CHAPITRE V
BAMAKO (1960-1963)
Nous arrivions donc à Bamako le 20 septembre 1960. L’avion avait fait escale à Dakar, au petit matin; et l’aéroport de l’époque n’avait ni la modernité ni la prestance de ce qu’il est devenu. Hangar simple; Isabelle se rendant aux toilettes revint me dire : on est en Egypte, c’est plein de cafards énormes. L’arrivée à Bamako accusait la ressemblance. Spirale de descente vers le vieil aéroport, à l’époque le long du fleuve; le Niger déroulé comme le ruban du Nil, la savane pauvre presque désertique en vue, les bords du fleuve verts de cultures. A l’aéroport population masculine habillée du boubou - la galabiyeh. Le grand Soudan, nommé ainsi par les Arabes, de l’Atlantique à la Mer Rouge, présente bien une physionomie homogène de son Ouest à son Est. Lorsque j’ai connu, plus tard, Khartoum, je me suis davantage convaincu de cette unité du grand Soudan. Les Français n’avaient donc pas eu tort d’appeler leur colonie le Soudan français, devenu République Soudanaise (pour la distinguer de la République du Soudan, l’ex anglo- égyptien) puis depuis peu République du Mali, après l’éclatement de la fédération du même nom.
A Bamako nous fûmes logés pendant environ un mois au Grand Hôtel. Vieil Hôtel colonial encore en bel état, doté de chambres spacieuses et de vérandas avec vue sur le jardin de manguiers, de mendiants, de caoutchoucs, coloré par les bougainvillées aux couleurs multiples. Splendide. Les soirées de l’hôtel étaient animées, au piano bar, par un personnage haut en couleur. Louis de Gonzague était le nom de cet homme d’une obésité sans pareille. Vrai descendant des Bourbons dont il était la caricature physique, portrait craché de Louis XVI. Plus tard nous le revîmes à la Coupole à Paris. L’administration malienne nous logea dans une villa modeste située sur la colline de Koulouba, qui domine la ville, logée en bas le long du fleuve, à l’époque sur sa seule rive gauche. La ville était perdue dans les jardins colorés, et n’avait guère plus de 200.000 habitants (elle a dépassé le million aujourd’hui et s’est étendue sur la rive droite du Niger). Une petite route en lacets grimpait la colline de Koulouba où était concentrée la ville administrative coloniale, le palais du gouverneur devenu celui du Président, trois ou quatre grands ministères, dont celui de l’Economie et du Plan auquel j’étais rattaché. La villa était partagée en deux, notre aile comportait un grand séjour et une grande chambre, une salle de bains non moins spacieuse bien que rustique dans ses équipements (douche faite avec un seau percé d’une pomme d’arrosoir qu’on descendait à l’aide d’une poulie pour le remplir), belle véranda. Meubles à la coloniale africaine, style Louis caisse comme on disait, dont nous avons rapidement amélioré l’aspect avec des objets et des couvertures « soudanaises » à bandes colorées. Cuisine à l’extérieur comme on le faisait (et le fait toujours) beaucoup dans cette partie de l’Afrique. Lieu agréable. Maison entourée de jardins, d’arbres, peuplés de singes parfois trop insistants. En fin de saison sèche, affamés, ils n’hésitaient pas à venir en groupes faire le siège jusqu’à ce qu’on les nourrisse. Isabelle garde un mauvais souvenir de ces singes. Descendant la colline à pied - pour se promener - elle et des vendeuses de mangues furent attaquées par un méchant singe affamé, Isabelle mordue au mollet. La cicatrice reste - mais à peine visible - recousue à la perfection. Traitement pénible contre la rage évidemment. Des années plus tard, à Nossi Bé, Isabelle racontait son histoire et celle d’un monsieur mordu par un serpent le même jour et qui craignait de mourir, laissant une femme enceinte. Son interlocutrice lui dit : la femme enceinte c’est moi, l’enfant c’est cette jeune fille, mon mari n’est pas mort, et il m’avait raconté votre aventure. Coïncidences. Il y avait aussi dans les parages d’autres bêtes maléfiques : un python qui visitait le jardin de temps à autre, plus dangereux les foufouni (serpent minutes) dont il faut évidemment se méfier, ou les mygales. Cinq de ces araignées énormes de dix ou vingt centimètres de diamètre pattes écartées - en visite collective sur la véranda - avaient terriblement fait peur à Isabelle. Mais n’exagérons pas nos tartarinades. L’endroit était calme, beau et sûr malgré tout. On m’affecta une voiture, d’abord une terrible Dauphine. Véhicule instable et tout à fait inadapté pour les routes d’Afrique, heureusement assez vite retiré de la circulation. On me la remplaça par une 2CV robuste, la vraie voiture pour aller sur tous les terrains.
Le Plan malien
Mes connaissances relatives à l’Union Soudanaise étaient rudimentaires, bien que son aile gauche (Madeira) m’accueillait comme un frère. Et très sincèrement. Ce que je jugeais donc devoir être ma première responsabilité était de combler cette lacune sans quoi je ne pourrais rien faire de bon. Longues discussions avec Madeira, Djim Sylla - le directeur de cabinet au Plan - qui devint un ami véritable, Idrissa Diarra, le secrétaire à l’organisation du parti, et d’autres évidemment.
J’en tirais quelques conclusions probablement banales mais néanmoins utiles à rappeler ici, parce qu’elles éclaireront la suite. L’Union Soudanaise s’était imposée comme parti unique de fait, dès l’époque coloniale, étant parvenue à unir toutes les forces anti impérialistes et à isoler les candidats à la collaboration avec l’administration. Le 20 septembre il se proclamait parti unique de droit, « guidé par le marxisme-léninisme ». Mais il restait de facto un large front de forces sociales diverses, traversé de contradictions.
Son aile droite était constituée par les commerçants (les Dioula) qui avaient toujours été influents dans cette société, de surcroît liés aux paysans, dont ils collectaient les productions, dans des relations ambiguës d’exploitation et de services rendus. Les commerçants avaient été largement les financiers de l’US. L’aile gauche recrutait dans le milieu des petits fonctionnaires - il n’y avait pas, à l’époque coloniale, de hauts fonctionnaires « indigènes » : des instituteurs, des infirmiers, des agents de l’administration, qui encadraient des syndicats de ces professions unifiés et relativement puissants. Le PC français avait beaucoup contribué à la formation politique de ces cadres.
L’Union Soudanaise était parvenue, par le succès de son implantation dans tout le pays, à élever le niveau politique du peuple comme ne l’imaginent guère la plupart des politologues spécialistes de l’Afrique. J’en donne pour preuve la comparaison qui devrait frapper entre la teneur des discours que les leaders de l’Union Soudanaise tenaient dans les réunions publiques de masse, abordant des problèmes sérieux, et celle d’un gouverneur des colonies s’adressant à ses « administrés » au Mali à peine trente ans plus tôt. Celui-ci prononçait quelques phrases en français « y a bon banania », rappelait les vertus de la mère patrie - en premier lieu sa force militaire ! - exhortait les « indigènes » à bien faire la fête le 14 juillet, avec tams tams, bien boire (du vin !) et faire beaucoup d’enfants qui seront de bons soldats.
La grande masse du peuple était formée de petits paysans fortement organisés dans leur société villageoise. Dans ce cadre des petites chefferies locales - improprement qualifiées parfois de « féodaux » - conservaient un degré d’influence fort variable d’une région à l’autre. L’administration coloniale n’était pas parvenue à mettre de son côté l’ensemble de ces chefferies, que l’US avait largement récupéré. La paysannerie n’était pas une masse passive, comme l’imaginent souvent ceux qui ne la connaissent pas. Elle gardait une autonomie réelle vis à vis des chefferies, des commerçants et des militants urbains de l’US. Mais elle n’avait pas de direction propre à elle, à l’exception de noyaux ici et là d’anciens combattants (ceux qu’on appelait dans l’armée française les « tirailleurs sénégalais » étaient, dans leur plus grand nombre, des Maliens et des Voltaïques).
Les villageois géraient leur autonomie par le moyen du komo. Souvent mal traduit par le terme péjoratif de sorcellerie, le komo est en fait une société secrète chargée de faire régner l’ordre social. Masqué, il opère de nuit pour punir les fauteurs de trouble (les femmes adultères par exemple), manie le poison, et bien sûr entre en relation avec les forces surnaturelles. En fait il opère sous le contrôle étroit du conseil des anciens. C’est la forme normale de gestion du politique dans les sociétés qui ignorent encore l’Etat. Ces Conseils d’anciens fonctionnent exactement comme la choura de l’Arabie pré et post islamique. Ils n’ont pas le droit d’innover mais sont là seulement pour faire respecter la tradition (tribale et dans le cas arabe tribale et islamique). Or la démocratie se définit précisément par le droit d’innover, par le transfert de la responsabilité de faire la loi de Dieu aux hommes, par la proclamation que l’individu et la société font leur histoire et ne la subissent pas seulement. La choura n’a donc rien de spécifique, ni de démocratique. Le discours de l’Islam politique contemporain qui prétend le contraire reproduit textuellement celui du « socialisme africain » qu’on prétendait fonder sur cette soit disant démocratie traditionnelle des villages, et dont j’avais entendu à satiété des versions à peine différentes d’un pays à l’autre dans l’Afrique de l’époque. Le komo avait survécu à bien des systèmes de domination des villages que ce soit par les Etats militaires précoloniaux ou par l’administration coloniale. A tel point qu’on disait que le Soudan français était musulman à 90 % (parce que 90 % de sa population répondait oui à la question : Mahomet était-il le prophète d’Allah ?) et animiste à 90 % (90 % de la population croyaient aux pouvoirs surnaturels du komo). L’Union Soudanaise a déployé des efforts considérables - non sans succès - pour extirper le komo des consciences et de la réalité, de manière à asseoir le pouvoir de ses militants puis de son administration. Le prétexte était l’éradication des préjugés et des superstitions (mais comme on le sait une superstition en remplace une autre !); l’objectif réel était le démantèlement de l’autonomie de la paysannerie. Ce faisant l’Union Soudanaise a largement contribué à approfondir l’islamisation du pays. On en paie peut être maintenant le prix par le surgissement de mouvements fondamentalistes.
L’Union Soudanaise avait ses intellectuels - les cadres militants urbains de gauche formés à l’école des communistes. Mais elle ne comptait guère de « diplômés » de l’enseignement supérieur, dont je ne confonds pas le concept avec celui d’intellectuels. Pour la bonne raison que la scolarisation secondaire était encore minimale (je crois qu’il n’y avait jusqu’à la fin des années 1950 qu’un seul Lycée pour tout le Soudan français). Les diplômés de la première génération formée en plus grand nombre ne sont guère rentrés au pays avant 1962-1965; ils n’avaient pas de passé politique militant, mais devaient bénéficier de l’avantage de leur formation pour accéder immédiatement à des niveaux de responsabilité relativement élevés dans l’administration. Cette situation favorisait l’opportunisme, la surenchère verbale nationaliste ou prétendue socialiste, souvent la prétention et l’arrogance. Ceux-là auront une grande part de responsabilité dans la dérive ultérieure qui a conduit à la débâcle du régime. Ils rallièrent d’ailleurs le nouveau régime sans grand problème de conscience.
Que pouvaient être le développement et la planification dans ces conditions ? Ce que je vais en dire dans les lignes qui suivent a été le produit authentique d’échanges de vues approfondis et continus entre d’une part le petit groupe des associés étrangers (Faure, Molle, moi-même, et plus tard lorsqu’il nous eu rejoint Lobel, Bénard au cours de ses missions) et d’autre part un petit groupe des dirigeants de la gauche de l’US (Madeira, Idrissa Diarra, Djim Sylla en étaient les animateurs les plus actifs). Cette gauche malienne n’était pas sectaire, pas du tout; elle était tout à fait consciente du poids que les chefferies et les commerçants représentaient dans la société, des concessions qui étaient inévitables, de l’utilité à ce stade de mobiliser au bénéfice d’un projet sociétaire progressiste les compétences organisationnelles de ces couches qu’on se proposait de « neutraliser » (ne pas leur permettre de prendre la direction) mais non de traiter en ennemis. Les conditions existaient réellement pour que les choses avancent, et la dérive ultérieure n’était pas inscrite dans les cartes de départ.
Nous prenions au sérieux les déclarations et les objectifs définis par le Parti par conviction et honnêteté. Ces objectifs relevaient d’ailleurs du bon sens : réaliser la scolarisation maximale, la vaccination de masse et l’installation de centres de santé dans les villages, améliorer le réseau routier et désenclaver les régions lointaines, doubler la production agricole par famille paysanne (l’objectif ne précisait ni les moyens techniques - irrigation, amélioration des semences et des équipements en sec, traction attelée etc, ni les moyens sociaux - degré de coopération, prix et organisation de la collecte etc, ce qui était fort heureux et laissait donc une marge pour la mise au point par la discussion et l’expérience), non pas industrialiser à outrance comme les détracteurs de mauvaise foi de l’expérience l’ont dit mais amorcer l’industrialisation par l’implantation de quelques industries légères, évidemment de substitution d’importations (le discours de la Banque mondiale contre ce type d’industries auxquelles elle oppose les industries d’exportation est simplement absurde et vide de sens), et de grande consommation (ciment, briques, textiles, industries du bois, industries alimentaires, ateliers de réparation), procéder à la réforme des finances publiques pour rendre l’impôt plus juste et plus effectif, réduire la bureaucratisation de la fonction publique, démocratiser la vie sociale etc. Le parti, à ce stade, laissait une marge appréciable pour le choix des moyens, associant éventuellement le privé et le public, les formes de gestion, comme il ouvrait les portes aux débats nécessaires concernant la démocratisation (le rôle des organisations de masse, de femmes, des syndicats, des coopératives rurales et leur degré d’autonomie).
Ma responsabilité plus particulière était de proposer un ensemble de programmes chiffrés - en termes d’investissements et de produits attendus - concernant ces domaines. Il fallait assurer la cohérence de ces programmes au double plan des finances publiques et extérieures et préciser les politiques - de crédit, salaires et prix (subventions et taxations, contrôles administratifs éventuels) exigées pour la mise en oeuvre du programme. Il ne s’agissait pas de concevoir une marche radieuse et accélérée sur l’autoroute du progrès, mais plutôt de prévoir les écueils sur un chemin sinueux. C’est ma définition en tout cas de la planification. Naturellement ce projet de programmes prévoyait une double consultation permanente : entre notre unité au Plan et les cellules techniques des ministères compétents, entre nous et le Comité national de planification, une institution hybride qui réunissait les principaux ministres et chefs de service d’une part, le bureau politique du parti et les directions des organisations de masse d’autre part. Tout cela n’était que normal et le va et vient s’est déroulé dans un premier temps sans catastrophes.
Des instruments de mesure de la cohérence et de l’efficacité devaient être inventés, en réponse au problème comme je viens de l’exposer. C’était là que mon imagination devait se déployer. Car il n’existe pas de « manuels » de planification qui fournissent ces formules. Ceux qui le pensent - hélas beaucoup « d’experts » - n’ont probablement jamais assumé véritablement la responsabilité de la mise en oeuvre d’un Plan. Les instruments sont à inventer pour chaque situation, qui est toujours particulière. La planification est un travail d’artisan (peut-être d’artiste), un costume taillé sur mesure, pas un prêt à porter, pas un travail mécanisé à la chaîne.
Il me fallait donc d’abord inventer un cadre de comptabilité nationale ad hoc tenant compte des déficiences de l’information, de la nature des objectifs fondamentaux, permettant de mettre l’accent sur les effets significatifs des différentes options possibles. Je l’ai proposé - cela m’a pris environ un an, en y consacrant peut être la moitié de mon temps de travail - et je crois que la formule a fait école. On m’en a félicité au S.E.E.F. et ailleurs. Déficiences des informations et pas question d’y pallier rapidement par des enquêtes statistiques pour lesquelles on ne disposait ni de temps, ni d’argent, ni de cadres compétents en nombre suffisant. J’y palliais par l’exploitation systématique du gisement extraordinaire de connaissances que je repérais chez deux individus. L’un d’eux était le secrétaire de la Chambre de Commerce (dont j’ai malheureusement oublié le nom !) un petit patron français qui jouait honnêtement le jeu au service du nouvel Etat malien. Il connaissait tout du commerce d’importation; au delà des statistiques - à l’époque très incertaines puisque l’AOF venait à peine d’éclater et que le contrôle aux frontières était presque inexistant - la quantité réelle exacte de chaque catégorie de produits, leurs prix, leurs marchés (administration, consommation privée etc). L’autre était Jean Molle, ancien administrateur (commandant de cercle) qui pouvait dire combien de personnes et de journées de travail étaient nécessaires pour construire une case, combien d’années elle durerait, quelles quantités de mil ou de coton une famille pouvait produire dans chaque région du pays, combien d’engrais il leur faudrait, quelles étaient leur consommation vivrière etc. Une mine de renseignements non catalogués. Lorsque plus tard je me lançais dans le déchiffrage des archives du Mali je prenais la mesure du sérieux avec lequel certains administrateurs (les meilleurs bien sûr) rédigeaient leurs rapports. J’en tirais d’ailleurs une sorte d’histoire économique du Soudan français 1920-1958.
A partir de ces renseignements, discutés et rediscutés entre nous trois, confrontés à tout ce que je pouvais réunir d’autres sources, j’imaginais une série d’indicateurs. Chacun de ceux-là devait pouvoir « résumer » la situation dans un secteur correspondant à un objectif de développement possible. Par exemple : indicateur du coût éducation primaire par 10.000 habitants, indicateur du coût santé minimale pour la même population, indicateur du coût centaines de kilomètres de route par superficie de 50.000 km² et densité de population x, indicateur de la consommation alimentaire par famille rurale et région, famille urbaine populaire, famille urbaine classe moyenne (des paniers de produits type), mêmes indicateurs pour le logement, l’équipement du logement etc, indicateurs des marges de commercialisation, transport et de fiscalité correspondant à chacun des précédants.
Au terme de ce travail j’avais dans mon tiroir un outillage ad hoc d’une efficacité évidente. Les objectifs du plan se traduisaient immédiatement dans les taux de croissance particuliers à chacun de ces indicateurs. Des indicateurs objectifs je pouvais déduire par de simples règles de trois les valeurs de chacune des grandes catégories de la comptabilité nationale. En plaçant ces chiffres à leur place attitrée dans un T.E.E. (Tableau Economique d’Ensemble) je visualisais immédiatement les difficultés prévisibles, écueils et incohérences. Cela me permettait de soumettre au Comité national un « plan révisé » indiquant ce qui, dans les suggestions de ce comité, posait problème.
La méthode permettait de répondre à une série de questions clés : niveau des salaires requis et taux de leur progression, prix relatif d’achat des principales productions agricoles, indice des prix à la consommation, taux de ponction fiscale etc. Elle permettait donc d’intérioriser au plan son sens social : plus ou moins d’inégalités, notamment villes-campagnes, hiérarchie des salaires, volume des profits privés etc. Elle permettait également de signaler les types de réformes de la fiscalité souhaitables, les types de contrôle des importations (et de leur rationnement éventuel) et la hauteur des exportations (et donc des plans de développement des productions prioritaires nécessaires).
Je ne disposais pas d’un ordinateur. Heureusement, parce qu’à mon avis ce n’était pas seulement inutile, mais même dangereux pour le travail que j’avais à faire. Mon équipement se réduisait à la règle à calcul des ingénieurs, que j’ai continué à utiliser dans toute ma carrière et mon enseignement. Je soutiens en effet que la grande majorité des calculs économiques dont on a réellement besoin pour faire face aux problèmes du type de ceux qu’on peut rencontrer dans la plupart des cas en Afrique se réduisent à des intérêts composés et des règles de trois ! Cela n’exclut pas l’ordinateur dans d’autres situations, comme pour construire le modèle à prix variables du S.E.E.F. dont j’ai parlé plus avant.
Au demeurant, par la même méthode que je mettais au point pour le Mali je m’amusais quelques années plus tard à projeter les résultats attendus des options de la Côte d’ivoire. Comme cela se passait en 1965 et que, pour faire chiffre rond, j’avais choisi l’horizon vingt ans (donc 1985) je concluais à la catastrophe à cette date - dette extérieure etc. La Banque mondiale, pour me contredire, commanditait dix ans plus tard une étude qui a coûté des millions en honoraires d’experts, voyages en première classe, séjours dans les hôtels de luxe etc pour... conclure qu’en 1985 tout irait bien en Côte d’Ivoire (qui aurait presque dépassé ce que la Corée a pu faire !). Stupidité amusante, mais bien coûteuse. Des hauts fonctionnaires ivoiriens impressionnés par l’exactitude de mes « pronostics » - crise en 1985, ce qui est arrivé précisément cette année et plus grave que dans mon estimation - m’ont invité me regardant un peu comme on le fait en Afrique quand on consulte les cauris. Je leur ai expliqué que je n’avais pas lu dans une boule de cristal mais seulement utilisé le bon sens politique et la règle de trois. Je ne sais pas si j’ai convaincu.
Le type de planification dont je précisais la méthode sur le cas malien met l’accent sur la cohérence et non sur l’efficacité diront ses détracteurs. En partie ce n’est pas faux. Mais je dirai que l’accent mis sur l’efficacité, extrême dans le discours néo-libéral, est largement illusoire et factice. Ce discours est d’ailleurs fondé sur une pétition de principe - à savoir que les marchés sont autorégulateurs - qui n’a rien à voir avec la réalité (les marchés sont commandés par les exigences du capital dominant) et exclut d’avance la mise de l’économie au service du développement social. L’efficacité, dans le cas malien, consistait à concevoir les moyens d’assurer une gestion correcte des entreprises et des administrations. C’est déjà pas mal, beaucoup même et cela n’est pas facile à traduire dans les faits. Mais le bon sens commande de commencer par là.
Le Plan malien qui était le produit de cet exercice, plus ou moins adopté officiellement (je dis plus ou moins parce que son adoption était entourée de déclarations contradictoires des uns et des autres, notamment des grands Ministres), était, à mon avis, bon, au sens de positif, faisable et progressiste. Sa mise en oeuvre, même si elle a été quelque peu chaotique pour les raisons que je développerai plus loin, a donné des résultats qui, dans l’ensemble, ont été un acquis positif pour le Mali et auraient pu constituer un socle solide pour un progrès ultérieur. La dérive est ultérieure. Comme je l’ai dit le Plan avait laissé des marges pour la discussion d’options importantes à la fois par leur sens social et politique et du point de vue de l’efficacité économique. C’est par ces domaines que la dérive a commencé.
J’ai toujours aimé discuter de mon travail avec les collègues. J’ai toujours pensé que la créativité collective est plus riche que celle de l’individu isolé. Au Caire j’avais bénéficié de discussions presque quotidiennes avec Ismaïl, au S.E.E.F. de même non seulement avec Nataf, mais avec tous les autres collègues. A Bamako j’en discutais donc avec mes collègues de l’unité de Plan comme avec Bénard, Prou et quelques autres, chaque fois que l’occasion m’en était offerte. Je ne peux plus faire la part de leurs critiques positives et suggestions, elles ont été totalement intégrées dans mon « produit final ». Je leur dois beaucoup, c’est certain.
A Bamako, je recevais la visite de nombreux « experts », du monde soviétique, de la Banque mondiale, de l’ONU. Je dois dire sans fausse modestie qu’aucun d’eux ne m’a appris quoique ce soit. Les soviétiques rabâchaient le même discours général de « principes » : c’est bon quand l’Etat intervient, mauvais quand ce n’est pas prévu. Mais jamais rien de précis allant au delà. J’en concluais qu’il s’agissait de bureaucrates médiocres qui, pour gagner leur vie, devaient s’en tenir à ces déclarations inodores et sans saveur. Mais les gens de la Banque mondiale étaient - et sont toujours - exactement du même acabit, bien que les principes qu’ils avancent sont simplement diamétralement opposés : c’est bien chaque fois que le privé s’en charge. Discours totalement idéologique dans les deux cas. Dont on découvrira facilement l’identité profonde en comparant les textes : rien de plus semblable à une brochure de propagande soviétique qu’un rapport de la Banque mondiale. Dans les deux cas il suffit de lire le titre, le contenu est alors connu d’avance jusque dans le détail. Tout et n’importe quoi prouve toujours que la thèse fondamentale de l’institution est juste, explique tout. Les faits sont ignorés ou même simplement falsifiés (le terme n’est pas trop fort). Pour la Banque mondiale par exemple les succès de la Corée étaient dus aux vertus du marché, ses difficultés aujourd’hui (la crise financière) à l’étatisme. C’est simple, bien que doublement faux ! Au contraire l’intervention de l’Etat avait été décisive dans le succès coréen; et la crise est venue - pas par hasard - lorsque, ayant adhéré à l’OECD, ce pays a été contraint de se libéraliser. Mais qu’importent les faits réels. Le néolibéralisme a toujours raison, comme jadis le prétendu marxisme soviétique. Même dogmatisme. Probablement même avenir.
Si j’ai appris à Bamako beaucoup de choses utiles, je crois, je le dois à quelques experts, des Africains modestes mais connaissant bien leur terrain - des agronomes, des médecins, des vétérinaires, un homme de génie - René Dumont - et des experts chinois. Avec ces derniers et Dumont j’ai fait quelques « tournées » sur le terrain. J’aime beaucoup ces randonnées, non seulement parce que j’aime les paysages (pourquoi pas ?) mais encore parce que j’estime qu’on apprend toujours avec ses yeux. Il faut certes se méfier de ce qui devient, chez quelques journalistes, de l’arrogance pure et simple, la prétention d’avoir tout compris en un séjour de quelques jours dans un pays dont on ignore la culture et l’histoire. Mais si l’on reste modeste, la perception visuelle ajoute toujours beaucoup. Elle ne remplace certes pas le travail - pour moi la lecture sérieuse de l’histoire, de la culture, de la politique, de l’anthropologie, de l’économie. Mais elle le complète et en démultiplie parfois rapidement la force. Avec Dumont et les Chinois j’appréciais le coup d’œil d’agronomes compétents qui ont du sens politique et social. Récit amusant : un jour que dans le delta mort du Niger nous prévoyions d’installer 30.000 paysans je posais la question, sur place, aux Chinois. Est-ce possible ? Regardant l’horizon et le sol avec une sorte de nostalgie l’un d’eux me répondit : trois millions sans problèmes, à faible coût. L’Afrique sous peuplé ai-je compris.
Il n’y avait guère d’autres sources pour ma réflexion et mon travail, à l’époque. Les travaux de planification de la CEPAL étaient à leurs premiers débuts et d’ailleurs inconnus de moi. Les sociétés d’études françaises qui devaient trouver leur champ d’expansion en Afrique dans les années 1960 et1970 en étaient encore au stade des premiers balbutiements.
La vie quotidienne
Nous constituions à Bamako un petit groupe d’amis très proches.
Mes amis maliens les plus proches étaient d’abord Djim Sylla et son épouse Oumou. Djim, remarquablement fin, est devenu ce que j’appelle sans hésitation un très bon cadre de direction de l’économie nationale. L’intelligence, le sérieux dans le travail et le sens politique valent souvent plus que les diplômes. Les principaux dirigeants du courant de gauche dans l’Union soudanaise étaient tous des amis proches : au sommet de la hiérarchie le « vieux » Madeira Keita, Idrissa Diarra, Ousmane Ba, Mamadou Gologo, l’antillais Henri Corenthin. Parmi les militants actifs de ce courant avec lesquels nous entretenions des relations politiques qui nous conduisaient forcément à l’amitié, je me souviens de Diarra (le directeur de la Librairie Populaire qui déployait beaucoup d’énergie pour diffuser une littérature capable de contribuer à la formation des militants), l’avocat Demba Diallo, le pharmacien Samba Diallo (qui organisait avec efficacité la diffusion des médicaments de base à travers le pays), Samba Lamine Traoré (directeur de l’Office du Niger), Bakary et son épouse Thérèse Touré (lui ingénieur des Mines), Oumar Macalou, qui devait se spécialiser dans la gestion des finances publiques, Gassama speaker à la radio (non dénué d’humour et de fantaisie, un jour constatant que les dépêches d’agence ne proposaient rien qui puisse intéresser les Maliens, il se contenta de résumer son bulletin de la manière suivante : aujourd’hui, pas de nouvelles - A demain), le directeur d’une nouvelle Banque populaire, Diakité et certainement d’autres dont les noms m’échappent.
Marcel Faure avait été administrateur colonial, avait rejoint la France Libre et combattu à Bir Hakeim, en Italie et en France. Ayant adhéré au PCF et bien que compagnon de la libération il fut mis à l’écart de toutes les hautes positions auxquelles ce titre donnait droit; il était permanent à la CGT. Son épouse Solange faisait de longs séjours à Bamako. Rentré en France Faure a pris sa retraite près de Marvejols (la ville de la « bête du Gévaudan ») dans la Lozère. Dans sa campagne isolée, fort belle, il avait recréé l’atmosphère de la « brousse ». Nous lui rendîmes visite, Isabelle, ma mère, ma grand mère et moi, cela devait être vers 1970. Il organisa dans son jardin un splendide méchoui qui tient lieu de preuve, pour moi, que les bons moutons d’Europe valent ceux de l’Afrique. Faure, au physique de baroudeur, était également un chasseur endurci de gros gibier. Il avait d’ailleurs été encorné par un buffle qui lui avait laissé la cicatrice d’une grosse blessure à l’épaule, alors qu’il avait échappé aux balles et éclats de bombes à Bir Hakeim et à Cassino. La grosse chasse lui manquait et tant qu’il a pu il a continué à faire des safaris en Afrique. Jean Molle avait également été administrateur colonial, proche du RDA qu’il avait toujours soutenu. Son épouse Blanche avait été institutrice puis directrice d’école. Elie Lobel était de nationalité israélienne; il avait quitté son pays révolté par le comportement des sionistes à l’égard des Palestiniens. A Paris il avait participé aux réseaux de soutien au F.L.N. et s’était trouvé de ce fait contraint de « partir vite » - Recommandé par son travail au S.E.E.F. nous l’invitâmes à nous rejoindre. Rentré plus tard à Paris il animait la revue israélo-palestinienne Khamsin. Il mourut jeune et le représentant de l’O.L.P. à Paris, qui était son ami et respectait beaucoup son action, avait assisté à ses funérailles. Un peu plus tard le communiste portugais Ruy da Nobrega réfugié en France après avoir été contraint de fuir l’Afrique du Sud et le Mozambique, devait nous rejoindre à son tour, accompagné de sa femme Nicole et de leurs enfants. Ruy était un cadre de banque, et ses compétences étaient plus qu’utiles pour mettre en place un système bancaire malien autonome. Pour rejoindre le Mali il avait voyagé avec un passeport incroyablement trafiqué. Les Maliens lui en fourniront un véritable. Il devait se rendre à Hong Kong. Mais au lieu d’établir pour lui une identité vraisemblable - du style Pereira, vaguement métis par exemple - les autorités maliennes lui attribuèrent un père du nom de Mamadou, une mère Khadija, un lieu de naissance et un patronyme de pur paysan malien ! Flegmatique, le consul britannique en tamponnant son visa, dit : « j’en vois des faux passeports, mais comme celui là, il faut le faire ! »
Nous avions beaucoup d’autres bons amis. Des réfugiés politiques africains, en premier lieu Doudou Guèye et son épouse Marie Louise. Oumar Dème (ivoirien, directeur de l’imprimerie nationale) et sa compagne Raymonde Mallebay Vacqueur, institutrice, les deux très belles soeurs métisses Jacqueline (qui a épousé un sénégalais Momar Sakho) et Augustine que nous allions retrouver à Dakar et dont les familles sont devenues des amis intimes. Jacqueline Ancelot-Sakho nous a raconté comment, petite fille, elle devait, pour se rendre à l’école à Kayes, traverser le Niger par un gué qui comportait des sections si profondes que l’eau lui arrivait aux épaules et qu’elle transportait livres et cahiers sur la tête. Le tableau était certainement délicieux. Je l’imagine. Augustine, toujours très belle malgré ses nombreuses grossesses, en promenade avec nous dans l’île de Karabane en Casamance, dormait avec nous dans l’unique case de passage du lieu. Nous avions été un peu trop curieux dans la journée, tenté trop de nous approcher des officiants d’une cérémonie traditionnelle. La nuit le komo (dont j’ai parlé plus haut) vint nous visiter. Ses agents d’exécution jetaient des petits cailloux sur le toit de la case et poussaient des cris d’animaux. Augustine était morte de peur. Nous lui expliquions que le komo n’était pas dangereux et ne ferait rien de plus. A vous oui, parce que vous êtes des « toubabs » (des Blancs) qui « sont comptés » (entendant par là, bien sûr, que les villageois savent que leur disparition éventuelle est remarquée et crée des problèmes), mais moi, négresse, ils peuvent me tuer. Un petit groupe de Français anticolonialistes actifs depuis longtemps en Afrique, Robert Béart (mort quelques années plus tard), quelques « broussards », comme Molinari, Pierre Gambas (?) qui avaient fait mille métiers - gérants d’hôtels - campements, imprimeurs - souvent un peu trop portés à la boisson. Ils se retrouvaient souvent au café Le Berry, centre ville, face au magasin d’Etat principal et près du marché, où nous les rencontrions de temps à autre, eux et des Maliens un peu semblables comme justement Gassama ou Moulaye (administrateur aux Finances). Des Français venus au titre de la nouvelle assistance technique, comme Bernard Dumont (qui s’occupait d’améliorer le droit social) et sa femme institutrice Geneviève, Claudine Solomon (prof de sciences naturelles). Parmi les gens de l’Est nous fréquentions un groupe de Hongrois, les plus ouverts des nationaux de cette région du monde, en particulier Paller (qui représentait la firme hongroise de cars et camions dont s’équipait le Mali).
Je m’intéressais à la formation de la nouvelle génération, que je rencontrais dans quelques débats organisés dans l’embryon de la nouvelle université, comme Founeké Keita (rencontré à l’Université Lumumba à Moscou en 1965), les frères Gakou (Lamine devait me rejoindre à l’IDEP puis au FTM), Denis Traoré, de futurs profs dans cette université (comme Kari Dembélé et Bernard Cissokho). Une génération qui a donné beaucoup des dirigeants de la lutte populaire contre la dictature de Moussa Traoré, lesquels allaient se retrouver à la direction de l’ADEMA (comme Dicko) ou du CNID (comme Mountaga Tall). Je les ai connus au premier stade de leur formation, et retrouvés plus tard.
Il y avait beaucoup de « missionnaires » comme on disait, de passage à Bamako. Des anthropologues intéressants. Parfois des figures qui valent la peine d’être mentionnées. Par exemple un enseignant français du Sud ouest (je ne me souviens plus de son nom), rad-soc laïc intransigeant, toujours habillé à la va qui je te pousse mais classique (costume, cravate quelque soit la température), venu faire je ne sais quoi exactement. Devant se rendre dans un village, il se frottait les mains et se léchait les babines à l’avance, pensant que comme, dans son sud ouest, il y goutterait de bonnes choses. Déçu par le quotidien réduit à la bouillie de mil, sucrée le matin, salée le soir, il partit à la chasse au lièvre et avec du beurre de karité et toutes les herbes dont on avait pu lui indiquer qu’elles étaient comestibles (il les goûtait avec concentration) préparé un civet original et succulent flambé au whisky. Les bons cuisiniers sont inventifs.
Pour la première fois à Bamako je prenais connaissance de la migration libanaise, que je retrouvais amplifiée à Dakar et ailleurs en Afrique. Un milieu à propos duquel on avance souvent un jugement sévère, non sans quelques raisons. Dans leur ensemble ces Libanais constituent en effet une strate de la classe compradore, mais une strate subalterne il faut dire, hier soumise au capital colonial (qui les avait « importés »), aujourd’hui à la bourgeoisie-bureaucratie dirigeante des Etats africains, également compradore. Souvent, de ce fait, traités en boucs émissaires par les politiciens démagogues. Ce jugement n’exclut pas d’autres observations, en leur faveur : leur serviabilité et gentillesse naturelles, leur caractère de « bons vivants » (c’est grâce à eux que survivent cafés et restaurants sans lesquels la vie quotidienne perdait pour nous beaucoup de ses charmes, car les Libanais aiment gagner, mais aussi dépenser), leur courage au travail. Mon coiffeur à Bamako était descendu de la montagne du Liban, illetré, avait fait un séjour de trois mois à Beyrouth pour à la fois apprendre son métier futur et faire connaissance de la « ville », avait été embarqué en cale sur un cargo à destination d’Abidjan puis sur un camion de pommes de terre pour parvenir à Bamako. Le lendemain il ouvrait sa boutique : une pièce, une chaise et un miroir, les ciseaux. L’homme était transformé : le péquenot était devenu élégant, il parlait désormais deux langues nouvelles pour lui, le bambara et le français, savait écrire. Un an après il renvoyait au Liban le capital minime qui lui avait été avancé par la collectivité de son village (sans écrit) pour permettre à un autre pauvre d’en bénéficier. Les Indiens remplissent des fonctions analogues en Afrique de l’Est et je suppose que leurs parcours ont été fréquemment identiques. Chez les uns et les autres avec la seconde ou la troisième génération apparaissent des différenciations sociales marquées; quelques uns s’enrichissent fort ou sont dans les professions libérales, d’autres deviennent de véritables intellectuels, comme j’en ai connu en Tanzanie, au Kenya, ou comme le fut mon étudiant Charbel à Dakar.
Le petit groupe de la gauche de l’Union Soudanaise était si fortement intégré qu’un jour Madeira nous convoqua chez lui. Ministre de l’intérieur il avait l’habitude de faire téléphoner: « à 19 heures chez Madeira », sans plus d’explication. Je m’y rendais, comme les autres, ignorant le motif de la convocation. Madeira, qui parlait toujours sans desserrer les dents dit : j’ai convoqué les ivrognes; et comme vous le voyez cela pourrait coïncider avec une réunion fractionnelle de la gauche. Oui, il faut boire du whisky : c’est un geste politique qu’il faut donc réserver aux cérémonies publiques et le faire remarquer. Mais il n’est pas nécessaire de vider la bouteille. Parmi les invités il y avait évidemment Gologo, auteur d’une autobiographie au titre éloquent - le Rescapé de l’Ethylos ! Je faisais remarquer à Madeira que je ne me considérais pas comme un buveur. Oui, je sais, ma police est bien faite. Mais comme tu les fréquentes beaucoup tu pourrais peut être les sermoner !
Isabelle était institutrice, dans l’école principale du centre ville, place Maginot. Du temps colonial les écoles ne fonctionnaient que le matin, mais le régime avait établi des horaires à la façon - française et donc peu adaptés au climat - qui imposaient des après midi pénibles en fin de saison sèche. Les petits Africains dormaient, les petits Européens (les toubabs) pleuraient en répétant: j’ai chaud. Isabelle les rafraichissait tous qu’ils dorment ou pas en les arrosant - comme des fleurs - et pressait sur leurs têtes une éponge plongée dans un seau. Parmi ces délicieux enfants il y avait les deux filles de Ruy et Nicole, et une petite vietnamienne, Lily Bayoumy. Bébé trouvé au Viet Nam sous le corps de sa mère tuée par la guerre, adoptée par un certain Bayoumy qui était ce qu’on appelle au Sénégal un Maroco-sénégalais. Les ancêtres Bayoumy, venus d’Egypte étaient descendus par le Maroc jusqu’au Sénégal participer à l’islamisation du pays. L’épouse était vietnamienne. Bayoumy était RDA. Rentré au Sénégal un peu plus tard. Après le décès de ses parents Lily cherchait du travail. Elle est notre fidèle secrétaire administrative du Forum. Venue en Egypte en mars 1997 à l’occasion d’une conférence afro- asiatique, l’officier de police de l’aéroport lui dit : « nom égyptien, passeport sénégalais, physique asiatique, comment çà ? ». C’est la mondialisation répondit-elle !
La vie quotidienne à Bamako n’était pas monotone, bien que nos habitudes s’étaient rapidement fixées. On se retrouvait très fréquemment à dîner les uns chez les autres d’autant que nous habitions à quelques pas les uns des autres à Koulouba. Le dimanche soir on se retrouvait très nombreux dans un jardin-restaurant agréable sur les bords du fleuve, près du pont qui reliait Bamako au sud du pays. Le lieu, qui s’appelle aujourd’hui « les trois caïmans » avait alors un autre nom, que j’ai oublié. Les dimanches dans la journée nous allions souvent nous baigner dans le Niger, à Sotuba. Le barrage au fil de l’eau n’avait pas encore été construit; et au milieu de ces rapides du Niger il y avait des îles de sable (en saison sèche) d’une grande propreté et finesse, lavé par les flots courants clairs. On se rendait sur les lieux en sautant de pierre en pierre au milieu du gué. On y amenait parasols et pic-nic. Un jour que Charles Bettelheim était venu en mission on l’y entraîna. Cet homme sage d’âge mûr fut choisi par les enfants maliens qui se baignaient là comme « grand père pour jouer ». Ils lui sautaient dessus, l’aspergeaient. Et lui répondait joyeux comme je ne l’avais jamais vu.
Le climat du Mali ne m’a jamais fait souffrir, Isabelle non plus. Nous sommes peut être des bêtes de pays chauds. Pour moi il n’y a jamais eu de pays dits tempérés, mais seulement des climats humains (chauds) et inhumains (les autres). Pourtant Isabelle pense que, comme tous les Egyptiens, je ne sens ni le chaud ni le froid. On a la peau dure, accoutumée aux changements brutaux que le climat saharien de l’Egypte connaît, parfois 20 degrés en quelques heures après le coucher du soleil. Au Mali donc, je ne remarquais pas la température, toujours bonne pour moi. Pourtant il arrivait que le thermomètre passe au dessus de 45 degrés. Un jour qu’Isabelle souffrante prenait sa température le thermomètre l’effraya. Reprise le lendemain, même résultat inquiétant. Le docteur Hautin appelé l’examine. Rien de particulier. On lui explique l’affaire du thermomètre. Le docteur, ancien médecin des armées coloniales, qui avait le langage doublement cru des toubibs et de la coloniale, s’esclaffa : vous rangez votre thermomètre dans un tiroir où il fait 50 degrés, il est bousillé, « foutez vous le dans le cul pour le tenir au frais ! ».
Quelques histoires amusantes dont les images sont restées fixées dans ma mémoire. Peu après mon arrivée à Bamako je circulais en auto et, à un stop situé à un carrefour vide, sans aucune construction, je ralentissais seulement mais ne m’arrêtais pas. Un policier me siffla. Que fait-on au stop ? me demanda-t-il ? Me croyant malicieux je dis : on ralentit, regarde bien, et s’il n’y a rien on continue. Non, on s’arrête, précisa-t-il. D’accord je ne le savais pas, je reconnais, j’ai tort. Le policier éclata d’un rire énorme et me demanda de répéter « j’ai tort ». Ce que je fis. Il me laissa partir en me disant, très joyeux : je voulais entendre cela, je n’avais jamais entendu un « blanc » (toubab) dire « j’ai tort ».
La décision ayant été prise par le Ministère du Plan de déménager de Koulouba en ville, les plantons mobilisés pour porter les dossiers dans un camion le faisaient sans prendre la moindre précaution. Le zoo était situé au bas de la descente de la route Koulouba-ville. Le camion étant parvenu à sa hauteur, un souffle de vent fit s’envoler des papiers. L’éléphant, aux pieds duquel ils tombèrent, les mangea. Parmi ces papiers il y avait l’original du Plan (il y en avait heureusement beaucoup d’exemplaires. Je racontais l’histoire au Ministre en lui disant : çà y est, fini, l’éléphant a mangé le Plan.
On allait souvent le soir au ciné - Tous en plein air. Parfois réfugies sous le haut vent lorsqu’il pleuvait, regardant le film à travers le rideau de pluie. Un jour on jouait « l’année dernière à Marienbad ». A côté de moi, deux Maliens du peuple et l’un traduisait les dialogues du français en bambara. Mais c’est idiot, çà n’a pas de sens, disait le bénéficiaire de la traduction, dont je partageais l’opinion. Oui, mais c’est ce qu’ils disent, affirma le traducteur. Autre histoire amusante. Le gouvernement avait eu l’idée de lancer une « boisson nationale » : mettre en bouteille du jus de gingembre. Idée pas bête, et ce jus, produit artisanal, est effectivement délicieux. Malheureusement la production en fut confiée à une ancienne savonnerie et, faute de rinçage suffisant des cuves qui avaient contenu de la soude, ce qui fut produit pour la fête officielle était une « purge nationale ». Le lendemain matin, Président, Ministres et autres notabilités étaient tous absents de leurs bureaux, après une nuit tragique. Madeira seul n’avait pas voulu goûter le produit, s’en tenant au whisky. J’ai sauvé le pays d’un coup d’Etat, qui n’aurait pas été difficile cette nuit !
On partait souvent en promenade ici ou là. On appelait certaines de ces randonnées des « dumonteries » parce qu’elles étaient organisées par Bernard Dumont. Un jour que nous étions allés dans le haut Niger, vers la frontière de Guinée, voir les chercheurs d’or, Dumont avait eu l’idée saugrenue de prendre de la viande crue pour faire des brochettes. On essaie de faire un feu, de griller nos brochettes, le tout avec fort peu d’habileté. Les mineurs maliens font un cercle autour de nous et nous observent avec curiosité. L’un d’eux s’approche de moi, tire de sa poche une boite de sardines et un morceau de pain et me dit : vous connaissez çà, c’est très pratique !
On partait également souvent « à la chasse » au Baoulé, un affluent du fleuve Sénégal dans l’ouest du Mali, beau paysage et belle réserve forestière. La chasse était un prétexte aux promenades au petit matin, à l’observation des biches et des singes, très nombreux, plus rarement des lions. Le campement était médiocre, à tel point qu’une fois nous avons pensé plus confortable d’installer lits et moustiquaires en dehors du bâtiment. Les lions cette fois ne nous ont pas laissé dormir, ils rugissaient, pas loin. Pas d’inquiétude dit Faure, on n’a jamais vu un lion soulever une moustiquaire pour voir ce qu’il y a dans le garde manger. Une autre fois, le hongrois Paller venu avec nous, avait dû traîner derrière la caravane et de retour au camp pas de Paller. On attend, s’inquiète un peu, puis le voilà arrivant un peu blême. Il avait longé la rivière à reculons, poursuivi par un iguane. Ces animaux, tout à fait inoffensifs, sont connus pour leur curiosité, qualifiée de bête.
Les promenades au Baoulé m’ont permis de faire une découverte sur moi même que je ne soupçonnais pas : que je suis gaucher ! Chaque fois que j’utilisais le fusil je ratais immanquablement ma cible par toujours la même déviation d’environ vingt centimètres vers la droite. Pourtant je ne tremble pas, vise calmement, et ne suis pas terriblement maladroit. Que se passe-t-il donc ? Je ne sais plus qui me suggéra de changer mon fusil d’épaule, et de fermer l’autre oeil. Paf, dans le mille. J’étais donc gaucher. Il me revenait alors à l’esprit que j’utilise plutôt la main gauche pour faire beaucoup de choses courantes. J’ai donc été bien « redressé » et le souvenir de cette correction imposée m’est revenu : à l’école primaire, en classe préparatoire, l’institutrice, Melle Masri, m’imposait de prendre mon crayon avec la main droite. J’ai obéi, mais peut être mon espièglerie à l’école pendant longtemps en a été le prix. En tout cas je n’ai pas l’impression que le dressage m’ait créé de graves problèmes intellectuels ou caractériels, bien que je reconnaisse que cela soit parfois le cas (le bégaiement lui est attribué non sans raison dans certains cas). En sens inverse je ne suis pas persuadé que le laisser faire à l’américaine soit meilleur. Un môme qui saisit pour la première fois un crayon de la main gauche n’est pas nécessairement un gaucher. A voir la proportion des Américains qui écrivent dans des positions les plus extravagantes - et les moins faciles - on peut penser qu’un plus d’apprentissage ne leur aurait pas fait de mal.
Amusements de quelques soirées mémorables, les grandes réceptions à la Présidence. Entre autre à l’occasion des visites de Tito et de Nkrumah. La soirée Tito valait le coup d’oeil. Modibo, Tito, leurs deux épouses, à une table de quatre. Dès le dîner terminé, musique - Modibo invite la belle yougoslave. Tito se doit d’en faire autant avec Mme Keita. Musique de cha-cha-cha africain. Tito, qui sait peut être valser la danubienne, se trémoussait avec la grâce d’un ours de cirque. Mais cette visite m’a valu un beau voyage en Yougoslavie sur laquelle je reviendrai. Lorsque Nkrhumah nous rendit visite, la police avait cru utile de surveiller les prostituées ghanéennes, assez nombreuses à Bamako. L’appellation de leur métier - qu’on retrouve en Côte d’Ivoire - vaut la peine d’être mentionnée : « faire son cul-boutique ». Quelques unes de ces dames, furieuses, se considérant citoyennes nkrumahistes à part entière, échappaient au contrôle, étaient reçues au Grand Hôtel par la délégation de leur pays, largement abreuvées pour calmer leur colère. Montée au Palais l’une d’elle reconnaît l’ambassadeur britannique, un ami qui la connaît bien dit-elle, et voilà qu’il ne me dit même pas bonjour. Elle l’insulte et crache sur son smoking, juste avant que le diplomate digne ne s’apprête à aller serrer la main du Président.
Les difficultés réelles de la balance des paiements jointes aux faiblesses de la gestion du commerce d’Etat se soldaient par des ruptures de stocks fréquents. Je connaissais une vendeuse au magasin d’Etat, centre ville. Une fois donc, je lui chuchotais dans le creux de l’oreille : « avez- vous des lames de rasoir ? ». « Non, me dit-elle à voix basse, mais nous avons des sardines ». Je repartis donc avec quelques boites de sardines.
Isabelle et moi avons visité de nombreuses régions de ce vaste pays, soit que j’étais en mission, soit que nous y allions simplement en vacances. Au pays Dogon, que tous les touristes connaissent maintenant, le seul campement de l’époque, à Bandiagara, n’était pas fameux. Arrivés en bande le soir de Noël nous nous amusions d’avance en disant : il sera occupé par des Anglais (venus du Ghana). Il l’était. Une belle anglaise s’était étalée sur le seul grand lit. On peut dormir à cinq sur ce lit, lui a-t-on expliqué ! Je ne sais plus qui a partagé le lit, les autres se sont débrouillés avec leurs couvertures, par terre. Pays inoubliables : Djenne, Mopti et les promenades sur le Niger, la route du Sahel au nord du fleuve, et les rives des lacs à Niafunké et Goundam, Gao. On avait failli se perdre dans le Sahel, pneus crevés un nombre incalculable de fois dans les épineux, travaux pénibles de remise de chambres neuves de réserve, gonflage des pneus à la pompe à pieds etc. En mission à Tombouctou cérémonie mémorable. Mahamane Haïdara, Président de l’Assemblée, avait organisé un méchoui en mon honneur. Les participants s’étaient disposés spontanément en cinq rangées. Au premier rang, face aux trois ou quatre moutons grillés sur leur broche, Mahamane, le gouverneur, le préfet, moi et quelques autres. Au second les chefs de service et les notabilités, au troisième les hommes « libres » ordinaires, aux deux derniers rangs les hommes de castes, « esclaves », mendiants, lépreux etc. Les cuisiniers nous donnaient les meilleurs morceaux qu’on gardait pour nous, et puis les autres qu’on passait par dessus l’épaule au second rang sans même tourner la tête. On entendait le bruit des disputes dans les derniers rangs qui devaient n’hériter guère que des os. Pendant donc que nous dégustions nos filés de mouton, Mahamane me dit : tu sais, Samir, on construira bien le socialisme. Pas de doute, lui répondis-je, et même l’égalité entre tous les individus. Me regardant un peu de travers - mais l’homme était sincère et fin - Mahamane ajoutait : cela prendra beaucoup de temps. Oui, dis-je, mais il faudra bien commencer un jour. Et lui, dans un grand rire franc : il le faut, mais dans l’histoire on dira que ce n’était pas aujourd’hui.
Nous avons également fait quelques autres beaux voyages. Partis en voiture, avec Isabelle et son amie Raymonde - enceinte tenant une fillette de deux ans sur les genoux aidée par son fils de neuf ans - vers le sud : Sikasso puis l’ouest de la Côte d’Ivoire, Odienné et Man, à travers cette forêt équatoriale extraordinaire. Surpris par un orage comme il n’y en a que dans ces régions, tornade et immenses arbres foudroyés, chutes des troncs en travers de la route. On a pensé qu’on ne passerait pas. On voulait poursuivre vers l’Est de la Guinée - Nzérékoré. Mais les difficultés de la frontière nous ont contraints à revenir par la même route.
Mes responsabilités me faisaient être invité souvent par les ambassades. Je réduisais ces contacts au minimum, et évitais soigneusement de parler de plus que de généralités. Mais certains insistaient. Un premier secrétaire de l’ambassade soviétique, KGB probablement, vint me voir un jour pour me demander de lui expliquer ce qu’était le Mali. Après tout, pourquoi pas, il n’y a pas de raisons qu’il connaisse cette société et puisse s’y retrouver; j’essayais donc de lui expliquer l’histoire coloniale, politique, sociale, les problèmes économiques etc. « Non, pas cela me dit-il, pas du marxisme, la vérité » ! Je m’esclaffais en lui expliquant que pour moi l’outil marxiste était le moyen de comprendre la vérité. Pas pour lui sans doute; je compris que sa vérité - de real politik - était de savoir si x ou y était corruptible etc.
L’ambassade d’Egypte avait évidemment reçu un dossier me concernant. L’ambassadeur en était visiblement gêné. Modibo croyait bien faire en voulant « régler le problème entre moi et le gouvernement égyptien » et me proposait de l’accompagner dans un voyage au Caire. Je lui expliquais que mon problème n’était pas personnel et qu’il était inséparable du problème général des relations entre Nasser et les communistes et que, tant que la répression frapperait ces derniers, je ne pouvais imaginer aller me pavaner au Caire dans une délégation malienne. Mes camarades ne comprendraient pas mon attitude. Je dois dire que Modibo m’a donné l’impression d’avoir compris et même peut être de me donner raison dans son for intérieur.
Cette histoire m’en rappelle d’autres, un peu ses suites naturelles. Quelques années plus tard, à Paris, un scandale avait éclaté parmi le personnel de l’ambassade. L’épouse d’un de ses fonctionnaires avait tenté de se suicider avec ses enfants, et avait été placée à l’hôpital pour soins psychiatriques ou psychologiques, son époux n’ayant pas le droit de la voir. Celui-ci semblait fort inquiet et Moustapha Safouan, à qui il faisait quelques ennuis bureaucratiques pour ses papiers, lui demanda la raison de son trouble, qu’il expliqua. Qu’à cela ne tienne, j’ai mes entrées. Safouan, psychanalyste bien connu, décrocha le téléphone et s’enquit de la situation de la dame auprès du chef de service de l’hôpital. Puis il ajouta : eh oui, nous sommes mal vus par vous, mais très bien vus dans le monde des grands hommes, alors classez nous « gens louches catégorie VIP, ou de luxe, ou classe exceptionnelle ». Vous avez le choix du titre pour la catégorie. Ce qui fut fait, je crois, à sa manière. Plus tard encore Naguib Kadri, ambassadeur de talent à Dakar, plein d’humour, me communiqua ce dossier que je lus dans son bureau. Je peux t’aider à corriger les nombreuses erreurs, lui-dis-je. Il rit et me dit : plus la peine, c’est un dossier classé.
Missions en Guinée et au Ghana
Les trois pays de l’Afrique de l’Ouest qui s’étaient proclamés socialistes - le Ghana, la Guinée et le Mali - affirmaient dès 1961 leur volonté de constituer une « Union », qui serait appelée à devenir le noyau d’une fédération panafricaine s’inscrivant dans la perspective que Nkrumah avait toujours préconisée. C’était l’époque où les pays du continent africain se partageaient en deux groupes hostiles, le bloc de Casablanca (Maroc, Algérie du FLN, Egypte, Ghana, Guinée, Mali) qui constituait l’aile plus ou moins radicale de la libération nationale, et le bloc de Monrovia (la presque totalité des autres pays indépendants africains), qui jugeait que, l’indépendance politique obtenue, il n’y avait plus « d’ennemi impérialiste » à combattre. Je me suis exprimé avec quelques détails sur cette question dans mon chapitre concernant « le déploiement et l’érosion du projet de Bandung » dans Itinéraire intellectuel. J’y reviendrai plus loin.
Toujours est-il que l’Union Guinée-Ghana-Mali, qui a été le thème d’une chanson, n’est guère allée plus loin dans ses réalisations. Le gouvernement malien me chargeait d’une petite mission d’information sur les possibilités de coopération économique entre les trois pays. C’est dans ces conditions que je me suis rendu une seule fois à Conakry, deux ou trois à Accra.
Ma mission à Conakry me laissait immédiatement une impression plus que négative concernant le régime de Sékou Touré. J’arrivais à Conakry, fin 1962, après le fameux « complot des enseignants ». J’étais logé à l’Hôtel de France (je ne sais si son nom a été modifié par la suite), le vieil hôtel colonial - beau - à l’extrémité de la péninsule sur laquelle le vieux Conakry avait été construit, le quartier de Boulbinet (qui en malinké veut lui même dire « le bout du monde »), face aux îles de Loos. Vue magnifique. Mais l’hôtel amorçait sa décadence. Plus de cuisine. « On apportait son manger » comme dans une auberge espagnole. Un Libanais, situé pas loin, vendait aux pensionnaires des boites de thon, du pain, des fruits dont on faisait soi-même le repas dans la salle à manger prestigieuse de l’hôtel !
Je rencontrais quelques fonctionnaires et ministres qui n’avaient rien à me dire; ils répétaient les généralités vagues dont Sékou Touré les avaient probablement instruit, et refusaient d’en dire plus. Finalement, sur mon insistance, ils me faisaient recevoir par le Président lui même qui, je l’avais bien compris, était seul à pouvoir non pas seulement décider mais même dire quelque chose. L’entrevue fut épouvantable. A peine avais-je terminé de lui présenter fort poliment « mes respects » qu’il partait dans un monologue qui a duré peut être une heure, en tout cas toute la durée de l’audience, puisque, au terme de ce discours il me serrait la main pour me laisser partir ! De quoi a-t-il parlé ? De tout, sauf du sujet, de grandes généralités incohérentes et désordonnées à tel point qu’à peine sorti de cette séance grotesque je ne me souvenais plus de rien.
Cette audience unilatérale me confirmait dans l’impression fâcheuse que Sékou, rencontré à Paris dans mes années d’étudiant, m’avait faite. Tacticien politique pur, sans aucune vision stratégique et probablement peu de principes.
Sur plusieurs points tout de même ce jugement sévère doit être nuancé. Tout d’abord la Guinée ne se résumait pas à Sékou. Le Parti Démocratique de Guinée PDG, section du RDA, avait eu une existence réelle et à l’époque de la lutte anticoloniale Sékou n’y faisait pas la pluie et le beau temps. Ce Parti, qui comptait parmi les plus avancés et les mieux organisés de l’arc RDA, s’était radicalisé précisément par le combat qu’il avait dû conduire contre des chefferies traditionnelles puissantes, instrumentalisées par l’administration française. Qu’on les qualifie de « féodalités » (terme sans doute impropre) ou autrement, qu’on qualifie leur suppression - qui a précédé fort heureusement le référendum de 1958 - de réforme agraire ou autrement (je pense que réforme politique conviendrait mieux), n’est pas la question. C’était vraiment l’adversaire et sa défaite ouvrait des possibilités réelles. Mais cette défaite faisait du PDG le parti unique de fait, avec les avantages mais aussi tous les dangers que cela représente.
Le « non » ouvrait donc des possibilités et soulevait beaucoup d’enthousiasme à travers l’Afrique. Un nombre impressionnant de cadres de tous les pays de l’ex AOF - Dahoméens et Sénégalais en particulier, mais également venus du Mali ou du Niger (comme Abdou Moumouni) se mettaient à la disposition de la nouvelle république. L’indépendance permettait également l’inauguration rapide de nouvelles relations diplomatiques, avec les pays de l’Est, la Chine, les autres pays du tiers monde, et d’ouvrir le cercle des forces politiques et des Etats sur des horizons nouveaux, totalement inconnus des Guinéens jusque là. Ces possibilités réelles ont hélas été rapidement annihilées par le développement accéléré de formes de plus en plus autocratiques du pouvoir, pour des raisons multiples sans doute, que je ne tenterai pas de résumer ici en quelques phrases. J’avais connu à Paris Fodeba Keita qui n’était pas seulement le créateur des premiers ballets africains - une contribution culturelle non négligeable - mais également un militant perspicace. Retrouvé à Conakry, Ministre de l’intérieur, il était l’une des rares personnalités qui me reçut avec chaleur. Il a fini comme on le sait dans des conditions épouvantables d’assassinat en prison où l’ordre était tout simplement donné de le faire mourir de faim à petit feu. Diallo Telli et beaucoup d’autres dirigeants proches de Sékou ont subi des sorts identiques, ont été arrêtés et odieusement assassinés. Sayfoullaye Diallo, que je connaissais également avait été éliminé. Mais il avait eu la chance d’être seulement placé en résidence surveillée. Ni Modibo ni Nkrumah n’en ont fait de même et c’est tout à leur honneur. Il y avait dans l’aéroport de Conakry un portrait de Sékou en boubou rouge, fabriqué avec la technique bien connue qui permet au regard de vous suivre. Le sens de l’opération était clair : où que vous soyez le chef sanguinaire le voit. Ce que je reproche à de nombreux intellectuels et politiciens progressistes qui ont vécu l’époque en Guinée ou suivi de près son expérience c’est d’avoir maintenu dans l’opinion l’illusion que la Guinée était un pays d’avant garde qui, malgré tout, allait de l’avant. Comme ils ont parfois légitimité l’horreur de la répression (dans des formes d’une cruauté sans pareille qui, semble-t-il, procuraient à Sékou un plaisir personnel) ou, tout au moins, ont tenté d’en atténuer la condamnation. Sans doute l’une des raisons principales de cette attitude était que la diplomatie guinéenne faisait l’affaire des Soviétiques. Néanmoins les multinationales de l’aluminium - Fria en la circonstance - n’ont pas souffert de cette diplomatie et ont réalisé en Guinée les mêmes bénéfices qu’elles auraient tirés d’autres pays africains qualifiés de néocolonies. L’expérience guinéenne ne doit être jugée ni à l’aune des services qu’elle a rendu à l’Union soviétique ni à celle de ses rapports avec Fria. Le seul critère pour en apprécier réellement la qualité est celui de ses réalisations politiques, économiques et sociales au bénéfice du peuple guinéen. De ce point de vue l’expérience n’a pas été brillante pour le moins qu’on puisse dire. Certes le régime qui lui a succédé n’a guère prouvé qu’il était meilleur, ou même fondamentalement différent. Mais cela ne suffit pas pour redorer le blason du précédant. En laissant s’installer la confusion entre le régime de Sékou Touré, odieux par certains aspects, inefficace par beaucoup d’autres d’une part et les idéaux nobles du socialisme d’autre part, on ne sert pas la cause de la libération et du progrès social; on contribue à l’enliser.
Au départ de Conakry on me chargeait d’un volume incalculable de papiers de faible intérêt - les discours de Sékou en toutes occasions. Les «oeuvres complètes » que le grand chef a voulu comporter plus de volumes que celles de Lénine (50 volumes peut être) n’étaient pas encore éditées, mais on disposait déjà de beaucoup de papier du genre. A l’arrivée à Bamako je les abandonnais au douanier, qui a dû s’en servir pour emballer des cacahuètes. Sur le chemin du retour l’avion d’Air Guinée fit une escale non prévue à Kankan. L’équipage nous abandonna et ne revint que deux heures plus tard. Entre temps nous attendions à l’ombre des arbres du lieu, la chaleur dans le hangar couvert de tôles ondulées n’étant pas supportable. Au retour je reconnus un équipage égyptien. Je leur demandais ce qui s’était passé. Ils me répondirent simplement : on est allé manger, il n’y a jamais rien pour satisfaire ce besoin humain dans nos avions,; si tu t’étais présenté on t’aurait bien sûr emmené avec nous.
Si donc je ne tirais rien de ma mission à Conakry il n’en fut pas de même à Accra que je visitais plusieurs fois dans les années 1963-1965. Mon vieil ami Yves Bénot s’y était installé, replié de Conakry où il avait été professeur au Lycée laissant derrière lui le souvenir d’un maître que tous ses élèves avaient beaucoup aimé et dont tous (j’en ai rencontré un certain nombre par la suite) confirmaient qu’ils avaient beaucoup appris grâce à lui. Je n’en doute pas. A Accra, Yves enseignait le français mais surtout coordonnait un bulletin français (L’Etincelle) parallèle à celui édité en anglais (The Spark) destiné à mobiliser les forces anti impérialistes à travers le continent. Un bon travail d’équipe - je n’en doute pas non plus - à laquelle collaboraient des Ghanéens brillants, comme Kofi Batsa - qui hélas a tristement fini comme « homme d’affaires » au Nigeria et des Africains francophones, comme le Dahoméen Damz - perdu de vue par la suite.
Accra était de surcroît une ville fort gaie. Les longues soirées passées à bavarder au Star Hôtel avec tout un monde de militants ghanéens et d’autres venus des quatre coins du continent, des mouvements de libération nationale d’Afrique australe et des colonies portugaises, n’étaient jamais ennuyeuses. Mes entrées étaient grandement facilitées par ces camarades, à l’époque influents. Les hauts fonctionnaires des ministères économiques qui me recevaient, notamment au Plan J H Mensah et Omaboe, étaient compétents. Le Ghana avait vingt ou trente ans d’avance sur les colonies françaises et le Nigeria en matière de formation de cadres. Mais ils étaient « terribly British », beaucoup plus que les cadres francophones n’étaient marqués par la métropole (à l’exception d’un certain nombre de Sénégalais). Contrairement à l’idée reçue le degré d’assimilation culturelle des anglophones n’est pas moindre que celui des francophones. Autre différence, concernant les militants populaires. Dans les colonies françaises ces cadres s’étaient formés au contact principalement du PC, la seule école politique qui leur était ouverte. Dans les colonies britanniques les Eglises constituaient la forme dominante d’organisation de la société civile. Cela fait une différence considérable, très visible jusqu’aujourd’hui.
Dans leur grande majorité les cadres ghanéens étaient conservateurs, non seulement éventuellement par leurs origines de classe et relations familiales (avec les planteurs les plus riches en particulier) mais aussi dans leur culture et idéologie façonnées par l’école anglaise et les Eglises, ce qui n’est pas moins grave. Ils étaient fiers des réalisations coloniales dont ils héritaient, la Gold Coast ayant effectivement été mise en valeur trente ans avant la Côte d’Ivoire voisine et similaire. Ils n’imaginaient pas que ce modèle colonial avait déjà épuisé ses possibilités historiques, ils pensaient qu’on pouvait en poursuivre indéfiniment la trajectoire. Ce « développement » colonial ayant été par essence « ouvert », c’est à dire une forme d’insertion dans le capitalisme mondial, ils étaient prédisposés à entendre les billevesées de la Banque mondiale préconisant sa poursuite indéfinie, sur la base des « avantages comparatifs», bien que cette poursuite n’ait absolument rien à offrir à l’Afrique moderne.
Sur les questions qui étaient l’objet direct de ma mission ils n’avaient donc rien à proposer, n’y ayant pas même réfléchi. Je leur soumettais l’idée très banale que puisque le Ghana et le Mali envisageaient de créer quelques industries de substitution d’importations, il serait peut être bon de les distribuer entre les deux pays de manière à maximer les effets de taille des unités de production en fonction du marché global. Surprise de l’interlocuteur. A fortiori lorsque, soulevant la perspective à long terme je parlais d’intégration ouest africaine, de grande stratégie de construction d’un espace économique autre que celui hérité de la colonisation, morcelé en micro régions d’exploitation tournées vers la côte. La construction de ce grand espace, continental par l’impératif de sa géographie (mais après tout les Etats Unis aussi le sont, la Russie également), exigerait l’interconnexion des voies ferrées de pénétration, l’aménagement des grands fleuves etc. Car je m’inscris ici (j’y reviendrai) contre les modes un peu trop facilement popularisées par les media, selon lesquelles tout « grand projet » est absurde, non économique, l’ennemi de l’environnement, en un mot pharaonique (on oublie que c’est grâce aux réalisations pharaoniques que l’Egypte existe !), puisque « small is beautiful ». On oublie que le non développement peut être cause de méga destructions de l’environnement, par exemple par la déforestation inévitable si les productivités à l’hectare stagnent et que de surcroît les ruraux n’ont pas accès à d’autres sources d’énergie que le charbon de bois. On peut multiplier les exemples.
L’audience que le Président Nkrumah m’a accordée m’a permis de proposer à nouveau et à ce niveau le plus élevé à la fois des mesures immédiates (coordination des implantations industrielles, compagnie aérienne commune, banques et assurances associées etc ) et la mise en place d’une cellule de réflexion pour le moyen terme (convergence dans les domaines concernant la législation économique, la fiscalité, l’union monétaire éventuelle etc) et le long terme. Je dois dire ici que Nkrumah n’était pas Sékou Touré. Il avait accepté l’agenda proposé, donné son point de vue et insistait pour que je précise le mien. Une discussion décontractée. Bien sûr je sais bien qu’étranger de passage je pouvais bénéficier d’un traitement qui n’était peut être pas typique du comportement du Président avec d’autres, notamment parmi les politiciens nationaux. Mais il n’y a là rien que de normal.
Lorsque, après qu’il fut renversé par le coup d’Etat de 1966, Nkrumah trouva refuge à Conakry je plaignais son choix. Nkrumah méritait mieux que d’être l’hôte obligé de Sékou.
Le Ghana était un pays qui m’avait immédiatement paru intéressant. Et l’idée commençait à germer en moi de le comparer avec la Côte d’Ivoire. Une comparaison dont on pourrait beaucoup apprendre, ne serait-ce que parce que les deux sociétés présentent des analogies importantes et que la mise en valeur coloniale de la Côte d’Ivoire, alors en plein essor, reproduisait ce qui avait déjà été réalisé au Ghana et dont on voyait les limites. J’ai donné suite à cette idée dans les années qui suivirent.
L’entrée en matière m’était offerte par la discussion du Plan ghanéen à laquelle les autorités du pays m’invitaient à m’associer. Ce que je fis - et dont j’ai fait la matière de publications. Le Plan, à mon avis, manquait d’audace, traduction de ce qu’était la pensée conservatrice de ses cadres. Il était loin d’être un monument de mégalomanie industrialiste comme les détracteurs systématiques de l’Afrique le disent sans souci de vérification du bien fondé de leurs affirmations. On dit et répète aujourd’hui que le revenu par tête du Ghana en 1960 était supérieur à celui de la Corée. Ce dernier pays aurait-il pu devenir ce qu’il est sans précisément mettre l’accent sur l’industrie, articulée sur l’intensification de son agriculture, la formation de cadres, le tout à une échelle qui était un multiple de celui envisagé par le Ghana, impliquant d’ailleurs une intervention de l’Etat permanente et multidimensionnelle ? Mais le préjugé - raciste en dernière analyse - que ce que les Asiatiques peuvent faire les Africains en sont « viscéralement » incapables commande la réflexion de ces détracteurs, comme le fameux Rapport Berg de la Banque mondiale en témoigne.
Certes si le Ghana n’a pas fait « comme la Corée » il y a des causes à cela. Mais elles sont à rechercher dans la société, l’histoire coloniale et la politique du mouvement de libération, également dans les conjonctures - y compris géostratégiques - à travers lesquelles s’exprime l’interaction national/système mondial, pas ailleurs. Des questions qui se situaient au coeur de nos discussions à Accra, avec Yves Bénot, Kofi Batsa et d’autres cadres de la gauche du parti. J’y rencontrais un certain nombre de jeunes et de moins jeunes que je devais retrouver plus tard constituer les cadres des organisations populaires qui avaient préparé les conditions de la victoire de Rawlings. J’en parlerai donc plus loin dans ces Mémoires.
Comme toujours j’aimais compléter mes discussions sur la société ghanéenne par une visite complémentaire des lieux : Kumasi, sa forêt et sa zone cacaoyère, Tamalé et le nord fournisseur de main d’oeuvre migrante, Sekondi-Takoradi, son port moderne et ses industries, le site du futur barrage d’Akosombo (j’ai revu la région plus tard, lorsque le lac a été constitué). En visite au marché d’Accra je remarque que les « market women » affichent sur leurs boutiques le nombre des bourses d’études qu’elles financent. Acte de patriotisme authentique, auquel elles sont très attachées et en même temps démonstration de leur réussite. Je pose à l’une d’elle la question « A qui donnez-vous ces bourses » - et reçois la réponse attendue « mon fils, celui de ma sœur etc. ».
« A des garçons seulement, et pas aux filles » dis-je. La femme me regarde avec un mépris à peine caché qui la confortait dans son opinion générale : « bien sûr, jamais aux filles. Cà n’est pas la peine. Les filles sont intelligentes et n’ont donc pas besoin d’aller à l’école. Mais les garçons. Ils sont si bêtes que s’ils ne décrochent pas un diplôme qui leur ouvre les portes d’un bureau, ils ne sont bons à rien ».
Quelques vacances remarquables
Nous prenions - Isabelle et moi - chaque année en été (l’hivernage au Mali) des vacances en Europe.
L’été 1961 nous décidions, pour changer d’air, de faire le tour de la Scandinavie. Partis de Paris en auto, via Copenhague et Stockholm nous avons suivi la plus que magnifique côte de Norvège de Trondheim au Cap Nord puis pénétré à l’intérieur de la Laponie suédoise et finlandaise. La Suède de l’époque n’était pas encore le pays qu’elle est devenue par la suite : pas d’étrangers, difficultés de communiquer (personne ne parlait l’anglais, aujourd’hui c’est presque tout le monde), honnêteté incroyable (on pouvait laisser son portefeuille sur un banc public et venir le rechercher une heure après), mais aussi ignorance peu commune de ce qu’est le reste du monde, sentiment d’un ennui généralisé, compensé par une liberté des rapports sexuels entre les jeunes sans pareille ailleurs en Europe à l’époque (sur la place publique des villes les jeunes des deux sexes venaient se rencontrer pour s’inviter à coucher ensemble - librement et gratuitement s’entend).
L’été suivant la visite de Tito nous valut une belle visite en Yougoslavie. Lors de son séjour à Bamako Tito avait offert des bourses pour la formation de jeunes filles maliennes qui seraient accueillies à Skopje, en Macédoine, pour apprendre à tisser les tapis. Un lot de jeunes filles y fut donc envoyé. Quelques mois plus tard SOS, il se passe des choses qui risquent de créer un sérieux incident diplomatique entre les deux pays. L’ambassade yougoslave nous offrent donc, à Isabelle et moi, un voyage dans son pays avec, entre autre, la mission de régler le problème des tapissières. A Skopje donc nous fûmes accueillis par elles - Isabelle et moi en connaissaient quelques unes - comme de véritables libérateurs. Leur revendication était très simple : elles ne s’habituaient pas à la cuisine de la cantine et demandaient qu’on leur fournisse leur ravitaillement qu’elles cuisineraient elles mêmes. Très simple. Je parvenais sans grande difficulté à convaincre le directeur de l’établissement d’accepter la revendication qu’il s’était entêté à refuser jusque là. Nous fûmes presque portés en triomphe par les Maliennes. Mais entre temps on avait largement visité le pays : arrivée à Zagreb, en auto jusqu’à Rjeka, par bateau le long de la merveilleuse côte dalmate jusqu’à Dubrovnik puis en auto à travers les montagnes du Montenegro et de Bosnie jusqu’à Belgrade et Skopje. Dans cette dernière ville nous fûmes logés à l’Hôtel Makedonia qui, exactement un an plus tard, jour pour jour, devait s’effondrer dans le tremblement de terre qui a frappé la région. Il n’était pas difficile de voir la différence d’attitudes qui permettait de distinguer les Croates des Serbes. Sur le bateau, rempli de touristes allemands quelque peu arrogants, le personnel croate se conduisait d’une manière passablement servile. Changement de décor à partir de Dubrovnik. Nous y fûmes accueillis par un vieux fort bel homme Serbe qui nous a acompagné pour tout le reste du voyage. Ancien combattant de 1914-1918 puis partisan pendant la seconde guerre il était communiste certes, mais surtout pro russe et pro français. Un homme cultivé et fort sympathique par ailleurs qui rendait les visites intéressantes. La Yougoslavie sortait à peine de l’isolement dans lequel le Kominform l’avait enfermée et ses relations avec l’Ouest étaient encore relativement réduites. Elle avait amorcé sa grande politique internationale, reçu Nasser à Brioni et participé activement à l’initiative du non alignement.
En dépit de l’observation que nous faisions concernant la distinction Serbes-Croates on n’imaginait pas que l’évolution ultérieure dramatique du pays fut possible. On connaît le mot de Nyerere s’adressant à Tito : « deux alphabets, trois religions, quatre langues, cinq républiques et six nationalités, comment cela peut marcher ? ». Et la réplique de Tito : « oui, mais un seul parti communiste ». On oublie aujourd’hui de rappeler que la politique du titisme avait été remarquable sur ce plan et que la Yougoslavie était un modèle de coexistence plurinationale, que toutes ses composantes participaient sur un pied d’égalité réelle à la vie du pays et que les progrès d’une nouvelle conscience nationale yougoslave transgressant les nationalités d’origine s’accéléraient.
Comment alors expliquer le retournement du sens de l’évolution ? C’est hélas assez simple à comprendre - après coup. L’ouverture à l’extérieur et au capitalisme dans les années 1970, jointe à la persistance de structures fédérales, permettait certes l’accélération de la croissance économique mais en même temps accusait les inégalités entre les régions. La Banque mondiale saluait alors le « miracle yougoslave » et les vertus du marché qui étaient à son origine. Il faudrait faire le catalogue de ces miracles conduisant à la catastrophe que la Banque mondiale a popularisée quelques temps, par la suite enterrés dans un vaste cimetière de l’oubli.
Beaucoup de communistes yougoslaves avec lesquels je discutais se méfiaient de l’évolution et en voyaient les aspects négatifs et dangereux, sur le double plan de la cohésion nationale et sociale. Ils faisaient remarquer que l’autogestion, en principe la réponse socialiste la meilleure au problème de la gestion de la contradiction marché/propriété sociale des entreprises, subissait, du fait de cette ouverture de moins en moins contrôlable, des dégradations sévères, que l’intérêt que les travailleurs y portaient s’érodait au bénéfice de la cristallisation des intérêts des cadres gestionnaires - une bourgeoisie potentielle et la future bourgeoisie réelle du pays éclaté. Aucun de ces problèmes n’était ignoré.
La crise du capitalisme mondial dans les années 1980, en produisant un arrêt brutal de la croissance de la Yougoslavie, devenue trop vulnérable dans le système des interdépendances mondialisées inégales, est à l’origine du drame. En réaction à la crise la classe dirigeante – la nomenklatura communiste - déjà passablement rongée par les effets du « miracle » en question, perdait brutalement sa légitimité et sa crédibilité fondées jusqu’alors précisément sur l’expansion économique qui élargissait les bases de ses bénéficiaires. Eclatée, cette classe a alors cru pouvoir rétablir la légitimité de son pouvoir par à la fois son ralliement au libéralisme - lui permettant ainsi de s’affirmer comme une bourgeoisie « normale » - et l’exploitation des thèmes chauvins du nationalisme. Cette classe porte la responsabilité du drame. La stratégie de Bonn - en encourageant l’éclatement - à laquelle l’Europe communautaire s’est ralliée, contribuait à jeter de l’huile sur le feu.
Mais rien de cette évolution ultérieure ne pouvait être imaginé en 1962. Par la suite lorsque, au cours des années 1980 de crise, je visitais fréquemment la Yougoslavie, on pouvait être réellement inquiets. Et nous l’étions. Mais encore une fois on imaginait mal - je l’avous - la guerre civile. On espérait sans doute que des compromis moins destructeurs finiraient par se frayer la voie.
A Paris pendant les vacances d’été nous étions amenés, Isabelle et moi, à mieux connaître nos nouveaux amis et leur famille. Bénard et sa délicieuse et douce épouse Sylvie. Prou, sa femme Suzanne, qui commençait à être connue par ses romans (ou est-ce plus tard ?), leur fille Anne Françoise. On revoyait également souvent Jacques Vergès et quelques uns de ses coéquipiers de la défense du FLN. Dès que la paix fut signée et l’Algérie indépendante Jacques devait partir s’établir à Alger avec son épouse, Djemila Bouhired, qu’il avait sauvée de l’échafaud et dont nous avions fait la connaissance à Paris.
Un épisode intéressant de l’époque : les « Accra Boys ». Un groupe de militants des colonies portugaises s’était évadé du Portugal et était parvenu jusqu’en France. Il fallait les acheminer vers l’Afrique, sans papiers valables. Comment faire ? L’idée géniale fut de les déguiser en une troupe de « musiciens nègres », de les embarquer dans un car avec instruments et tout le bazar du type d’habillement qui convient avec un guide européen (lui muni d’un vrai passeport). A la frontière du Luxembourg, connue pour être l’une des moins surveillées, nos musiciens mimaient une forte soulographie collective. Le douanier regarde dans le bus. Le guide dit : j’espère qu’ils arriveront à temps pour leur spectacle, un peu dessaoulés. Vite, passez. De là ils s’envolèrent pour Accra. Il y avait parmi eux certains de mes bons amis des années ultérieures, Mario de Andrade, Elisa de Andrade et peut être d’autres. Plan génial. Idée de X; Réalisation technique de L.R.
Les deux endroits que nous fréquentions le plus à Paris à l’époque étaient la Coupole et le café- boutique d’Aghion. A la Coupole, fréquemment, ceux de l’équipe de Bamako présents et d’autres dinions ensemble. La Coupole à l’époque n’était pas encore dans les musts des guides qui, par cars entiers de Japonais et de Scandinaves, en fournissent aujourd’hui l’essentiel de la clientèle. Elle était encore fréquentée par de vrais artistes, des peintres connus, avec lesquels le bavardage était toujours facile et amusant. L’autre lieu de rencontre pour nous était donc la galerie Aghion (ou était-ce plus tard ?). Toujours est-il que Raymond, fort peu commerçant de tempérament, s’y serait ennuyé s’il n’y avait reçu en permanence la visite des amis, dont Isabelle et moi. Les vrais clients - acheteurs éventuels - l’ennuyaient ! La permanence - entre les visites répétées dans les cafés du coin - était assurée par Fiametta. Une amie de longue date d’Yves Bénot, qui deviendra la nôtre, jamais perdue de vue depuis. Fiametta, au nom si joli (petite flamme disait Bénot), fine et moqueuse, s’appliquait à faire de mignons petits dessins qui ont orné l’Opoponax. Un autre visiteur remarquable de la galerie, avec lequel Raymond jouait aux échecs - un peintre russe dont j’ai oublié le nom. Il baragouinait drôlement : « moi, avance dame ». Je demandais à Aghion : il ne parle pas français ? Raymond précisait : non, il n’y a que cinquante ans qu’il vit à Paris !
De la dérive à la débâcle
Il n’est pas utile que je raconte ici dans le détail les viscicitudes de la mise en oeuvre du Plan malien, sur lesquelles j’ai écrit à l’époque, à chaud. Cette mise en oeuvre se heurtait effectivement à de nombreux obstacles dont je proposerai ici une présentation brève en six points.
Première difficulté : les « technocrates ». Certains ministres, comme Mamadou Aw aux Travaux Publics, avaient des compétences techniques certaines, mais pas toujours le sens de ce qu’est l’économie. Leur tendance naturelle était d’insister pour que les projets qu’ils avaient dans leurs cartons soient toujours jugés prioritaires. Or dans certains cas il pouvait s’agir de projets tout à fait défendables mais qui ne s’imposaient que dans le très long terme, comme « Kayes port de mer » par le moyen de la construction du grand barrage de Manantali, aujourd’hui réalisé sans que pour autant - trente cinq ans plus tard - les aménagements du fleuve Sénégal ne permettent encore la navigation jusqu’à Kayes. D’autres technocrates étaient - comme c’est souvent le cas - malades de modernisation rapide, sans réfléchir sur les adaptations nécessaires aux conditions du pays. Lamine Traoré défendait ainsi à l’Office du Niger une mécanisation lourde immédiate à l’américaine ou à la soviétique. On pourrait multiplier les exemples.
Seconde difficulté : l’attraction des opérations coûteuses de prestige (stade, Palais présidentiel, grand hôtel, suréquipement d’Air Mali) qui flattent toujours les politiciens.
Troisième difficulté : la priorité absolue donnée au « politique », sans souci de calcul économique. Le Président avait certainement cette faiblesse, que certains dignitaires encourageaient, par flagornerie pure et simple. Je suis de ceux qui pensent que « la politique doit être aux postes de commande », mais en entendant par là le politique véritable, celui qui définit le contenu social du projet de société. Pas la rhétorique et les gestes théâtraux. Modibo avait l’habitude de convoquer des responsables qu’il consultait le matin de bonne heure (à Bamako, on commençait la journée tôt, vers 7 heures 30, pour éviter les grandes chaleurs de midi). Un jour j’y suis invité et le président me dit : Camarade Samir j’ai pensé qu’il serait bon de fermer définitivement notre liaison ferroviaire avec Dakar. Je voyais à son regard que l’idée lui était probablement comme venue en songe. Avec déférence mais dans les formes en usage, après réflexion - comment l’en dissuader ? - je ne trouvais qu’une comparaison probablement malheureuse : « Camarade président, vous n’y pensez pas, ce serait faire comme un mari qui se tranche les testicules pour ennuyer sa femme ». Comment ? Eh bien parce que c’est le Mali qui fera les frais de l’opération. Le Sénégal perd quelques profits qu’il tire du transit. Mais nous, nous serons contraints d’importer par la route. On paiera et le transit à Abidjan et le transport par route qui nous coûtera cinq fois plus cher. Mais l’image avait été trop forte sans doute. J’ai su qu’il avait immédiatement après consulté des jeunes cadres qui, flatteurs de nature, s’étaient empressés de lui dire probablement : c’est un geste politique génial. La liaison ferroviaire fut interrompue et une flotte de trois cents camions constituée pour la remplacer...
Quatrième difficulté : les commerçants qu’il était difficile d’intégrer dans l’environnement « socialiste » nouveau. Cette difficulté était réelle, objective, et beaucoup de cadres maliens en étaient bien conscients. Il était néanmoins évident - ou cela aurait dû l’être - que si la gestion nationale venait à se détériorer, que les déficits publics et de balance extérieure génèrent des ruptures de stocks répétées et l’inflation, un espace serait ouvert permettant aux commerçants de s’y engouffrer, de tirer des super bénéfices du marché noir qu’ils ne manqueraient pas d’exploiter. Le combat pour la neutralisation effective des commerçants exigeait la rigueur dans la gestion publique. Cela n’était pas toujours compris et pour certains le recours à la répression constituait la réponse à toutes les difficultés.
Cinquième difficulté : le manque de cadres aux niveaux les plus subalternes de l’exécution. Encore une difficulté objective réelle. Un exemple : lorsque la monnaie nationale fut introduite en juillet 1962 nous avons rédigé au Plan une circulaire expliquant dans le détail et dans une langue simple ce que les douaniers devaient faire. Catastrophe, me dit un jour Djim Sylla, ils n’ont rien compris. A Sikasso un commerçant malien patriote revenait de Côte d’Ivoire avec des liasses de CFA, qu’il déclare. Le douanier les saisit, insulte notre patriote parce qu’il utilise cette « monnaie des impérialistes » et brûle les billets ! C’était une leçon parmi beaucoup d’autres analogues. Ce qu’on devait en tirer c’était qu’il fallait préparer soigneusement l’exécution à tous les niveaux, penser la formation des agents de l’administration aux échelons les plus modestes. Beaucoup de cadres supérieurs n’en voyaient pas l’importance, ou même méprisaient royalement ces tâches.
Sixième difficulté : le retour des étudiants formés à l’extérieur. La plupart de ceux-ci étaient pressés d’être immédiatement intégrés aux niveaux les plus élevés possibles. Les effets nocifs de la « rente-diplôme » allaient se faire sentir sans tarder. Sans expérience suffisante - c’est normal, l’apprentissage est incontournable - ils refusaient de le reconnaître et substituaient le verbe grandiloquent à la réflexion et au travail. N’ayant pas eu de passé militant - ce n’était pas leur faute - ils étaient enclins à flatter les dignitaires. Il y a eu certes des exceptions, mais elles n’étaient pas nombreuses, et, dans l’ensemble, ce nouveau corps de cadres a joué un rôle fort négatif, accélérant la dérive.
La conséquence de tout cela fut qu’en quelques mois le Plan disparaissait pour laisser la place, de fait, à une collection de projets disparates, mal étudiés, s’ajoutant au jour le jour dans le désordre le plus complet de décisions prises ici ou là, de faits accomplis. Je m’employais, avec Bénard à chacune de ses visites, à tirer les sonnettes d’alarme. Je faisais et refaisais des projections, particulièrement des finances publiques et extérieures, pour faire comprendre qu’en l’espace de deux ou trois ans on ferait face à des problèmes insolubles. Je ne crois pas même que ces notes d’alarme étaient lues en haut lieu. On les donnait à commenter à des « jeunes cadres patriotes » qui devaient dire : stupidité réactionnaire, passons outre.
La dérive entraînait la fuite en avant. Ce que nous avions prévu arrivait fatalement : le double déficit des finances publiques et de la balance extérieure s’aggravait. Mais les autorités croyaient avoir les moyens d’y faire face, depuis juillet 1962, par la planche à billets pour ce qui est des finances publiques, par l’endettement extérieur - pour quelque temps - pour ce qui est du trou en devises. Je n’avais pas été hostile par principe à la création d’une monnaie nationale et à la nationalisation du système bancaire. Mais je ne le préconisais pas pour l’usage qui en a été fait. Au contraire je suggérais d’en faire les instruments d’une gestion plus rigoureuse, mieux contrôlée.
La fuite en avant encourageait la dégénérescence du parti. Le Plan avait invité les responsables à organiser de grands débats sur quelques questions fondamentales bien identifiées et pour lesquelles des réponses n’avaient pas encore été apportées : la coopération rurale, les formes de la modernisation de l’agriculture, l’organisation de la commercialisation, la gestion des entreprises etc. Aucun de ces débats ne fut organisé sérieusement et les militants du parti furent mis à l’écart. A leur place des commissions ad hoc, dans lesquelles les « jeunes cadres » faisaient assaut de surenchère, présentaient des projets de décisions sans étude ni réflexion dans des rapports rédigés à la hâte, toujours flatteurs pour les dirigeants pour lesquels « rien n’est impossible ».
L’Union Soudanaise changeait de nature. De parti populaire réel elle devenait l’organisation collective de la nouvelle classe. Sa base sociale se rétrécissait en fait, en dépit des apparences maintenues par la distribution des cartes (placement quasi obligatoire, et les conférences nationales où le débat avait cédé la place à la claque organisée. Aussi, comme d’autres partis du genre, lorsqu’en novembre 1968 le nouveau dictateur l’interdisait par décret, il disparaissait de lui même sans bruit. D’autant que le noyau de la nouvelle classe qui avait pris le contrôle de l’Union Soudanaise passait avec armes et bagages du côté du vainqueur. L’Union Soudanaise a néanmoins fait réapparition, parmi les forces de résistance à la dictature, mais plus tard, et grâce à la ténacité d’une poignée de ses dirigeants historiques - la gauche de l’ancien parti - dont Madeira et Gologo bien entendu. Entre temps Modibo avait été assassiné en prison par un médecin à qui il fut demandé de lui faire une piqûre. Le médecin s’est suicidé par la suite, saisi du remords d’avoir obéi par lâcheté. La mort de Modibo transformait sa figure historique en emblème du renouveau de la résistance à la dictature, tandis que sa responsabilité dans le désastre était oubliée. Phénomène fréquent dans l’histoire.
La dérive entraînait, en compensation de la dégénérescence du parti, une fuite en avant verbale et gesticulaire. A défaut d’offrir aux jeunes débats et formation, on les embrigadait dans des « milices » chargées de faire, de nuit, le contrôle des déplacements en automobile. On leur donnait ainsi le moyen de satisfaire leur révolte contre les « riches ». Mais l’opération était, objectivement, grotesque. Les commissaires de police, réveillés toutes les nuits par des arrestations d’espions ou de saboteurs imaginaires en avaient assez... Nous fûmes nous-même, Isabelle et moi, arrêtés de la sorte, ayant oublié nos papiers. Alors le choix, ou bien vous nous accompagnez jusqu’à la maison, pour vérifier nos identités, ou bien vous nous conduisez au poste et réveillez les autorités - Madeira je disais (j’espérais lui faire comprendre l’absurdité de l’opération). Hésitants, apeurés, finalement les jeunes nous laissent partir.
Il semblait impossible d’enrayer la dérive. Le premier Ministre du Plan, jusqu’en septembre 1962, Seydou Badian Kouyaté, porte une lourde responsabilité dans cette dérive. Kouyaté était l’un des rares Maliens - on pouvait les compter, je crois, sur les doigts d’une main -, à avoir complété des études universitaires avant l’indépendance. Il était médecin. Cela le classait immédiatement dans la catégorie des aspirants à de hautes fonctions, bien qu’il n’ait pas eu de passé politique militant. Pour ces raisons il courait le risque de se comporter comme beaucoup des « jeunes diplômés » rentrés un peu plus tard allaient le faire : compenser son déficit politique par de la surenchère verbale et la flagornerie. Il succomba à ce risque, ce qui devait d’ailleurs le rapprocher des jeunes loups parmi lesquels il se constitua sa clientèle. Le Ministre ne s’intéressait pas à la planification et n’a jamais paru vouloir en comprendre le sens. Il se fixait sur des marottes, en général des petits projets absurdes. Deux d’entre eux parmi d’autres typiques, peuvent donner lieu à des commentaires amusants. Kouyaté voulait installer une usine de pâtes alimentaires ce qui ne pouvait guère être prioritaire au Mali, qui ne produit pas de blé. Si, il en produit, m’affirma-t-il, à Tombouctou. C’est vrai lui dis-je, en toutes petites quantités - pour faire un pain à la manière arabe qui est là bas une sorte de gâteau de luxe. Nous aurons des excédents de blé bientôt à ne pas savoir quoi faire ! me répondit-il. Perspective bien lointaine, la production de Tombouctou ne représente pas même un pour cent de la consommation de blé importé. Un expert italien de la CEE venu à Bamako pour une affaire de rizeries, convoqué par lui, me raconta que le Ministre lui ayant fait part de son idée il lui demanda « quelles pâtes - des spaghetti, coquillettes etc... ce n’est pas les mêmes machines » (avec un très fort accent italien sympathique). « Panachées » lui répondit Kouyaté. Une autre fois le ministre me fit part de sa crainte d’avoir à résoudre le problème d’un excédent de production d’ananas. Je lui fis remarquer que ce fruit ne poussait guère au Mali ailleurs que dans quelques jardins et que la Côte d’Ivoire - au climat adéquat - nous fournissait toute notre consommation ou presque, à bon prix. Kouyaté s’entêta et négocia avec des Yougoslaves la construction d’une usine de jus d’ananas, de grande capacité. Je tentais de dissuader le ministre et parvint cette fois à lui faire diviser par cent le volume de la production commandée. Surpris par la modification de la demande malienne, l’ingénieur yougoslave, qui avait de l’humour (quand il vint me voir je lui dis : vous vous êtes trompé de pays, votre avion devait vous conduire à Conakry je pense, il en ria aux éclats, ayant compris le sens de ma phrase), proposa au ministre d’installer dans le jardin du ministère une table avec une grosse presse à fruit, d’affecter un planton à produire le jus dont il remplirait les bouteilles que chacun des fonctionnaires lui apporterait chaque matin. Vous atteindrez la production requise par votre projet, conclura-t-il.
Mes fonctions m’ont permis d’entendre beaucoup de bonnes histoires du genre, pas d’ailleurs nécessairement en rapport avec les marottes de Kouyaté. Les ministères, en Afrique (et ailleurs je suppose), sont visités par un grand nombre de petits affairistes (et de gros requins), « baratineurs » vendeurs de n’importe quoi. Ou d’autres, au style particulier. C’est ainsi que des Bulgares, chargés de construire une étable à vaches, rédigèrent un projet d’accord qu’ils me soumirent, dans lequel ils se proposaient de « faire une vacherie au Mali ». Impossible de les convaincre qu’en français la phrase avait un autre sens.
Toute ces petites histoires auraient été sans grande portée si Kouyaté par ailleurs avait fait ce que Bénard et notre cellule de Bamako attendaient de lui : présenter et défendre le Plan auprès des organes de décision finale, rapporter leurs critiques et suggestions. Il ne le faisait pas du tout, ni dans un sens, ni dans l’autre. Pourquoi ? On disait à Bamako - je l’ai entendu mille fois venant de tous les milieux, des plus haut placés aux plus modestes - que c’était parce que - de la caste des griots - il se comportait « naturellement » en flatteur professionnel. Un autre griot - Diabaté, le plus riche marchand d’objets d’art africain, un homme sympathique et sans complexe dont nous visitions fréquemment la boutique bien achalandée- m’avait dit une fois : « il y a deux griots qui ont bien réussi dans ce pays, Kouyaté le ministre, moi le riche marchand ». Je n’acceptais pas cette explication, et ne l’accepte pas davantage aujourd’hui. Les castes dans les sociétés africaines où elles existent constituent un sujet tabou. Il ne faut pas aborder la question, on doit se contenter de répéter les clichés à leur endroit ou faire montre de savoirs « ethnologiques » encyclopédiques sans jugement. Bien entendu les vertus et les défauts ne se transmettent pas par le sang ni chez les uns ni chez les autres, mais par l’éducation, qui peut ou pourrait transformer ces rapports, voire en effacer l’existence. Ils se transforment d’ailleurs, pour s’adapter à l’économie et à la société modernes. Les rapports castes/classes n’ont plus rien à voir aujourd’hui avec ce qu’ils ont été dans les sociétés villageoises d’origine. Cependant, pour beaucoup de raisons, les préjugés de caste continuent à opérer. J’observe que dans les pays dont les sociétés connaissent les castes on a de la difficulté à imaginer que le Président ou le chef d’Etat major n’appartiennent pas à une caste noble, par contre beaucoup des ministres de l’information ou de la police sont issus de castes « inférieures ». Est-ce parce que ce qu’on attend d’eux est un travail de domestiques et d’exécution de basses oeuvres : la propagande, l’espionnage et la torture ? Le Plan est aussi confié ici et là à des responsables dont on attend peut être qu’ils se comportent conformément au schéma; cela illustrerait l’idée qu’on se fait du Plan : un document de propagande qu’on n’est pas contraint de prendre au sérieux. C’était, je crois, le cas au Mali. Kouyaté, à son actif, a payé cher son dévouement au groupe dirigeant de l’Union Soudanaise. Il n’est pas de ceux qui ont retourné leur veste le jour de la chute finale. Il a donc passé de longues années au bagne de Kidal, dans des conditions épouvantables, en compagnie de Modibo, Madeira, Ousmane Ba et des autres dirigeants de la gauche de l’Union Soudanaise dont pourtant il n’était pas véritablement un ténor, en dépit de sa surenchère gauchiste un certain moment (lorsque Modibo choisissait cette fuite en avant). Il fallait rappeler ce fait, qui ne le déshonore pas.
Je reprenais un peu d’espoir en septembre 1962. Un remaniement ministériel confiait le Plan à Jean Marie Koné; et j’interprétais le changement comme une prise de conscience que pour arrêter la dérive il fallait rétablir l’autorité du Plan. Koné n’appartenait pas à la gauche de l’Union Soudanaise, mais au contraire au groupe modéré. Je ne trouvais pas ce choix malheureux dans les circonstances; il fallait tordre un peu le bâton dans l’autre sens. De surcroît Koné était un leader historique qui avait de ce fait de l’autorité. L’année passée sous son règne fut, pour moi, fort agréable. Koné posait des questions - les vraies - et écoutait attentivement nos analyses, commentaires, voire propositions. Je suis persuadé qu’il les répercutait. Mais il est venu trop tard, je crois. Les jeux étaient faits et la dérive continuait. Aucune des vues qu’il a probablement défendues n’a reçu la moindre suite.
L’analyse que je faisais des raisons de la dérive en attribuait la responsabilité essentielle aux dirigeants maliens, et, derrière eux, aux conditions objectives de la société malienne. Néanmoins ces conditions ne doivent pas être réduites à l’héritage de l’histoire, de la colonisation et de la lutte de libération nationale. La conjoncture internationale concrète des années 1960 a aussi sa part de responsabilité, qu’il ne faut pas oublier. J’en ai rappelé plus haut les grandes lignes.
Il y avait un contentieux politique entre le Mali et la France de l’époque, qui a été réglé par des négociations douces - ou des décisions unilatérales du Mali, acceptées en apparence par Paris et par les voisins africains - sans que cela n’implique l’absence d’arrières pensées, de manoeuvres, de stratégies qui objectivement créaient des difficultés supplémentaires au projet malien.
La France disposait d’une base militaire au Mali, sise à Kati à une vingtaine de kilomètres de Bamako. Le ralliement du Mali au non alignement impliquait la dénonciation de l’accord militaire en vertu de laquelle cette base existait. Ce fut fait. Mais non sans grincements de dents de certains milieux à Paris. Car la guerre d’Algérie, même si elle tirait à sa fin, continuait. Or on n’avait peut être pas encore renoncé à Paris au projet de séparation du Sahara de l’Algérie pour en faire un Etat pétrolier client. Est-il nécessaire de dire que le Mali et le Niger, qui se partagent avec l’Algérie cette partie du Sahara, au demeurant laquelle est peuplée par les mêmes Touaregs, pouvaient à juste titre, dans ces conditions, ne pas se sentir à l’aise avec la France ?
La décision du Mali de créer sa monnaie en juillet 1962 ne pouvait pas être bien vue, ni à Paris, ni à Dakar et Abidjan, pour des raisons différentes. Paris tenait à l’union monétaire et à son intégration dans la zone franc. La manifestation « pro française » des commerçants de Bamako qui refusait de se plier au contrôle des changes avait été manifestement manipulée. La France s’y est cramponnée dans des formes inchangées jusqu’au jour où, en 1994, le FMI (c’est à dire les Etats Unis) imposaient une dévaluation (dont je ne discute pas ici du bien fondé éventuel) non préparée, ouvrant une ère d’incertitude dans les relations entre la France - et l’Union Européenne telle que le traité de Maastricht en prévoit l’évolution - et les pays africains associés. Dans ces pays le modèle alternatif proposé par le Mali - celui de l’indépendance monétaire d’abord pour reconstruire ensuite un système africain de paiements, voire une intégration monétaire et économique - pouvait trouver des échos favorables. Cette vision, que l’union Guinée-Ghana-Mali proclamait théoriquement être la sienne, n’était pas seulement celle d’extrémistes nationalistes. La C.E.A. (la Commission de l’ONU pour l’Afrique) développait des thèmes voisins, que les pays anglophones du continent soutenaient, en théorie tout au moins. Certes la gestion déplorable du franc malien devait rapidement annihiler ces potentialités d’évolution, et finalement créer les conditions pour la capitulation qui a eu lieu en 1967 lorsque le régime de Modibo lui même implorait le retour à la zone franc. Mais cette histoire n’était qu’amorcée en 1962 et l’argument que nous défendions au Plan - se servir de la monnaie non pour faciliter le laisser aller mais pour imposer la discipline - était connu et aurait pu l’emporter.
Dès 1961 nous discutions à Bamako de la création d’une université nationale. La coopération française proposait le modèle classique alors en vigueur partout, en France et dans l’Afrique francophone, et refusait toute idée de coopération dans un cadre différent. Les propositions françaises furent rejetées par Bamako, avec, à mon avis, de très bons arguments. Le Mali - et le Plan a joué son rôle dans cette affaire - proposait de créer une série de grandes écoles : une école d’administration et de gestion économique de l’Etat et des entreprises (tronc commun puis sections spécialisées : droit et justice, administration civile, finances publiques et économie, gestion d’entreprises), une école d’agriculture formant des cadres moyens (premier cycle) et des agronomes (second cycle), une école polytechnique (génie civil, construction, mécanique), une école de médecine (avec un premier cycle court), une école dite normale supérieure de formation des enseignants du secondaire. A mon avis cette formule était bien supérieure et aurait permis, mise en oeuvre correctement, de sortir des impasses de l’université classique. Elle l’a été plus ou moins et ses faiblesses - aujourd’hui - ne réduisent pas la force des arguments en sa faveur. Ces faiblesses tiennent à d’autres raisons. Au demeurant les autres universités - de style classique - souffrent des mêmes difficultés et sont loin d’être meilleures.
La France n’était pas le seul partenaire extérieur dont certaines attitudes ont pu entraver un déploiement positif du projet malien. Les pays de l’Est ont aussi leur part de responsabilité, qui tordait le bâton dans l’autre sens. Mon opinion est que ces pays, URSS en tête, n’étaient véritablement intéressés que par la dimension diplomatique des options du Mali et des autres Etats africains de la même orientation. Certes leur contribution financière au développement n’a pas été négligeable : projets financés par eux, soutien au déficit de la balance des paiements. Mais cette contribution n’a jamais été l’objet de discussions véritables de leur part, des négociations techniques pour l’exécution seulement. L’argument donné par les gens de l’Est était que - contrairement à la CEE et aux Occidentaux en général, au FMI avec sa conditionnalité - eux respectaient intégralement l’indépendance des Etats qu’ils soutenaient. Honnête ou spécieuse, cette légitimation favorisait la dérive, dans le cas du Mali (mais d’autres pays également).
La dérive préparait la débâcle. Et c’est pourquoi il me paraissait de plus en plus inutile de prolonger mon séjour à Bamako, dont je suis parti en octobre 1963. Mais mon cœur restait suffisamment attaché au Mali (il le reste) pour que j’envisage d’y faire des missions, dans l’espoir que celles-ci pourraient aider - jusqu’au bout - à redresser la barre. J’ai donc fait entre 1963 et 1966 trois missions à Bamako.
L’objet de ces missions était toujours le même : analyser la pagaille (il n’y a pas d’autres termes pour désigner cette réalité) des comptes du Trésor et proposer quelques solutions, à court et moyen termes. Comme je l’ai déjà dit j’avais appris à la faire au Caire. Au Mali nous faisions face à une situation classique : un entrelacs incroyable de créances et de dettes entre le Trésor et les entreprises publiques, entre celles-ci entre elles, entre les uns et les autres et le privé local, entre tous et les créanciers et débiteurs extérieurs. La Banque centrale, à laquelle incombait théoriquement cette tâche, ne le faisait pas. Je ne sais si c’est parce que son président - Louis Nègre - était plus administratif qu’économiste ou si c’est pour d’autres raisons. Toujours est-il qu’on m’appelait pour le faire. J’y répondais de bon cœur. Les comptes du Trésor et du secteur public rétablis d’une manière lisible mes recommandations ne pouvaient être que de bon sens : dans l’immédiat l’annulation des dettes réciproques et la consolidation des soldes aux meilleures conditions financières, dans l’horizon des années suivantes la mise en oeuvre d’un minimum de mesures destinées à supprimer les déficits non structurels, en attendant que des orientations nouvelles plus fondamentales permettent de corriger les déséquilibres structurels.
Au cours de ces missions je me rendais bien compte que la dérive tournait à la débâcle. D’une année sur l’autre tous les déficits s’étaient immanquablement aggravés. Au plan politique la fuite en avant accentuait la réponse aux problèmes en termes purement répressifs. Je me souviens d’une soirée pénible mais terriblement informative de la réalité. Invité par les amis, Louis Nègre, Président de la Banque Centrale, se plaignait d’un planton qui avait manqué de le saluer et qu’il avait envoyé « au gnouf » pour cette impolitesse. Isabelle faisait remarquer immédiatement que derrière ce comportement il y avait peut être l’indication de ce qu’était devenu le sentiment du peuple à l’égard des dignitaires du régime et qu’il leur appartenait à eux - dirigeants - de se poser la question. Réponse collective - il y avait Macalou - dont j’ai beaucoup déploré ce malheureux glissement à droite - et d’autres : Non, la chicotte, la chicotte, ce peuple ne vaut rien, il faut le dresser par les coups etc. Peu de temps après le coup d’Etat mettait un terme au régime. Et que vit-on ? La presque totalité des cadres du régime défunt- à l’exception de la vraie gauche - retourner leurs vestes en un clin d’oeil et se mettre au service de Moussa Traoré. Non seulement cela en disait long sur la sincérité des convictions personnelles, mais, au delà, cela témoignait d’une réalité objective : le nouveau régime était l’héritier du précédant, il s’appuyait sur la même base sociale rétrécie (en dépit de quelques gestes démagogiques que tous les coups d’Etat sont contraints de faire dans les premières semaines de leur établissement). Il allait donc continuer à utiliser la chicotte.
La renaissance - difficile - d’un mouvement populaire était prévisible. On l’attribue souvent ici et là aux qualités intrinsèques du peuple malien - combatif, courageux etc. Il a ces qualités, c’est certain. Mais à mon avis cette renaissance, qui a conduit un combat glorieux faisant finalement tomber la dictature par des actions s’amplifiant au fur et à mesure que la répression se faisait plus sauvage, est largement le produit de l’histoire de la gauche malienne, de l’ancienne - de l’Union Soudanaise - et de la nouvelle, celle de la génération des jeunes dont nous avions vu la naissance et la formation. C’est peut être, volontairement ou pas, le résultat le meilleur dont le modibisme avait crée les conditions.
Le marxisme-léninisme n’est sans doute pas par lui-même responsable de la dérive malienne. Son enseignement, pour scolaire et quelque peu fondamentaliste qu’il fut, contribuait au contraire à faire prendre conscience aux jeunes de la distance qui séparait les principes théoriques de la réalité du régime. Il a donc contribué à cette renaissance de la gauche malienne. En résumé donc ce fondamentalisme s’est révélé - au Mali en tout cas - infiniment moins négatif que ne le sont, par exemple, les fondamentalismes néolibéraux ou islamiques qu’on propose aujourd’hui à la jeunesse désemparée.
J’avais accepté, courant 1962, de faire partie d’une équipe que les Nations Unies voulaient constituer pour créer en Afrique un « Institut de Planification et de Développement ». J’étais donc allé à Addis Abeba, que je visitais pour la première fois, et devais pendant un mois cogiter avec les membres de cette équipe. J’avoue que je ne fus pas impressionné par ce qui s’y dessinait. La majorité - bureaucrates africains et « experts » étrangers - voyaient les choses d’une manière fort simple. On sait ce qu’il faut faire, tant ce que doit être une « bonne politique de développement » qu’un « bon enseignement des techniques de planification et de gestion ». C’est tout écrit dans les rapports d’experts, c’est un savoir qui est dans la tête de tous les bons profs. Naïveté incroyable des uns, prétention stupide d’autres. Mon point de vue était minoritaire, bien qu’il fut soutenu par quelques personnages clé, au-dessus de l’équipe, les uns à New York (Philippe de Seynes), les autres à Addis (quelques grands diplomates africains, des hauts fonctionnaires éthiopiens qui se révélaient bien au-dessus de la moyenne du continent, en dépit de tous les préjugés concernant leur pays « qui n’a pas eu la chance d’être colonisé »), et de l’Anglais Arthur Ewing qui assurait l’intérim du Secrétariat de la C.E.A., en attendant l’arrivée de Robert Gardiner, lequel, je dois le dire aussi, a vite montré qu’il penchait plutôt de notre côté. L’essai valait donc la peine qu’on s’y associe, et en octobre 1963 nous quittions, Isabelle et moi, Bamako pour nous installer à Dakar, siège du nouvel Institut Africain de Développement et de Planification, IDEP.