populaires et plus démocratiques. En 1974 les militaires renversaient l’empereur Hailé Selassié, dans un pays où les forces révolutionnaires paraissaient puissantes. Divisés en groupes hostiles les uns aux autres, un peu à la manière que j’avais connue en Egypte, paralysés par la dictature militaire, eux-mêmes à leur tour embourbés dans la guerre en Erythrée - celle-ci soutenue dans l’ambiguïté totale parfois par les puissances impérialistes et leurs clients, parfois par des régimes nationalistes, soutenue à bras le corps par l’Union Soviétique et Cuba (notamment en 1978 à l’occasion de la guerre de l’Ogaden, alors que Syad Barre avait tourné casaque) - les révolutionnaires éthiopiens, d’un courage exceptionnel, n’ont pas pu éviter la désagrégation de leur pays en cours. La chute de Tsiranana (1972) à Madagascar, la tentative de radicalisation à l’époque du gouvernement éphémère de Ratsimandrava (1973) puis la consolidation du système à partir du moment où Ratsiraka a pris les rênes du pouvoir (1975) sont à porter au crédit de ce mouvement.
D’autres évolutions, moins brillantes de promesses peut être, signalaient néanmoins l’incapacité dans laquelle le néocolonialisme se trouve à surmonter sa crise permanente. Les coups successifs au Congo, au Bénin (l’arrivée au pouvoir de Kérékou en 1972), le glissement du régime de la Zambie de Kaunda vers un étatisme dit socialiste au cours des mêmes années 1970, témoignent de cette crise permanente du néocolonialisme. Celle-ci allait se généraliser à partir de la fin des années 1980, lorsque la revendication démocratique se déploiera parfois dans une dimension populaire véritable (au Mali, où elle met un terme à la dictature militaire de Moussa Traoré en 1992) parfois dans une dimension plus médiocre, susceptible d’être manipulée par les patrons impérialistes.
La longue guerre de libération dans les colonies portugaises conduisaient naturellement à la radicalisation du mouvement, du moins au plan de ses formulations idéologiques, même si personnellement je gardais quelques réserves au sujet de la théorie avancée par Amilcar Cabral selon laquelle cette radicalisation pouvait amener la petite bourgeoisie à se « suicider en tant que classe ». D’ailleurs l’effondrement brutal du système portugais en 1974, en accélérant d’une manière imprévue l’accès à l’indépendance, réduisait fortement les chances de cette possibilité.
Le noyau dur de la colonisation de l’Afrique est constitué par l’Afrique du Sud propre, à laquelle les Blancs de Rhodésie avaient cru pouvoir atteler leur char par la déclaration unilatérale d’indépendance (1965), soutenus par la mère patrie britannique, se livrant ici à une comédie d’une hypocrisie habituelle. La lutte de libération devait néanmoins imposer en 1980 l’indépendance du Zimbabwe. Mais à quel prix ? En signant les accords de Lancaster, qui ont paralysé tout effort sérieux d’une réforme sociale, agraire entre autres, le Front patriotique s’engageait dans une voie qui a conduit naturellement à la schizophrénie : on maintient un discours de gauche, sans doute sincère, tandis que dans les faits l’ajustement structurel imposé aggrave sans cesse la crise sociale.
Une solution identique se dessine-t-elle pour l’Afrique du Sud ? Dans mon analyse de la spécificité de ce pays je mets l’accent sur deux caractéristiques trop souvent peu vues, à mon avis. La première est que le projet du pouvoir blanc de faire de « leur » pays une puissance industrielle moderne - en réduisant les travailleurs noirs à un statut de quasi-esclaves -, un projet amorcé depuis les débuts de la colonisation anglaise il y a un siècle pour se cristalliser fortement sous le régime d’apartheid des quarante dernières années, se solde par l’échec : l’industrie de l’Afrique du Sud n’est pas compétitive et ne vaut pas plus, de ce point de vue - qui est le critère par excellence de la mondialisation capitaliste - que celle des quelques autres pays « industrialisés » d’Afrique et du Moyen Orient, encore que les supporters occidentaux inconditionnels de Pretoria s’abstiennent toujours de le dire - par préjugé raciste sans doute. L’échec est certainement dû à la résistance de la classe ouvrière noire, de Sharpeville (1960) à Soweto (1976), puis à l’insurrection civile généralisée qui a amené De Klerk à partir de 1990 à accepter la négociation. Mais il est dû également à l’incroyable gaspillage associé au maintien d’une minorité « blanche », qui consomme comme en Occident sans en avoir la productivité. La seconde caractéristique de ce pays est qu’il concentre sur son territoire une sorte de microcosme du système capitaliste mondial : une minorité de consommateurs du premier monde, une armée active importante concentrée dans les mines, l’industrie, l’agriculture coloniale, peuplant les « townships », une armée de réserve non moins importante reléguée dans les paysanneries des bantoustans et les secteurs informels autour des villes. Que donnera, dans ces conditions, le compromis politique associé à la fin de l’apartheid ? Les pressions externes font miroiter « l’avantage » dont la majorité noire hérite avec cette « belle infrastructure industrielle ». On demande alors seulement à cette majorité d’aider le pays dans l’esprit de notre époque à devenir rapidement « compétitif ». Autrement dit, on demande à la majorité travailleuse de payer davantage pour réaliser ce que le capital, soutenu mondialement, financièrement, économiquement, et politiquement (en dépit de la laideur de ses méthodes) a échoué à faire !
En Asie le projet de Bandung peut se targuer de réalisations moins fragiles particulièrement en Asie de l’Est. Sans doute l’opinion dominante donne-t-elle de l’Inde du Congrès une image trop favorable, mettant l’accent sur sa démocratie parlementaire, son industrialisation compétitive. La gauche indienne tempère, à juste titre, ces jugements rapides. La bourgeoisie industrielle indienne, alliée à la grande propriété du nord du pays et à la technocratie d’Etat, n’a jamais conçu son projet, même à l’époque de Nehru (mort en 1964), en conflit avec le capital transnational. Elle en paie le prix, et sa maîtrise technologique et financière est plus apparente que réelle. La démocratie parlementaire, seul moyen raisonnable de gestion de l’articulation d’alliances sociales hégémoniques différentes d’une région à l’autre de ce pays-continent, n’évite pas la marginalisation politique des classes populaires, elle repose même sur elle. Aussi l’essoufflement du projet, d’allure nationaliste à son point de départ, est aujourd’hui évident.
La dictature du Shah, rétablie après la chute de Mossadegh en 1953, avait engagé l’Iran dans un projet étatiste modernisateur qui, bien que conservateur dans sa dimension sociale, n’en avait pas moins à son actif des réalisations importantes. L’esprit antidémocratique dans lequel l’expérience s’est déroulée, aggravé par le choix culturel occidental sans réserves, était son talon d’Achille. La révolution islamique de 1978-1979, qui a mis un terme à cette expérience d’un Bandung de droite, n’est cependant pas capable fondamentalement d’envisager une alternative réelle qui dépasse la rhétorique religieuse.
Si l’Iran n’est plus une menace pour le capitalisme dominant, l’Afghanistan aurait-il pu le devenir? La petite révolution qui, en 1978 mettait fin à l’ancien régime de Daud pour lui substituer une équipe populiste modernisatrice aurait sans doute trouvé par elle-même ses limites. L’idéologie para-communiste dans laquelle s’exprimaient les intellectuels modernisateurs se serait d’elle- même progressivement amendée, à mon avis. L’intervention soviétique à partir de 1979, jouant les « partis » de cette intelligentsia l’un contre l’autre, a fourni l’occasion inespérée pour les Etats Unis à la fois d’enliser les armées soviétiques dans la région et de tuer dans l’œuf les projets modernisateurs afghans. En soutenant les islamistes, qui après leur victoire en 1992 ont plongé le pays dans une guerre permanente plus effroyable encore que la précédente - mais prévisible - les puissances occidentales ont montré ici encore le cynisme avec lequel elles traitent les peuples de la région et l’hypocrisie de leur discours démocratique.
L’Amérique latine n’était pas présente à Bandung et n’a jamais envisagé de rejoindre le groupe des Non Alignés. Il y a à cela au moins trois raisons : le fait que l’Amérique latine est constituée d’Etats indépendants depuis le XIXe siècle, sa culture européenne dominante, l’influence que les Etats Unis y exercent depuis toujours, acceptée par les classes dirigeantes. Néanmoins l’Amérique latine s’est engagée dans l’après seconde guerre dans une évolution tout à fait parallèle à celle qui, en Asie et en Afrique, se déployait sous la bannière de Bandung. Et il y a à cela une raison de fond évidente : son capitalisme périphérique la place dans une situation objective analogue vis-à-vis du système mondial.
Trois expériences méritent ici d’être classées dans le groupe des expériences radicales du tiers monde.
La première est celle de Cuba, se libérant par lui-même en 1959. Les Etats Unis n’allaient pas tarder à voir que le castrisme était un danger réel, et leur tentative précoce de reconquérir le pays (épisode de la baie des Cochons en 1961) en témoigne. La menace de Washington devait peser lourd et accentuer la dépendance de Cuba - boycotté économiquement par les Etats Unis et leurs alliés européens - à l’égard de l’URSS. L’épisode des missiles (1962), habilement négocié par Khroutchev et Castro, a contribué à faire déraper le castrisme en direction d’une imitation du modèle soviétique, au détriment de son potentiel d’une évolution plus démocratique et moins artificielle.
La seconde est, en contrepoint, la tentative démocratique - au sens parlementaire traditionnel du terme - du régime Allende au Chili (1970-1973). Paralysée de ce fait, la démocratie chilienne a succombé sous les coups organisés de Washington. La compradorisation poursuivie par la dictature sanglante de Pinochet, avec le soutien des Etats Unis et de l’Europe, est-elle pour autant un succès aussi grand qu’on le dit maintenant, au-delà des couloirs de la Banque Mondiale, jusqu’à être devenue un modèle pour l’inspiration des néo-capitalistes de Varsovie et de Moscou? Ce n’est certes pas mon avis, non pas seulement parce que le prix social de « l’ajustement » est ici exorbitant, mais aussi parce que, dans la logique même du capitalisme mondialisé, la place du Chili reste et restera celle d’un producteur subalternisé, rendu par là même incapable d’aller au- delà du « putting out » au profit du capital dominant et de ses alliés locaux, et donc d’offrir à ses classes populaires la perspective d’un avenir acceptable.
La troisième est l’expérience du sandinisme, chassant Somoza du Nicaragua en 1979. Tirant quelques leçons de l’histoire le mouvement sandiniste tentera d’éviter les excès de l’étatisme confondu avec le socialisme, de pratiquer une démocratie plus réelle, de conserver des rapports extérieurs diversifiés. Cela ne lui évitera pas l’hostilité des Etats Unis, soutenant la guerre des Contras, et le ralliement de l’Europe pusillanime aux vues de Washington. Le retrait des Sandinistes du gouvernement, après les élections de 1989, constitue, dans ces conditions, une sortie honorable, capable peut être de préserver les forces populaires pour d’autres batailles à venir.
La revendication d’un « Nouvel Ordre Economique International » par les pays du tiers monde (1975) marque la fin du déploiement du projet Bandung. Les régimes de Bandung se rendent alors compte qu’un second souffle de déploiement de leur projet national bourgeois exigeait un « ajustement » du Nord aux exigences de la poursuite de l’expansion capitaliste mondialisée dans des conditions acceptables. La réforme de l’ordre international suggérée s’inscrivait dans cette ligne de pensée. Mais le projet a été rejeté par les puissances occidentales, rappelant par là même que la construction nationale bourgeoise à la périphérie du système était une utopie. Ce qui a suivi, donc, c’est l’ajustement unilatéral des périphéries aux exigences du capital dominant mondialement, autrement dit la recompradorisation.
Le centrage de l’histoire de la période autour du déploiement du projet national bourgeois des périphéries peut paraître outrancier. Je maintiens néanmoins mon point de vue : l’ordre mondial s’est organisé pendant tout le cycle de l’après-guerre autour de l’axe principal représenté par les transformations politiques et sociales gigantesques qui ont modifié de fond en comble la figure des sociétés des trois continents, et par là même celle de la société mondiale elle-même, dont les trois continents représentent la grande majorité de la population. Il s’est agi là de transformations qualitatives majeures, sans comparaison par l’ampleur de leur portée à long terme avec les évolutions plus calmes qui ont opéré dans les sociétés du capitalisme central. Il reste que par d’autres aspects les transformations du capitalisme dans ses centres dominants sur lesquelles je reviendrai, ont joué un rôle important dans l’évolution du système mondial.
La preuve de la centralité des transformations qui ont concerné les périphéries du système n’est- elle pas aujourd’hui admise, implicitement, par la reconnaissance que l’Asie de l’Est serait en passe de devenir le « centre » du monde nouveau en fabrication ? Des propos qui sont à mon avis bien exagérés, mais qui n’en sont pas moins significatifs. Miracle ou pas, le développement capitaliste de la région, amorcé d’abord en Corée et à Taïwan, soutenu par des circonstances géostratégiques exceptionnelles (se traduisant par des concessions que les Etats Unis n’ont faites nulle part ailleurs et par des réformes, notamment agraires, auxquelles la concurrence du monde communiste obligeait), s’est étendu, dans des cadres spécifiques différents les uns des autres, à l’Asie du Sud-est et à l’immense Chine. Et si pour l’Asie du Sud-est le modèle paraît être celui d’un capitalisme compradore et dépendant, largement dominé par les transnationales, on ne peut y réduire ceux de la Corée et de la Chine. S’agit-il alors ici de formes d’un développement capitaliste national, dont l’histoire prouverait qu’elles sont possibles, en réponse à la question posée plus avant ? Ces formes sont-elles susceptibles de gommer progressivement l’écart centres- périphéries, c’est à dire de construire dans la région de nouveaux centres capitalistes ? Ou bien en dépit des succès enregistrés, la polarisation revêtant des formes nouvelles, ces régions sont appelées à devenir les véritables périphéries du capitalisme mondialisé de demain, les autres étant simplement marginalisées ?
Les développements récents dans la région - la crise financière de l’Asie du sud-est et de la Corée sont, à mon avis, le signal qu’une guerre de longue durée a commencé. Saisissant l’occasion de la crise financière de la Corée, après tout mineure (la France et la Grande Bretagne en ont connu une dizaine de plus sévères dans l’après-guerre) les Etats Unis tentent d’imposer à la Corée le démantèlement de ses oligopoles nationaux et leur « ouverture » à la pénétration du capital étranger. Les arguments les plus spécieux sont mobilisés à cet effet. Imagine-t-on le FMI déclarant que la solution à la crise financière des Etats Unis (son déficit extérieur per capita est supérieur à celui de la Corée et dure depuis vingt ans !) impliquerait la vente forcée de Boeing (qui n’est pas moins un oligopole que ceux de la Corée) par exemple à son concurrent européen Airbus ? L’enjeu de cette guerre est donc évident : la Corée pourra-t-elle accéder au statut de centre capitaliste majeur ou sera-t-elle subalternisée dans le cadre de la nouvelle polarisation mondiale en perspective ? Si, pour la grande majorité des pays du nouveau tiers monde (Asie du Sud-est et Amérique latine) l’issue ne fait guère de doute (la subalternisation-compradorisation) il me semble qu’en ce qui concerne la Corée, a fortiori la Chine et peut être l’Inde, la guerre ne fait que commencer. Une contre-offensive à l’agression américaine se dessinera peut être, axée dans un premier temps sur le contrôle des mouvements spéculatifs de capitaux. L’histoire reste ouverte.
Dans tous les cas ces transformations du tiers monde, son industrialisation - inégale - ne sont pas le produit de la logique unilatérale de l’expansion du capital dominant, mais celui des luttes menées par les sociétés en question contre cette logique, à des degrés divers. Bandung a donc été multiforme. Selon les circonstances, les conditions sociales et politiques propres à chaque pays, le jeu des forces mondiales et régionales, nous avons eu quatre familles de transformations qui se sont déployées progressivement au cours du cycle de l’après-guerre.
Premier groupe : Un développement capitaliste franc, accompagné d’une idéologie dite « libérale », bien que souvent fortement marquée par l’intervention de l’Etat, résolument moderniste, ouverte sur le système mondial (mais tentant de contrôler cette ouverture), toujours antidémocratique dans sa pratique. La Corée du Sud, Taiwan, le Mexique, le Brésil, l’Iran du Shah sont typiques de ce modèle.
Second groupe : Des expériences populistes, fortement étatistes, jamais démocratiques, ambiguës sur le plan de l’insertion de leur projet dans la mondialisation, s’auto qualifiant généralement de « socialistes », souvent soutenues par l’URSS. Certaines de ces expériences ont pu aller plus loin dans l’industrialisation, les autres beaucoup moins, selon l’héritage historique.
Troisième groupe : Des expériences qui se sont vécues comme « marxistes », celle de la Chine et de la Corée du Nord, de Cuba. Ces expériences ont une histoire, elles procèdent au départ, comme l’expérience soviétique, d’une révolution radicale inspirée par la doctrine de la IIIe Internationale. Elles s’orientent maintenant, franchement en ce qui concerne la Chine, vers un capitalisme qui prétend maîtriser ses rapports au système mondial dominant.
Quatrième groupe : Des expériences qui ne sont jamais sorties du cadre néocolonial banal, inscrivant leur croissance (Côte d’Ivoire, Kenya etc.) ou leur stagnation opiniâtre (pays du Sahel etc.) dans la soumission passive et totale aux incitations extérieures.
Quoi qu’il en soit, l’ensemble de ces transformations gigantesques nous lègue des situations tout à fait différentes de celles qui dominaient la scène en 1945. Il faut ici prendre pour clé de l’analyse le critère du capitalisme mondialisé lui-même, qui est l’existence, ou l’absence, de segments du système productif local « compétitif » à l’échelle mondiale, ou potentiellement capables de le devenir sans trop de difficulté. De ce point de vue nous avons désormais un « tiers » et « quart » mondes distincts.
Le nouveau tiers-monde est constitué par l’ensemble des pays qui sont parvenus effectivement à se « moderniser » suffisamment selon le critère de la compétitivité mondiale. En gros tous les grands pays d’Amérique latine, ceux de l’Asie orientale (Chine, les deux Corées, Taïwan) et ceux de l’Europe de l’Est et de l’ex-URSS. C’est pour moi, la véritable périphérie de demain. Le nouveau quart monde est constitué par tous les autres pays, en gros donc l’Afrique et le monde arabe et islamique. Parmi ceux-ci il y a une variété apparente de formes assez grande. Certains ont franchi quelques étapes dans l’industrialisation mais ont échoué à être compétitifs dans ce domaine (l’Egypte, l’Afrique du Sud par exemple), d’autres ne sont pas même entrés dans la révolution industrielle (toute l’Afrique subsaharienne, le Pakistan, le Bangladesh, l’Indonésie). Il y a parmi ces pays des « riches » - financièrement - comme les pays pétroliers sans populations et des « pauvres », à divers degrés (allant de la Côte d’Ivoire à la Somalie)... Mon critère n’est pas ici celui du revenu par tête, mais la capacité d’insertion productive dans le système mondial. Il y a bien sûr des pays qui mélangent, à des degrés divers, ces caractères. L’Inde en est l’exemple.
Tous les peuples - les classes populaires majoritaires - de ces tiers et quarts mondes font face au même défi, mais les conditions de leur combat sont différentes. Le défi est celui du capitalisme périphérique, qui n’offre rien d’acceptable à aucun plan, social et politique, pour les majorités populaires. Cependant les formations sociales périphériques de type tiers-monde juxtaposent une armée active importante avec une armée de réserve inabsorbable. Les conditions objectives existent ici pour la constitution d’une alliance sociale populaire forte, capable de se cristalliser à travers des luttes se déployant sur les terrains réels de la gestion du système productif et de la démocratisation de la politique et de la société. Les obstacles à cette cristallisation sont certes réels et de natures diverses. L’obstacle idéologique - l’héritage du soviétisme ou des limites historiques du maoïsme - n’est pas l’un des moindres. Les pays de l’Est appartiennent à ce groupe. Leurs peuples parviendront-ils à se libérer des illusions du capitalisme, et à éviter de sombrer dans les nationalismes chauvins ? La Chine appartient également à ce groupe. Son avant- garde saura-t-elle renouveler le maoïsme et y intégrer une composante démocratique au sens vrai du terme - l’organisation autonome des classes populaires pour faire contrepoids aux concessions faites au capitalisme ? Par contre les formations sociales de type « quart monde » - « riches » ou « pauvres », non industrialisées ou fort mal industrialisées (et de ce fait leur industrie risque d’être démantelée par les politiques de compradorisation en cours), sont pratiquement réduites au contraste « peuple » (mal défini, sans ancrage dans un système productif valable)/ »pouvoirs ». De ce fait, le dérapage des conflits vers les sphères de l’imaginaire est une donnée du problème - désastreuse sans doute - mais réelle. Dans le monde arabe, et musulman, l’alliance de l’argent du pétrole et du discours-programme passéiste traditionaliste en dépit de ses prétentions dites « fondamentalistes », est le meilleur garant du succès du programme impérialiste de compradorisation régionale. En Afrique subsaharienne la fuite dans le mythique prend parfois d’autres formes, comme l’ethnisme par exemple, pouvant aller jusqu’à la désintégration totale d’un pays.
L’effondrement du projet de Bandung ne nous donne-t-il pas raison a posteriori ? Avions-nous tort dans les années 1945-1955 de penser que la bourgeoisie nationale avait épuisé son rôle historique ? Que le projet d’un développement capitaliste national à la périphérie était caduc et utopique ? L’accusation de « gauchisme » proférée à l’égard de ceux qui mettaient l’accent sur les impasses du projet de Bandung, son caractère bourgeois, l’opportunisme du pseudo-concept de la « voie non capitaliste » n’était-elle pas légère ? Relisant ce que j’écrivais à l’époque, je reste de l’opinion que, dans leur ligne générale, ces analyses étaient correctes. J’irai même jusqu’à dire qu’elles ont été parfois particulièrement perspicaces, même si cette appréciation peut paraître manquer de modestie. Je cite quelques exemples :
Le jugement presque prémonitoire à l’époque - en 1960 - que la fin « naturelle » du nassérisme prendrait les formes qu’elle a prises sous le nom « d’infitah ».
La mise en garde contre une solution possible néo compradore globale au Moyen-Orient, intégrant Israël dans l’ensemble régional.
L’analyse que je produisais dès 1965 du « miracle » ivoirien, en contrepoint des pronostics de la Banque Mondiale, démentis par les faits.
La position que je défendais en 1975 qu’en Angola la recherche obstinée d’un gouvernement de coalition des mouvements de libération était la meilleure solution. Je ne suis pas convaincu que cette recherche aurait nécessairement abouti, mais je ne suis pas davantage certain que tout a été mis en oeuvre dans ce sens. Aujourd’hui, après dix-sept ans de guerre inutile, cette solution s’imposera peut-être, mais alors en forme presque de farce !
Les craintes exprimées dès 1972-1974 à l’égard du Zimbabwe et de l’Afrique du Sud qu’une solution de compromis soit possible dans la région - qui prendrait les noms de Lancaster House pour le Zimbabwe en 1980 et de « solution fédérale » dans l’Afrique du Sud post apartheid.
La revue Révolution
En 1963, Jacques Vergès, retour d’Alger, prenait l’initiative de faire paraître à Paris une revue mensuelle intitulée Révolution, avec le soutien –financier entre autre- des Chinois. La version anglaise, était publiée en Angleterre par notre ami et camarade Babu (Revolution, incorporating African Revolution). C’est à cette occasion que j’ai fait la connaissance de Wang Hué, qui travaillait sous les ordres de Zhou Enlai. La revue développait une critique de gauche du Non Alignement, et de son alignement progressif sur la stratégie internationale soviétique, comme de la dérive des régimes de nationalisme populaire de l’ère de Bandoung. Après la mort de Vergès je me suis rendu compte que j’étais encore une fois le dernier survivant d’une aventure politique qui a eu son importance. J’ai donc pensé nécessaire de faire connaître ce qui s’était dit à l’époque, après avoir pris le soin de vérifier que ma mémoire ne me trompait pas.
Je reviens donc sur ce maoïsme des origines. Treize numéros de cette revue ont paru de septembre 1963 à décembre 1964. La revue était animée par M. A. Babu (Zanzibar), Viriato da Cruz (Angola), Mamadou Gologo (Mali), Samba Ndiaye (Sénégal), Rabah Bitat (Algérie), Carlos Franqui (Cuba), Cheddi Jagan (Guyana), Legassik (Afrique du Sud), Hamza Alavi (Pakistan), N. Kien (Viet Nam), H. Riad (Egypte). Ce dernier n’est personne d’autre que moi-même. J’avais publié mon Egypte nassérienne sous ce nom. Côté forme : il s’agissait d’une belle revue - grâce au soutien financier de la Chine - bénéficiant de bureaux luxueux situés avenue François Premier puis (ou avant, je ne me souviens plus) rue Galande. Vergès a toujours aimé le luxe. L’ami Kien, qui administrait le journal, y a laissé des plumes, des avances qui ne lui furent jamais remboursées, et dont il a souffert longtemps. Côté contenu : la revue a été un succès franc, par la qualité des analyses qu’elle proposait, à l’avant-garde de la critique de gauche du soviétisme, faisant contrepoids à sa critique par la droite qui se déployait à partir de Khroutchev jusqu’à Gorbachev et la chute finale. Ces analyses n’étaient pas le simple reflet de ce que les Chinois publiaient. Loin de là, elles étaient les produits originaux de la réflexion critique interne des gauches radicales du tiers monde de l’époque. Le simple rappel des noms cités plus haut et des autres collaborateurs de la revue en constitue le témoignage éloquent. Ce que peut être nous ne soupçonnions pas beaucoup, c’était son influence sur les jeunes lecteurs français, plus profonde qu’il ne pouvait paraître.
Cette influence générale du maoïsme a éclaté en 1968 dans des manifestations diverses - et divergentes. Cinq grands mouvements, qui se voulaient tous à gauche du Parti Communiste sclérosé, ont occupé le devant de cette scène. Il y avait bien sûr les trotskystes qui n’avaient jamais cessé d’exister, mais qui, marginalisés par le Parti Communiste, n’étaient jusqu’alors qu’un groupscule. 1968 fut leur chance, qu’ils saisirent assez mal à mon avis. Les uns - trotskysme traditionnel si je puis dire - étaient (et sont restés) tout à fait incapables d’aller au-delà du ressassage des polémiques des années 1920-1930 et de l’analyse de la société soviétique que le maître avait produite à cette époque : Etat ouvrier à déviation bureaucratique. D’autres - faisant sécession - tentaient quand même de répondre à des défis nouveaux. Ils sont à l’origine du renouveau d’un courant qui continue à connaître quelque succès, parfois même électoraux.
1968 et ses suites
Je dois avouer que mai 1968 m’a surpris. J’avais le sentiment que la jeunesse occidentale était dépolitisée et que les succès du Welfare State avaient anesthésié la classe ouvrière pour un bon moment. Je me souviens donc que, durant l’été 1967, assis à la terrasse d’un café du quartier latin, Abdou Moumouni de passage à Paris et moi nous nous lamentions sur les horizons bouchés cette jeunesse qui ne s’intéresse qu’à sa chevelure. Isabelle ne partageait pas du tout ce point de vue. Derrière ce désintérêt apparent il se cache, disait-elle, un refus profond du modèle sociétaire de consommation qu’on propose aux jeunes. Cela éclatera fort, et plus vite qu’on ne le pense. Isabelle avait un meilleur flair politique. A Poitiers Gabillard tenait le même langage. Il me racontait que sa fille, lycéenne, consacrait de longues soirées dans des cafés enfumés à des discussions politiques passionnées dont le thème central était : comment construire un mouvement à gauche des communistes, passablement sclérosés il faut le dire.
On connaissait également l’ampleur du nouveau mouvement hippy des années 1960 dans les campus américains et de son opposition à la guerre du Viet Nam. Mais on ne manquait pas de remarquer la différence entre cette opposition à la guerre américaine et celle qui avait remué la France pendant la première guerre du Viet Nam. Celle-ci était fondée sur des principes, ceux de l’internationalisme et du droit des peuples, non sur le « refus de la guerre » en soi. D’autant que le contingent français n’étant pas envoyé au Viet Nam, la guerre ne concernait que ceux qui voulaient bien la faire - l’armée de métier. Par contre le contingent américain participait à sa guerre, et l’opposition était largement motivée par le refus d’aller se faire tuer plus qu’elle ne l’était par solidarité active avec la cause vietnamienne. L’idéologie hippie elle-même traduisait, à notre avis, ces limites du mouvement. Il inspirait une sorte d’individualisme hédonistique qui d’ailleurs allait devenir la colonne vertébrale du post modernisme ultérieur.
La critique maoïste du soviétisme a joué, à mon avis, un rôle plus décisif dans les origines de 1968. Je m’étais associé à cette critique dès le début, en Egypte. La critique maoïste trouvait un écho évident dans beaucoup de pays du tiers monde, au Sénégal en particulier, surtout à partir de 1966 lorsqu’elle s’exprimait à travers la révolution culturelle. Mais celle-ci commençait également à réveiller les espoirs chez les jeunes d’Occident et à soulever leur enthousiasme. Le film de Godard, « la Chinoise », produit avant 1968, illustre parfaitement ce fait, par la suite souvent oublié - ou passé sous silence. Un enthousiasme à l’origine du « tiers-mondisme » ultérieur de la jeunesse occidentale, sur lequel je reviendrai.
Le hasard des calendriers m’a donc permis d’assister - et de participer - au Mai français jusqu’à son terme apparent (juillet 1968), tandis qu’Isabelle en vivait les péripéties à Dakar dont je ferai le commentaire plus loin.
Je ne reviens pas sur le récit des évènements - manifestations, déclarations, prises de position des partis, grève générale, fuite du général à Baden Baden, Paris couvert de drapeaux rouges, contre- manifestation des Champs Elysées et sortie des drapeaux tricolores etc.... Une littérature abondante l’a dit mieux que je pourrais le faire. Le trentième anniversaire de 1968 est l’occasion, au moment où j’écris ces Mémoires, d’un florilège de publications sur le mai français. Quelques ouvrages sérieux - pas assez à mon goût - proposent des analyses rétrospectives de ce que furent les courants de pensée et d’action de l’époque, comme de leurs évolutions ultérieures et des transformations profondes de la société qu’ils ont induit.
Avoir vécu 1968 à Paris m’a beaucoup instruit sur la question des intellectuels de gauche en France. On sait que ceux-ci ont occupé le devant de la scène – des années 1930 aux années 1970 comme nulle-part ailleurs sans doute en Occident développé. Tout au long du XIXe siècle les intellectuels français étaient les enfants de la Révolution, ceux de gauche (les républicains jacobins) comme la majorité de ceux de la droite (les libéraux modérés, parfois ralliés au monarchisme, comme en Angleterre; à l’exclusion des héritiers de l’Ancien régime, en général de ternes cléricaux). Ce ralliement général à l’esprit de 1789 a d’ailleurs constitué un obstacle à la pénétration du marxisme, comme Marx l’observait. L’affaire Dreyfus amorce une cassure entre droite et gauche, qui se radicalisent dans l’entre deux guerres : la gauche prend parti pour la révolution russe, la droite se fascise. La défaite du nazisme allait obliger la droite déconsidérée à évacuer la scène, sans pour autant avoir véritablement disparu. Comme dans l’Italie de l’après guerre où l’opinion fasciste se cache. La gauche, pro soviétique (à des degrés divers), monopolise la scène intellectuelle.
1968 et ses suites constitue peut être le dernier moment important où cette gauche intellectuelle s’affirme. En 1968 la droite universitaire, numériquement importante, paraît absente. Comme sont absents, évidemment, tous les opportunistes que la gauche triomphante paraissait entraîner dans son sillage. J’en ai vérifié la triste réalité. Des « comités » de toutes sortes s’étaient constitués en mai 1968 et accueillaient des centaines d’universitaires, pour parler de tout. Puis soudain, lorsque la situation se fut durcie, cette participation se réduisit considérablement.
« Courageux mais pas téméraires » les pleutres s’enfuient prendre l’air à la campagne. Je me souviens – avec d’autres – (et nous en faisions des gorges chaudes) de la disparition par exemple de Jacques Attali, qui ne réapparut qu’en octobre, quand tout était fini ! Et combien d’autres !
Le terrain était ainsi préparé pour une évolution ultérieure qui allait mettre un terme au monopole de la gauche chez les intellectuels. L’ancienne droite libérale ou franchement réactionnaire, (la « nouvelle droite », les futurs « lepennistes » ouverts ou honteux) réapparaît. Le nouveau « libéralisme » ayant récupéré ce qu’il pouvait de 1968 devient idéologie dominante et prend la forme chez les intellectuels du post modernisme soumis aux exigences de l’économie néo- libérale triomphante, le temps des proclamations creuses et tonitruantes des « nouveaux philosophes » passé. Retour à la Belle Epoque ais-je écrit. Les ravages sont effrayants : l’économie politique éliminée des programmes, les universités ne fabriquent plus que des copies des diplômés des misérables » business schools » américaines ou des « chercheurs » enlisés dans l’hyper formalisme strict de l’économie « pure » et de la théorie des jeux. Une réaction semble néanmoins se dessiner, à partir de la fin des années 1990, s’insurgeant contre l’appel à la résignation et à la soumission à un « destin » commandé par les forces surnaturelles du marché, fondé sur l’abolition définitive du pouvoir de l’imaginaire inventif de l’humanité.
Les « maos » comme on a commencé à dire, se partageaient entre trois organisations. Il y avait les « réguliers » si je puis dire, sortis de la gauche du Parti Communiste et singulièrement de sa jeunesse estudiantine, qui publiaient l’Humanité Rouge ( HR pour les initiés - lire « Acher »). On les qualifiait de « pro-chinois de la pro-Chine » tellement ils étaient attachés à la lettre des textes en provenance de Pékin, qu’ils lisaient comme au Parti Communiste on avait appris à lire ceux de Moscou. Il y avait ceux chez qui la tradition française de l’anarchie s’associait à un maoïsme proclamé sans grand souci d’analyse. « Vive la Révolution », au titre éloquent par lui-même, était leur journal. Enfin il y avait ceux qu’on a appelé les Maos-spontex qui faisaient l’éloge de la spontanéité des masses, supposées révolutionnaires par instinct. Ils ont donné la Gauche Prolétarienne qui a véritablement occupé le devant de la scène après 1968, alors que les autres courants l’évacuaient.
On commence à mieux connaître l’histoire de ce mouvement, grâce à quelques écrits notamment des frères Jean et Olivier Rolin, ce dernier ayant été un dirigeant de la G.P. et à quelques analyses produites à partir de ses documents. Pas beaucoup, pas suffisamment. Isabelle, qui était bloquée à Paris pour des séjours prolongés de 1970 à 1972, pour des raisons de santé, alors que, directeur de l’I.D.E.P., j’étais à Dakar, a connu ces militants mieux que moi-même. Jean Baby et son épouse Renée Bourdon, que nous voyions régulièrement, Benny-Lévy, l’idéologue de l’organisation, que nous connaissions à travers son frère Adel Rifaat (l’un des deux composants du tandem Mahmoud Hussein), Jean Rolin, Geismar et beaucoup de jeunes militants que Renée Bourdon réunissait chez elle, constituent la source de notre information personnelle, qui a l’avantage d’avoir été vécue d’une manière vivante.
Le mouvement a donné ce que l’on sait, entre autre les « établis », c’est à dire ceux qui ont choisi de se faire prolétaires pour militer directement au sein de la classe dans les usines. De 1970 à 1973, date de dissolution de la G.P. par le gouvernement et au-delà le mouvement a bénéficié de ralliements sonores et bienfaisants, dont celui de Sartre vendant « la Cause du Peuple » interdite. Puis progressivement le mouvement s’est étiolé et ses militants se sont dispersés. Beaucoup d’entre eux sont restés de bons amis personnels, qui ont pris comme tout le monde un peu d’âge mais sont demeurés fondamentalement honnêtes et progressistes. Par contre quelques-uns des ténors de la G. P. ont mal évolué. Benny Lévy, devenu secrétaire de J. P. Sartre, mêlé à la sombre affaire du prix Nobel refusé par le philosophe et à l’héritage des Temps Modernes, accusé d’avoir abusé de la générosité de Sartre vieillissant, est aujourd’hui un mystique du judaïsme. Il n’y a là rien de très surprenant. Il est fréquent que les théoriciens intellectualistes à outrance comme l’était Benny Lévy, passent d’un extrême à l’autre sans problème. Non pas par arrivisme, du moins pas nécessairement. Mais parce qu’ils sont d’un tempérament au fond religieux, et qu’ils peuvent ainsi se « convertir » passant d’une croyance à une autre, toujours à la recherche de l’absolu inaccessible. Roger Garaudy par exemple appartient à cette espèce. Parlant de sa jeunesse pendant la guerre, tout à fait à son honneur - il était résistant - il me dit un jour : c’est alors que je me suis converti au marxisme (il était auparavant chrétien). Je relevais immédiatement le choix de son terme, qui lui avait échappé. Par la suite il n’a cessé de se convertir, au bouddhisme, à l’Islam. Il n’y a pas à s’effrayer de l’existence de ce type d’êtres humains, ni même de leur adhésion aux mouvements d’action progressiste. Ce qu’il faut tâcher d’éviter, c’est qu’ils s’y hissent à des positions dominantes car le mouvement n’a rien à gagner, mais toujours tout à perdre, des attitudes sectaires qui sont dans la nature de ces individus.
1968 n’a pas été un mouvement exclusivement français. Un peu comme la révolution de 1848 c’est un mouvement qui a embrasé une bonne partie de l’Europe, a sans doute été plus flamboyant à Paris qu’ailleurs, mais non moins marquant en d’autres lieux.
C’est en Italie que le mouvement a été le plus durable, si durable qu’on le qualifie de « 68 rampant », s’étalant sur toutes les années 1970. L’operaisme, sous des formes diverses, est parvenu outre Alpes à faire la jonction entre la critique théorique du soviétisme - prenant là-bas la figure du puissant PCI, qui allait par la suite s’avérer un colosse aux pieds d’argile - et le mouvement ouvrier. Des caractères objectifs propres à la société italienne l’expliquent sans doute. L’expansion rapide du fordisme dans les villes industrielles du Nord s’est fondée ici sur l’apport massif d’O.S. (ouvriers spécialisés) immigrés du Sud, c’est à dire de citoyens de plein droit (alors qu’en France et en Allemagne l’immigration était le fait d’étrangers - Arabes, Turcs, Africains). Toujours est-il que cette jonction a produit un feu d’artifice de mouvements de masse puissants et de théorisations brillantes. La proclamation du Manifesto, signée par Rossana Rossanda, Luciana Castellina, Lucio Magri, Valentino Parlato et d’autres en était l’un des moments les plus forts. La manière par laquelle le mouvement s’est progressivement épuisé a été, de ce fait, très différente de celle qui a caractérisé l’évolution française. Par l’effet d’une combinaison de la fatigue du mouvement ouvrier, de la répression manipulée dans la plus grande tradition florentine (prétextant de faux attentats etc...), de la complicité de la direction du PCI, le gauchisme italien devait déraper en partie vers le terrorisme - retrouvant par là la tradition anarchiste vivante dans ce pays, tandis que les classes moyennes osaient à nouveau avouer leurs anciennes sympathies fascistes qu’elles avaient enfouies dans leur subconscient pendant de longues années dans l’après-guerre. L’effet combiné parallèle de l’usure de la démocratie chrétienne et du PCI, la gestion affairiste des socialistes ont à leur tour contribué à la crise politique profonde que traverse l’Italie des années 1990.
Dans d’autres pays 1968 n’est pas parvenu à sortir du ghetto. En Allemagne et au Japon il ne devait produire pas grande chose d’autre qu’un dérapage rapide en direction du sectarisme de groupes qualifiés de « terroristes » par les autorités et la société, en partie sur la base de faits fondés, en partie par les manipulations du pouvoir. Il existe des pays où il ne s’est rien passé en 1968 : la Grande Bretagne par exemple.
Les années 1970 - c’est à dire post 1968 - étaient en même temps celles de l’épuisement du modèle du Welfare State construit en Occident au lendemain de 1945. On pouvait repérer, dans cette évolution, deux axes majeurs du changement en cours à l’époque, qui préparait le retournement néolibéral des années 1980. Il y avait d’une part l’épuisement du modèle fordiste associé à la dissociation, désormais effective, entre l’espace de la reproduction du capital, mondial, et celui de la gestion politique et sociale des conditions de cette reproduction, qui reste éclaté entre les Etats nationaux. Cette dissociation a érodé l’efficacité des politiques nationales sur lesquelles reposait la construction du Welfare State social-démocrate. Elle constitue, pour l’Europe, le défi majeur du XXIe siècle. Il y avait également, d’autre part, la réduction du déséquilibre entre les Etats Unis et les autres centres du capitalisme mondial (l’Europe et le Japon), réduction si rapide qu’elle a pris l’allure du fameux « déclin américain ». La construction européenne, conçue à l’origine comme un sous-système d’un capitalisme mondialisé ouvert, sans rivages, est-elle de ce fait appelée à devenir un centre concurrent des Etats Unis et du Japon ? J’ai exprimé mes doutes sur ce sujet, en partant de la constatation que face au Sud (et à l’Est d’hier et d’aujourd’hui) le bloc occidental n’avait jamais présenté la moindre fissure, en dépit des espoirs que De Gaulle plaçait dans le rapprochement euro-soviétique (la sortie des armées françaises du commandement de l’O.T.A.N., remise en en question 1986). La stratégie soviétique elle-même, qui visait à faire éclater le bloc atlantique, soit par la politique du sourire (Khroutchev, Gorbatchev), soit par celle du bâton (Brezhnev), a échoué à le faire.
La crise s’est déployée à partir de 1970 (je propose la date de la suppression de la convertibilité du dollar : 1971) sur cette toile de fond. Les investissements productifs se sont effondrés et ne s’en sont jamais remis jusqu’ici. La croissance gigantesque des dépenses militaires américaines et la spéculation financière ont rempli le vide créé par cet effondrement, mais la solidarité des centres est demeurée intacte, envers et contre tout (malgré les fluctuations gigantesques du dollar), sans doute parce que l’interpénétration des capitaux à l’échelle de l’ensemble des centres rend aujourd’hui caduques les solutions nationales efficaces jusqu’ici.
Pour qu’une solution à cette crise structurelle du capitalisme puisse se frayer la voie, il faudrait que soient recomposées en Occident des forces socialistes nouvelles, qu’elles opèrent, pour ce qui est de l’Europe, à l’échelle du continent, substituant à l’Etat national défaillant un Etat supranational capable de gérer à cette échelle le compromis social nouveau. Cette perspective avait paru pouvoir se dessiner, au cours des années 1970, après la grande secousse idéologique de 1968. En 1968 Willy Brandt est élu chancelier de l’Allemagne fédérale, en 1970 les travaillistes reviennent au pouvoir en Grande Bretagne, en 1975 les fascismes d’Espagne et du Portugal s’effondrent, en 1980 c’est le tour de la Grèce qui se libère de la dictature militaire en place depuis 1967, en 1981 Mitterrand est élu à son tour. Il reste que tous les espoirs qu’on a pu nourrir à l’époque sont simplement partis en fumée, la gauche occidentale ayant raté l’occasion qui lui était offerte de se renouveler. Lorsque, quelques années plus tard, les systèmes de l’Europe orientale et de l’ex-URSS se sont effondrés (1989-1992), rien n’était en place pour qu’une reconstruction globale de l’Europe, fondée sur des compromis sociaux progressistes, soit amorcée à cette occasion. Au contraire les forces de droite dominantes ont vu là l’occasion de se créer en Europe orientale « leur » Amérique latine. L’Allemagne réunifiée, placée en position dominante dans cette perspective nouvelle de polarisation capitaliste, se détachait elle-même - sans le dire - du projet européen qui lui avait servi de piédestal et, du coup, plaçait en porte à faux l’étape nouvelle que ce projet était censé franchir par le traité de Maastricht (1992).
Le chaos, produit automatiquement par la prédominance des visions à courte vue des stratégies du capital en l’absence de contrepoids de gauche, frappe désormais le continent européen lui- même, comme on peut le voir en Yougoslavie. Il est aussi l’occasion pour les Etats Unis de reprendre l’offensive, s’érigeant en gendarme du monde capitaliste (comme la guerre du Golfe l’a montré en 1991), démontrant par là même que la gestion mondiale par le marché est une utopie, et que cette gestion exige des interventions militaires puissantes, dont il est à craindre qu’elles s’imposent de plus en plus fréquemment, au fur et à mesure que les effets sociaux désastreux de cette gestion conduisent à des explosions non maîtrisables.
Ma réflexion personnelle et mes options politiques ne prennent de sens que replacées dans ce cadre.
En 1970 la nouvelle revue l’Homme et la Société organisait à Cabris un colloque où la question du post 1968 était posée d’emblée : Que faire ? Cabris est un lieu merveilleux dans les collines boisées de Grasse. Une belle propriété bourgeoise, garnie d’un parc magnifique, avait été léguée aux Lettres Françaises par la veuve d’un industriel du Nord de la France, fusillé par les Allemands. Le petit château accueillait donc les intellectuels de gauche, qui allaient s’y reposer ou y travailler. Le colloque réunissait principalement des Français, dont Jonas, Jean Pronteau, Henri Lefebvre, des jeunes (comme Gauron qui devait devenir le conseiller de Mauroy), et des Italiens - l’équipe du Manifesto qui sont devenus depuis de grands amis personnels, notamment Rossana Rossanda - l’intelligence et la douceur combinées à la perfection - et la fulgurante Castellina. Il faisait si beau qu’on avait eu l’idée - merveilleuse - de se réunir sous un grand arbre (à palabres aurait-on dit en Afrique) plutôt que dans une salle chauffée par le soleil du midi. Le colloque de Cabris inaugurait pour moi une période de collaboration étroite avec l’Homme et la Société, gérée par Jonas et dirigée par Jean Pronteau, et leurs éditions Anthropos.
Ma préoccupation majeure dans cette entreprise était celle du devenir de l’URSS. A partir du XXe Congrès du P.C.U.S (1956), le système hérité de l’époque stalinienne tentait de se réformer. Il n’y parviendra jamais. J’ai développé sur ce plan le point de vue que son échec tient à ce que la critique du système a été faite - de Khroutchev à Gorbatchev - par la droite, conformément aux aspirations bourgeoises de la classe dominante et que, de ce fait, l’effondrement final est davantage de la nature d’une accélération de l’évolution dans la direction de laquelle le système était engagé qu’une « contre-révolution ». L’échec de ces tentatives, la première amorcée au tournant des années 1960-1970, après l’intervention en Tchécoslovaquie (1968) était déjà consommé lorsque Gorbatchev entreprend, à partir de 1985, la perestroika qui a conduit à l’effondrement.
D’un autre côté l’URSS était sortie de son isolement à partir de 1955, en comprenant que son alliance stratégique avec les mouvements de libération et les pays du tiers monde en conflit avec l’impérialisme lui conférait un atout important. Cette alliance a été positive, quel que soit le jugement qu’on ait eu sur la nature du système soviétique. Car elle a contraint les impérialistes à atténuer la violence de leurs interventions. La guerre du Golfe et les méthodes terroristes de destruction employées immédiatement après que l’URSS ait disparu de la scène illustrent la violence naturelle avec laquelle l’impérialisme agit, quand il n’est pas contraint de se modérer.
Cependant l’intervention soviétique dans le tiers monde comportait aussi des aspects négatifs graves. Non pas que l’URSS ait cherché à un quelconque moment à « étendre le socialisme » et vassaliser ses alliés géographiquement lointains. Mais l’URSS a toujours tenté de légitimer ses interventions par un discours idéologique cohérent avec son propre discours intérieur, dit du « socialisme ». L’alliance avec des bourgeoisies nationales n’a pas été présentée comme telle, mais comme un soutien à des « forces progressistes », susceptibles «d’évoluer vers le socialisme » etc. Les théories fumeuses de la « voie non capitaliste » ont été inventées à cet effet. Repris par la gauche radicale de la libération nationale et même par les courants marxistes dominants, ces discours ont accentué la confusion et mal préparé les classes populaires à réagir convenablement à l’érosion puis l’effondrement du projet de Bandung.
Il était important, dans ces conditions, d’analyser sérieusement et aussi scientifiquement que possible la nature et les objectifs de la politique internationale de l’URSS. S’agissait-il d’une stratégie fondamentale toujours défensive, dont alors les initiatives d’apparence offensive poursuivaient seulement l’objectif d’exercer une pression sur les puissances occidentales ? J’ai soutenu principalement ce point de vue, suggérant que l’objectif stratégique de l’URSS était de casser le bloc atlantique, non pour « finlandiser » l’Europe, mais pour donner davantage de champ au déploiement de la contradiction Etats Unis/Europe, voire même créer les conditions de son rapprochement avec l’Europe, dans une perspective capitaliste commune (néocapitaliste pour l’URSS). Mais je n’ai pas non plus exclu des dérapages possibles en direction du « social- impérialisme », comme en Afghanistan.
Cette préoccupation rejoignait celle de beaucoup d’autres, bien entendu, notamment des communistes yougoslaves qui prenaient le relais d’un Cabris élargi à une taille gigantesque dans les années 1980. Ils invitaient alors, tous les ans, à Cavtat, près de Dubrovnik, des marxistes de toutes les nations (de l’Est et de l’Ouest comme du Sud) et de toutes les tendances possibles et imaginables (soviétiques et chinois, trotskystes et socialistes un tant soit peu de gauche) à discuter les questions relatives à l’avenir du marxisme et du socialisme. Nous nous y rendions, généralement tous les deux Isabelle et moi (parfois moi seul), aussi souvent que possible. Nous y rencontrions de vieux amis - Henri Lefevre, Magdoff et Sweezy, Anouar Abdel Malek, Luciana parfois accompagnée par sa charmante mère - et nous nous y faisions de nouveaux, comme le yougoslave Milos Nikolic et la libanaise Fahima Charaffeddine. Milos, à qui Isabelle trouvait un air de pope, agitait une cloche pour rappeler en séance les retardataires des pauses cafés. Milos est aujourd’hui à Belgrade un leader de l’opposition serbe de gauche, anti chauvine. Fahima est devenue une grande amie, organisatrice dans le cadre du Forum du Tiers Monde de l’un de ses groupes les plus actifs où je retrouve régulièrement Sana Abu Chakra, Adib Noema et d’autres.
Cavtat est un endroit plus que beau, logé sur un cap découpé dont nous parcourions la côte à pied, retrouvant d’un voyage à l’autre les mêmes petits cafés, et leurs chats familiers. Il nous arrivait que l’avion du retour ne parte pas pour une raison ou une autre, en particulier parce qu’en fin septembre - début octobre (les colloques de Cavtat se tenaient toujours à ces dates) le brouillard était fréquent sur la vallée du Danube à Belgrade point de départ des vols. Il nous fallait alors aller en auto de Dubrovnik à Belgrade, à travers la Bosnie devenue familière - le pont de Mostar, les mosquées turques, les dédales du bazar de Sarajevo. Isabelle et moi avons fait un de ces voyages avec l’épouse d’un Président, macédonien. Comme on le sait la Présidence était en Yougoslavie rotative entre les cinq républiques. A Belgrade dont les hôtels étaient complets pour je ne sais quelle raison nous avons quand même été logés dans le meilleur endroit - l’hôtel Métropole, joyau des années 1930 - grâce à l’intervention du Ts.K. (Tsentral Komitet - Comité Central, du Parti bien entendu), alors encore centre de tous les pouvoirs, grands et petits.
Au colloque de Cavtat les débats tournaient en rond, quel que fut le sujet. Les thèmes étaient toujours importants et les exposés forts. Mais il y avait d’évidence deux blocs; tous étaient critiques du « socialisme réellement existant », mais les uns proposaient de le dépasser par la droite, les autres par la gauche. La fracture partageait tous les groupes nationaux ou presque, les Yougoslaves, les gens de l’Est, ceux de l’Ouest et ceux du Sud. Et entre les deux groupes, dialogues de sourds. Dans le monde réel la droite était partout aux postes de commande. Les stratégies qu’elle a mis en oeuvre ont donné les résultats qu’on connait : catastrophiques. Ses arguments contre le « gauchisme » devraient, aujourd’hui, paraître peu convaincants ! Cavtat était l’occasion de voir la Yougoslavie politique de plus près. C’était inquiétant. Le cynisme - dont l’abus d’alcool permettait l’explosion de l’aveu - progressait visiblement. Nous gardons, Isabelle et moi, le souvenir précis de soirées édifiantes à ce sujet.
Les Chinois ne se manifestaient pas beaucoup à Cavtat : une délégation qui écoutait plus qu’elle ne parlait. C’est probablement que, dans les années 1980, la Chine s’étant engagée dans la voie que l’on sait, maoïstes ou ex maoïstes et anti maoïstes ne coexistaient que mal dans leur peau les uns et les autres. Dans les années 1980 et 1990 nous compensions par des voyages fréquents en Chine qui nous ont permis d’en savoir plus long; et je reviendrai sur ces questions.
Retour à Paris nous plongions dans un autre bain. Au cours des années 1970 la question centrale était celle de la reconstruction d’une gauche crédible capable de mettre un terme au gouvernement de la droite en place depuis 1947 ! L’alternative d’une victoire électorale du PC, qui avait monopolisé les discours traditionnels de la gauche, étant définitivement éliminée, le PC lui-même en déclin, il s’agissait de « reconstruire » à la fois un parti socialiste crédible - la SFIO était autant sclérosée par son glissement historique à droite que le PC l’était à sa manière par son attachement dogmatique de plus en plus creux - et une union de la gauche. Certains travaillaient pour que celle-ci soit ouverte à l’héritage de 1968, c’est à dire aux « nouvelles gauches », et espéraient que cette ouverture offrirait des possibilités d’évolution favorable à plus long terme. Je partageais certainement leur opinion et je n’en vois toujours pas d’autre qui fut possible et défendable. Cette position me rapprochait de Pronteau, qui a été l’un parmi heureusement les nombreux artisans de ce renouveau. Nous nous sommes alors liés d’une amitié solide, nous nous voyions beaucoup jusqu’à ce que sa mort mette un terme triste à nos longues discussions.
Je me souviens d’un évènement qui, durant cette période, m’a beaucoup instruit sur la personnalité politique de Mitterrand. Cela se passait pendant la campagne électorale de 1974, lorsque Mitterrand était le candidat de la gauche contre Giscard d’Estaing. Dans le grand amphi de la Cité Universitaire l’arc en ciel de toute la gauche post 1968 était représenté, dans la salle et au podium où siégeaient une vingtaine d’orateurs. Le clou de la soirée était Mitterrand, que le hasard a fait asseoir à côté de moi. Chaque orateur prenait la parole, se faisait applaudir par les siens et huer par les autres. Mitterrand écoutait attentivement en notant des mots, puis il prit la parole - en dernier comme il se doit. Il parvint au tour de force de se faire applaudir, tantôt par les uns, tantôt par les autres, sans jamais se faire huer. Moyen du succès : il avait choisi de dire successivement ce qui plairait aux uns puis aux autres, et de ne rien dire qui déplairait à quiconque. Beau discours qui, s’il avait été écrit, eut révélé toute son incohérence. Mais je retenais qu’il était le produit d’un authentique grand homme politique, habile comme pas un. Mitterrand avait fait l’union de la gauche, par le verbe évidemment et par le seul verbe. On pouvait le lui reprocher - un théoricien l’aurait certainement fait - mais cette union - pour fragile qu’elle ait été - devrait être jugée positive, à mon avis.
Au terme de ce parcours historique, le néolibéralisme triomphant des années 1980, ouvertement avec Thatcher et Reagan, sournoisement avec le ralliement de Mitterrand à partir de 1983, est-il la preuve que 1968 s’est conclu par une défaite historique ? Je ne crois pas que ce jugement unilatéral soit correct.
Vu sous un autre angle 1968, comme tous les grands moments de l’histoire, a mis la société sur des rails irréversibles. Rien de peut plus être après comme il l’était auparavant. Bien sûr la marche de l’histoire comme on dit avance parfois à reculons. Et toutes les grandes révolutions ont été d’une certaine manière battues puisque après avoir été très loin dans les moments de leur paroxysme, elles ont cédé et ont été suivies de contre révolutions. Mais elles ont également été victorieuses, en ce sens qu’elles ont produit l’irréversible sur lequel les contre révolutions - passagères - n’ont pu revenir.
Je n’ai jamais cru un moment que 1968 aurait pu accomplir les tâches qu’on est en droit d’attendre de ce que j’appelle une « grande révolution » - le bouleversement radical du mode de production et des rapports sociaux qui lui sont associés. Pas même lorsque Paris se couvrait de drapeaux rouges et qu’un jeune ouvrier en grève, qui n’avait pas été politisé jusque-là et que je prenais en auto-stop, me déclarait tout de go : il faut se débarrasser définitivement des patrons, sinon on ne pourra pas inventer du travail intéressant comme on le veut, on restera les esclaves d’un travail stupide. Boulot, Métro, Dodo n’était donc pas un slogan inventé par des intellectuels réfugiés dans un rêve romantique. Il était ressenti au plus profond de leur être par une grande proportion des travailleurs des usines et des services. En dépit de tout cela, je n’ai jamais cru, ni en mai-juin, ni plus tard, que la révolution socialiste comme on dit était à l’ordre du jour et qu’elle a été trahie, par le PC, la CGT ou même par les « gauchistes ».
On était loin, très loin, de cette possibilité. La raison m’en paraît finalement assez simple à comprendre. L’héritage de la IIIe Internationale était peut être moribond, mais il n’était pas mort, et continuait à peser lourd sur la société. L’URSS continuait à exercer un effet ambigu et simultané d’attraction et de répulsion. Elle avait proposé l’alternative- le socialisme. Malgré toutes les restrictions que sa qualification de « réellement existant » impliquait et la conscience, largement répandue, que l’autocratie du pouvoir et le dogmatisme de la rhétorique étaient bien réels, elle était ce que 1917 avait finalement produit. La critique maoïste elle même n’était que partielle, doublement limitée par l’appartenance du maoïsme à la tradition inaugurée par le bolchevisme et par l’héritage de l’histoire de la Chine et les défis auxquels ce pays était réellement confronté. Il ne s’était pas constitué, ni en Occident développé, ni dans le tiers monde, une vision alternative suffisamment cohérente pour être efficace. De là le glissement, facile à comprendre, en direction du verbe incantatoire (« tout, tout de suite »), du choix des symboles (prendre le théâtre de l’Odéon et pas la préfecture de Police !). Impuissance réelle plutôt que trahison.
Mais si 1968 ne fut pas, ne pouvait être « le grand soir », il n’en demeure pas moins qu’il fut un grand moment de l’histoire et, à sa manière, une révolution. Je ne veux pas galvauder le terme et le servir à toutes les sauces, comme c’est souvent le cas quand on parle de « révolution technologique », « révolution dans les mœurs », « révolution démographique », « révolution dans les idées » etc.... Trop de simples modes passagères se drapent du terme de « révolution ». Mais derrière les abus se profile un problème réel. « La » révolution sociale est toujours multiforme et rien n’implique que ses moments divers - commandant le bouleversement qualitatif des modes de production et de travail, celui de l’organisation de la vie politique, celui des mœurs et de la culture - doivent être simultanés, concomitants et aillent jusqu’à leur terme dans un temps historique bref. Il faut renoncer à cette vision simple, voire simpliste, du changement dans l’histoire. J’ai proposé ici de mettre l’accent sur le concept de « sous-détermination », qui laisse ouverte l’évolution dans des directions différentes et peu connaissables à l’avance que les grands moments amorcent. Ce n’est pas là une interprétation qui, à mon avis, serait incompatible avec le matérialisme historique que Marx n’a guère fait qu’initier, même si le marxisme historique s’en était éloigné, l’avait écarté du champ de sa réflexion et des actions qu’il a inspirées.
1968 est une révolution culturelle, et je n’utilise pas ici la même qualification que celle du maoïsme en Chine par pur hasard. 1968 a amorcé des transformations dans tous les domaines concernant les conceptions de la vie sociale, ou en a accéléré le mouvement puisqu’il y avait eu, comme toujours, des embryons antérieurs et des avancées inégales mais réelles depuis fort longtemps. Néanmoins les transformations qu’il a impulsées sont et resteront ambiguës, parce que la dimension culturelle n’est que l’une des facettes de la réalité sociale parmi d’autres.
« Récupérables » est le terme utilisé ici, à juste titre mais aussi trop paresseusement, la question étant : comment rendre les avancées « non récupérables ».
En dire davantage est difficile - pour moi en tout cas. 1968 a inauguré une floraison de réflexions sociales et philosophiques dont le potentiel n’est pas épuisé. La découverte de la critique que « l’école de Francfort » avait amorcée dans les années 1930 et poursuivie aux Etats Unis pendant et après la guerre, en fut le point de départ. Jérôme Lindon, éditeur et ami, avait publié l’Homme Unidimensionnel de Marcuse, sorti par hasard en avril 1968. Avec l’humour qui le caractérise il me disait : j’en aurais vendu mille exemplaires aux membres d’une secte de philosophes spécialisés; le public même cultivé ignorait jusqu’à l’existence de cette école qu’ils auraient pris peut être pour une école de chorégraphie. Mai est survenu. J’en ai vendu 30.000 exemplaires en huit jours. Figuration obligatoire de l’ouvrage sur tous les rayons des bibliothèques bourgeoises, même celles de gens qui ne le liront pas ! Retour à Marx, proclamait le Manifesto italien. Mais quel Marx ? Les débats restent ouverts depuis; et il faut s’en féliciter. Un débat qui ne peut plus être enfermé dans la diatribe Staline-Trotsky, ou dans le cadre insuffisant de la confrontation soviétisme-maoïsme.
1968 a également donné un souffle nouveau à la pensée antiautoritaire sous toutes ses formes, positives ou moins positives. En avançant dans certaines directions cet anti autoritarisme devait progressivement se retrouver sur le terrain de l’individualisme hédonistique, l’un des fondements de l’idéologie et de la culture bourgeoises, et, par un effet de dérive facile à comprendre, au nihilisme post moderniste. Que cette évolution soit en effet une belle « récupération », j’en suis persuadé, ayant écrit que ce post modernisme accompagne parfaitement et soutient efficacement la gestion néo-libérale du monde réel.
Non moins important est l’impact de 1968 sur le mouvement social, avec des effets allant de l’anodin et de l’insignifiant aux bouleversements les plus prometteurs. Au chapitre de l’anodin, la génération des « baba cools » comme on les appelle, les « soixantehuitards » choisissant de mener leur vie comme ils en ressentent l’envie, loin du stress des obligations organisées. Au chapitre du très sérieux et du fondamental le bouleversement des rapports hommes/femmes dans le sens de l’égalité. Certes le féminisme n’a pas attendu 1968 pour exister (il est aussi ancien que les femmes, c’est à dire que l’humanité), ni 1968 pour marquer des points, quand les circonstances l’ont permis. Mais 1968 a donné un coup d’envoi aux mouvements qui, à travers le monde - bien qu’avec des reculs qui gomment les avancées ici et là - ont fait conquérir au féminisme ses lettres de créance, au-delà de la respectabilité des revendications leur légitimité, leur nécessité. Or il s’agit là d’une dimension essentielle de l’avenir socialiste du monde, sans laquelle ce projet est impensable. On n’en était pas convaincu il n’y a pas si longtemps dans les courants dominants des socialismes historiques. L’articulation de cette transformation et de la « libération sexuelle », c’est à dire de la révolution des rapports familiaux et personnels, est une affaire complexe, beaucoup plus que les pionniers dans ce domaine - comme Reich, lui aussi popularisé par 1968 - ont pu l’avancer en leur temps.
Au chapitre de l’action politique 1968 a inauguré ce qu’on a appelé par la suite le « tiers- mondisme ». Déçus par le prolétariat européen, moins spontanément révolutionnaire que prévu, beaucoup des jeunes de 1968 ont reporté leurs attentes messianiques sur les paysans des Andes, de l’Inde ou d’Afrique. Il s’agissait d’un transfert certainement généreux dans sa motivation, mais néanmoins naïf. Les militants du tiers monde quant à eux n’ont jamais été tiers-mondistes. Beaucoup pouvaient certes être nationalistes et guère plus, mais d’autres étaient critiques à l’égard du projet national bourgeois, fut-il de l’espèce populiste produite par une lutte de libération puissante et populaire. Le tiers-mondisme est un mouvement strictement occidental dont les militants n’ont généralement pas été terriblement critiques à l’égard de l’aile gauche de la libération nationale, c’est à dire précisément du populisme dans lequel ils avaient investi leurs espoirs. Cette tendance au populisme allait d’ailleurs faire glisser par la suite beaucoup d’entre eux en direction d’une défense des droits communautaires - ethniques, religieux et autres - sans grandes nuances. Alignés sur cette dimension du post modernisme, le tiers-mondisme finissait sa carrière au service de l’humanitaire et des O.N.G. (Organisations Non Gouvernementales) facilement manipulés par les stratégies de l’impérialisme et du néolibéralisme. Cela étant le tiers- mondisme occidental a sans doute comporté également une dimension positive, en ouvrant des perspectives qui pouvaient renforcer l’internationalisme et la prise de conscience que ce qui se passe dans les pays de la périphérie - qui réunissent les trois quarts de la population du globe - est important pour l’avenir de l’humanité toute entière, qu’il s’agisse des effets de l’expansion capitaliste dans les pays concernés ou des luttes sociales contre les dévastations occasionnées par celle-ci. Ce faisant le tiers-mondisme a contribué à corriger la déformation dominante que produit l’impérialisme, l’idée que seul ce qui se passe dans les sociétés capitalistes avancées compte pour le façonnement de l’avenir.