PREMIERE PARTIE : CHAPITRE IV Intermède parisien : janvier- septembre 1960
CHAPITRE IV
Intermède parisien : janvier- septembre 1960
Charles Prou m’avait donc offert un stage au Service des Etudes Economiques et Financières (S.E.E.F.), rattaché au Ministère des Finances. Le service était dirigé par Claude Gruson qui n’a guère besoin d’être présenté à quiconque s’intéresse à l’histoire économique contemporaine. Gruson a été l’initiateur d’une pensée économique authentiquement révolutionnaire, qui avait - un temps - donné à la France un rôle d’avant garde, perdu évidemment depuis le ralliement aux stupidités du néolibéralisme. Il avait pensé un système cohérent de régulation du marché capable de servir le projet sociétaire de la gestion social démocrate nouvelle du compromis historique capital-travail. Il en avait pensé l’outillage macro-économique nécessaire et animé l’institution (le S.E.E.F.) qui allait en développer les techniques. Cela allait bien au delà de la gestion keynésienne élémentaire des finances publiques. Comparée aux deux seuls autres conceptions de la planification indicative dans le capitalisme développé - celle développée en Norvège par Frisch et au Pays Bas par Tinbergen - la conception du S.E.E.F. était largement supérieure, parce qu’elle savait mieux expliciter le sens des options politiques et sociales et leur donner une formulation en termes de politiques économiques précises dans tous les domaines - gestion des salaires et des prix, du crédit et de la monnaie, des échanges extérieurs, des incitations à la modernisation technologique, des marchés financiers. Il ne s’agissait pas d’une conception technocratique étatiste comme le prétendent aujourd’hui ceux qui veulent dénigrer l’idée de planification et de régulation à tout prix. Il s’agissait d’une expression scientifique efficace d’une vision sociale de la gestion de l’économie et de son développement, beaucoup plus élaborée elle même que la vision simple de l’économie sociale à l’allemande.
Il ne pouvait y avoir de meilleure école. De surcroît Gruson, comme tous ses collaborateurs, avait véritablement l’esprit libéral; et le service n’imposait à personne des tâches particulières.
Cette méthode favorisait les initiatives créatives. On discutait, imaginait en collectif un travail, constituait librement une équipe qui mettait en oeuvre son propre programme. Contrairement au préjugé général des « organisateurs », l’absence de discipline hiérarchique autre que formelle n’incitait pas à la paresse, mais au contraire à un travail intense accepté parce qu’intéressant intellectuellement pour tous ceux qui y participaient. Charles Prou, Denizet, Bénard, Nataf, Henri Durand et d’autres ont été mes maîtres et collègues durant ces six mois intenses dans ma formation personnelle.
J’avais choisi de constituer une équipe à deux avec le mathématicien Nataf. Nous avions imaginé ensemble la possibilité d’expliquer les prix relatifs des produits des différents secteurs de l’économie - et donc potentiellement d’agir sur eux par des politiques efficaces - par les proportions que l’autofinancement représente par rapport au recours au financement externe pour chacun des secteurs de l’économie. L’idée de départ était simple : nous vivons dans un système capitaliste où la conservation du contrôle de la propriété du capital compte pour ceux qui en sont les bénéficiaires. Or la structure de cette propriété, sa dispersion plus ou moins grande, celle des oligopoles principaux et de leurs rapports aux marchés financiers, déterminent des proportions d’autofinancement diverses d’un secteur à l’autre qui constituent des objectifs des stratégies de décision des entreprises. Les données de la concurrence - l’offre - et les prix relatifs en découlent. L’idée se situe donc aux antipodes du discours irréaliste du néolibéralisme pour qui le « marché » détermine spontanément les « prix vrais ». A ce discours irréaliste - le concept de « prix vrais » n’a aucun sens - nous opposions, Nataf et moi, avant même que le discours néo-libéral ne se soit imposé, une analyse réaliste du marché dans l’une de ses dimensions déterminantes.
Il fallait donner à cette idée la forme d’un modèle qui permettrait d’en exploiter le potentiel. La comptabilité nationale, les T.O.F. (Tableaux d’Opérations Financières), des enquêtes de structure dans différents secteurs de l’économie et d’autres statistiques commandaient la structure du modèle à imaginer. Mon rôle était d’en proposer une formulation. Ensuite il fallait lui donner une forme mathématique exploitable. D’abord par la cohérence du système des équations à travers lequel s’exprimaient les interdépendances actives majeures retenues - ni trop (pour que le système ne soit pas impossible), ni trop peu (pour qu’il ne soit pas indéterminé). Rôle partagé entre nous deux, discuté point par point. Enfin il fallait exploiter le système. Il faut savoir qu’à l’époque l’ordinateur était encore une grosse machine rudimentaire. Ce rôle c’est le vrai matheux Nataf - qui était seul à pouvoir remplir.
On s’est follement amusé je dois dire. Et le résultat n’en a pas été moins intéressant. Le modèle révélait des choses importantes, expliquait pourquoi et en quoi la structure des prix relatifs français différait de celle du marché mondial apparent. Il permettait de proposer des politiques de modernisation accélérée si l’on voulait rapprocher le système français de celui du capitalisme mondialisé, comme il permettait de renforcer l’efficacité de politiques sociales sectorielles éventuelles par la « déconnexion » contrôlée des deux systèmes - français et mondial. Le « modèle à prix variables » est entré dans la panoplie des outils de la macro-économie non conventionnelle. Inutile de dire que les experts de la Banque mondiale par exemple n’auraient jamais été capables d’en faire autant, prisonniers qu’ils sont de leur préjugé idiot selon lequel le marché est autorégulateur par nature. Jusqu’à ce jour la Banque mondiale ne sait pas ce que sont les prix relatifs; ce sont pour elles, des données primaires sur lesquelles elle ne se pose aucune question.
Je dois donc dire que je dois beaucoup au S.E.E.F., et je peux dire que j’ai acquis l’essentiel de ma formation professionnelle en deux lieux : à la Mouassassa au Caire, au S.E.E.F. à Paris. Après quoi je me sentais capable de voler de mes propres ailes, c’est à dire de poursuivre ma propre formation - permanente - en faisant face à de nouveaux problèmes. Comme ceux que j’allais rencontrer au Mali et ailleurs dans le tiers monde.
Pendant ces six mois j’habitais chez mes beaux parents, à Pavillons sous bois. Je me rendais chaque jour par bus et métro au S.E.E.F., en bas de l’Avenue de l’Opéra, près du Louvre qui logeait à l’époque les Finances. J’arrivais vers dix heures du matin, repartais entre quatre et huit heures du soir, selon l’humeur et le travail. Tout était parfait sauf que je souffrais de ne pas pouvoir faire de sieste ! J’ai appris plus tard, à Bamako, lorsqu’Elie Lobel nous y a rejoint que lui également, recueilli au S.E.E.F. après mon départ, souffrait du même manque. Il avait donc installé dans son bureau un lit de camp - pour la sieste. Il paraît que les collègues -très Français - trouvaient cette habitude curieuse ! Je n’y avais pas pensé et le regrette.
A Paris je considérais de mon devoir de reprendre contact avec le PC pour le mettre au courant de la situation en Egypte. Je revoyais Aghion - dont je ne me souviens plus s’il était déjà rentré de son exil italien et s’il avait déjà ouvert son « café boutique » comme je l’appelais, c’est à dire sa galerie de peinture Boulevard Saint Germain, près du café proche de Sciences Po que nous avions beaucoup fréquenté dans nos années d’étudiants, un « café boutique ». En tout cas je revis Aghion, comme je rencontrais l’équipe de Démocratie Nouvelle. Noirot, qui la dirigeait, était ouvert aux analyses que je lui proposais. Mais d’une manière générale je sentais que le PC en était gêné : Moscou était content de Nasser, il ne fallait pas trop faire connaître au public français comment il traitait les communistes. Je revoyais également bien des amis, dont Jacques Vergès alors en plein dans le bain de l’action du collectif d’avocats qui défendaient courageusement les Algériens, au péril de leur vie, menacée par les sbires de l’O.A.S. En 1960 le conflit sino- soviétique battait son plein. Je lisais tout ce qui le concernait, notamment la littérature chinoise qui commençait à circuler largement. Mes sympathies allaient sans détour à la critique maoïste du soviétisme. Bien des pages publiées alors étaient prémonitoires et avertissaient qu’il faudrait s’attendre un jour à la restauration complète du capitalisme en URSS. Mais le PC avait fait son choix, il soutenait la ligne de Moscou sans réserves. J’étais contraint de prendre quelques distances.
En juillet Isabelle rentrait d’Egypte à son tour, par avion. Elle avait voyagé avec André Ghali, contraint d’émigrer, avec le bébé que son épouse, la sœur de Melle Politi lui laissait, étant elle morte dans l’accouchement. Voyage pénible et véritablement triste. Se posait la question : qu’allons-nous faire ? Gruson m’avait proposé de rester au S.E.E.F. Mais je penchais pour une autre solution. Rester à Paris dans ces conditions c’était choisir de mettre mon énergie et mes capacités intellectuelles finalement au service de la gestion du capitalisme. Pourquoi ne pas chercher à les mettre au service de la libération et du progrès quelque part dans le tiers monde ? Rester à Paris, c’était aussi plus ou moins rejoindre le lot des « réfugiés politiques ». La fréquentation de ceux-ci me convainquait que rien n’est plus destructeur que cette position. Je voyais ces réfugiés vivre dans l’illusion qu’ils étaient encore dans leur pays de provenance, essayer de continuer d’y agir par procuration. C’était contraire à mon tempérament.
Sur ce Jean Bénard me fit une autre proposition : celle d’aller à Bamako. Durant les heures du déjeuner au S.E.E.F. j’avais eu l’occasion de bavarder longuement avec lui de mon expérience de « planification » au Caire et de mes analyses politiques; et Bénard savait ce que je faisais au S.E.E.F.. Lui et Charles Bettelheim étaient conseillers du nouveau gouvernement de la République du Soudan (l’ancien Soudan français), associé au Sénégal dans la République fédérale du Mali de courte durée (elle devait éclater en août 1960). Mais ils estimaient l’un et l’autre ne pas pouvoir remplir correctement leur mission en l’absence d’un relais permanent à Bamako, qui devrait être un bon économiste solide politiquement. Aucun Malien à l’époque ne répondait à ce critère. Je n’en étais pas surpris. Durant mes années d’étudiant je n’avais pas rencontré d’étudiants maliens, il n’y en avait tout simplement pas ! La presque totalité des étudiants de l’AOF-AEF venaient du Sénégal, du Togo-Dahomey, du Congo. Les autres territoires n’en fournissaient guère, ceux du Sahel presque pas. Par contre j’avais rencontré des hommes politiques du futur Mali, le vieux Konaté - décédé et à qui Modibo, que je ne connaissais pas, avait succédé, mais aussi Madeira Keita, qui se situait dans l’aile la plus radicale du RDA. Mon nom suggéré à Madeira reçut immédiatement son approbation. La chose était décidée. Le 20 septembre 1960 nous nous embarquions, Isabelle et moi, pour Bamako, par avion. Une date précise qui n’échappe pas à ma mémoire, simplement parce qu’elle est celle à laquelle le Congrès de l’Union Soudanaise, réuni au lendemain de l’éclatement de la fédération du Mali, proclamait le « marxisme-léninisme religion d’Etat » comme je disais. Ce ne fut pas le plus mauvais des choix; et la proclamation du christianisme, de l’Islam ou du néolibéralisme religions d’Etat ont prouvé être bien pires. En tout cas la coïncidence était bienvenue. On ne pouvait faire mieux !