PREMIERE PARTIE : CHAPITRE II ETUDIANT A PARIS
CHAPITRE II
ETUDIANT A PARIS
J’ai été étudiant à Paris de 1947 à 1957 donc de 16 ans à 26 ans. Années décisives pour ma formation intellectuelle et politique évidemment. J’ai tenté, dans mon Itinéraire intellectuel, de rendre compte de la manière dont j’ai vécu l’époque, comment je la comprenais et comment je la relis aujourd’hui, avec le recul du temps. Dans ce même Itinéraire j’ai voulu, en parallèle, retracer les étapes de l’évolution de ma réflexion théorique, concernant le capitalisme et le socialisme. Itinéraire intellectuel couvre les années de ma formation parisienne comme celles de ma vie professionnelle et politique ultérieure. Je n’y reviendrai donc pas ici, et me contenterai de compléter cet Itinéraire par le côté plus personnel de mes mémoires.
La IVe République
Les années 1947-1957 ont été celles de la IVe République dont j’ai donc vécu ce que j’appellerais aujourd’hui sa crise permanente. Le projet d’une République populaire, fondée sur le tripartisme né de la Résistance (PC, SFIO, MRP), avait été mis en échec par le rejet du projet de Constitution de 1946, puis l’adoption en 1947 de celle qui régit la IVe République jusqu’à sa fin de fait en 1958. Le MRP avait pris très tôt l’initiative de la rupture du front antifasciste de la Résistance; la SFIO était restée hésitante encore quelque temps. Il fallait attendre jusqu’en janvier 1948 pour que la rupture SFIO-PC fut consommée, les socialistes ralliant alors le camp dirigé par les Etats Unis, qui prenaient l’initiative de déclencher la guerre froide. Le Plan Marshall, proposé en Avril 1948 et accepté immédiatement par le gouvernement français marquait donc la fin de l’après guerre. La signature du Pacte Atlantique (Juillet 1949) en était le prolongement naturel.
La IVe République n’en sortait pas renforcée. On peut même se demander comment elle a fait pour survivre dix ans. Un tiers des Français, électeurs communistes, restaient rivés au projet de démocratie populaire entrevu en 1945-1946, un autre tiers, proches du RPF gaulliste, étaient hostiles au parlementarisme style IIIe République que la IVe avait repris à son compte. Les gouvernements de la IVe République ne pouvaient donc être que fragiles, assis sur un centre qui ne représentait que le troisième tiers de l’électorat, fluctuant entre « centre gauche » (SFIO- radicaux) et « centre droit » (MRP). Tétanisés par les deux oppositions communiste et gaulliste, les gouvernements de la IVe n’avaient ni la force, ni le courage de rompre avec l’héritage de la IIIe. Dès 1945 le pouvoir gaulliste, en dépit de la participation des communistes au gouvernement s’était singularisé par le massacre de Sétif, le bombardement de Damas et, avec celui de Haïphong le début de la sale guerre du Viet Nam. La IVe République s’est donc enlisée dans les répressions et les guerres coloniales sans fin, après l’écrasement sauvage de l’insurrection de Madagascar (1947), la première guerre du Viet Nam (jusqu’à Dien Bien Phu en mai 1954), la guerre d’Algérie (inaugurée par l’insurrection du 1er Novembre de la même année), parvenant à peine à faire – en 1956 – les concessions minimales face aux mouvements du Maroc et de Tunisie avant de s’engouffrer dans la guerre de Suez, puis, quand même, d’amorcer un tournant autocritique timide avec la mise en place d’une semi autonomie accordée aux colonies d’Afrique tropicale en Février 1957.
Cette même faiblesse intrinsèque conduisait la France à rallier graduellement le plan américain pour l’Europe, en renonçant à peser du poids qu’elle aurait pu exercer dans les affaires européennes et mondiales. Dès Juin 1948 la France rallie le camp américain de la guerre froide par l’accord tripartite sur l’Allemagne. Comme il fallait s’y attendre les Etats Unis ne tarderont pas à préconiser le réarmement allemand (dès 1950), qui ne surprit que ceux qui avaient voulu ne pas voir la logique de leur choix. En Octobre 1950 la France tente de s’opposer à ce réarmement en proposant d’intégrer l’Allemagne occidentale dans une communauté européenne de défense (CED). Un projet qui traînera jusqu’à son enterrement définitif tardif, en Août 1954, tandis que l’Allemagne entrait officiellement dans l’OTAN en tant que participant à part entière en Octobre de la même année. La double opposition communiste et gaulliste à cette politique américaine pour l’Europe avait eu la peau de la CED, mais elle n’était pas parvenue à substituer une alternative au plan américain. Tout simplement parce que les forces sociales et les idéologies que mobilisaient ces deux oppositions n’avaient rien en commun qui le permette.
Il est de bon ton aujourd’hui de dire que la IVe République a inauguré la construction économique européenne, par l’adoption en décembre 1951 du Plan Schuman de la Communauté du Charbon et de l’Acier CECA et en mars 1957 du traité de Rome. C’est oublier de voir que cette forme d’intégration européenne n’était pas vécue à l’époque, ni par les Européens, ni par les Américains, comme une alternative à l’atlantisme dominé par Washington, mais comme son complètement naturel, lui aussi commandé par les exigences de la guerre froide.
L’affaiblissement progressif de la vigueur de l’opposition communiste, son érosion électorale – bien qu’encore lente – conjuguée au caractère timoré propre aux gouvernements du centre, entraînait fatalement un glissement à droite que la formation des « indépendants » annonçait avec le retour de Pinay et des notables d’avant guerre dévalorisés un moment à la libération. L’ancêtre de la future UDF s’était reconstitué. De concession en concession, la tradition laïque venait elle même à être érodée par l’adoption du principe de la subvention aux écoles libres. Le compromis entre cette droite classique renaissante et le gaullisme allait donc nécessairement mettre fin à la IVe République; la crise algérienne de mai-juin 1958 ne servant que de piédestal pour fonder la Ve. Les communistes isolés, socialistes et radicaux étaient battus d’avance.
L’image un peu terne par laquelle j’ai décrit ici cette IVe République ne rend pas compte de ses meilleurs côtés : le redressement et la modernisation économique qu’elle a amorcés et que la Ve République n’a eu qu’à poursuivre. Cette image n’implique pas non plus que je considère que la Ve République ait représenté un pas en avant. Au contraire, sa constitution présidentielle constitue pour moi un recul sérieux du principe démocratique. Certes le bloc de droite qui s’était constitué autour du général de Gaulle en 1958 a été - fort heureusement - « trahi » par son chef. Ce bloc s’attendait à ce que le nouveau régime poursuive la guerre en Algérie et maintienne la formule coloniale en Afrique tropicale. Néanmoins le choix « européen » de la Ve substitué clairement au choix impérial des IIIe et IVe Républiques, - dans la forme dans laquelle il était conçu et de par son contenu social - engageait l’Europe sur des rails qui devaient finir par conduire à l’impasse néo-libérale d’aujourd’hui et restaurer l’hégémonie américaine dont le gaullisme avait espéré limiter l’empreinte. Mais la discussion de ces limites et contradictions de la droite française sort du cadre de ce chapitre de mes mémoires.
Toujours est-il que l’image terne de la IVe République était celle que nous nous en faisions déjà à l’époque, lorsque j’étais étudiant à Paris. J’entends par nous les jeunes communistes révolutionnaires comme de nombreux anciens résistants. Notre vision stratégique collait au projet de 1945-1946 d’une démocratie populaire. Sa défaite n’était pas consommée, pensait-on. Le glissement à droite pouvait être inversé par la conjonction des luttes sur trois fronts : le front social, le front anti-colonial et le front anti-atlantiste guerre froide. Pourtant sur chacun de ces fronts les luttes allaient progressivement s’affaiblir.
Les grandes grèves de novembre-décembre 1947 se soldaient par la scission dans le mouvement syndical et la création de FO. Aucun mouvement social par la suite n’allait retrouver l’ampleur de celui de 1947. D’autant que la situation matérielle des classes populaires allait quand même s’améliorer. Dès janvier 1949 les cartes de pain disparaissaient. Et les grandes réformes de 1945- 1946, les nationalisations, la sécurité sociale commençaient à donner leurs fruits.
Sur le plan anti-colonial la mobilisation contre la guerre du Viet Nam n’a jamais faibli. En rendant impossible l’idée même d’y envoyer le contingent cette mobilisation a aidé le peuple vietnamien à parvenir plus vite à sa victoire. Les Vietnamiens le savent, et le disent. Mais tout autre allait être l’attitude des classes populaires françaises, et de la direction du Parti Communiste, face à la guerre d’Algérie : atermoiements pour le moins qu’on puisse dire dont témoigne le soutien au gouvernement de Guy Mollet en 1956, (dans l’espoir, qui s’est avéré bien illusoire, de la reconstitution d’une « gauche unie » face à la dégradation de la IVe République), lequel pourtant non seulement n’envisageait rien d’autre que de s’enfermer dans une logique de guerre (en envoyant le contingent) mais allait aggraver les choses par l’aventure de Suez (octobre-décembre 1956) et le ralliement inconditionnel au projet sioniste. Ceux qui devaient résister à cette dégénérescence pro-colonialiste - des jeunes qualifiés de « gauchistes » et quelques anciens quand même (comme Jean Paul Sartre) annonçaient le renouveau de 1968, un type de mouvement social fort différent par le recrutement de ses militants et par ses thèmes idéologiques, lui même produit par les transformations profondes de la société française. Mais nous sommes ici encore sortis des limites de l’époque considérée 1947-1957.
La mobilisation contre l’hégémonisme américain et sa guerre froide allait subir elle aussi la même évolution. Cette mobilisation avait probablement atteint son paroxysme pendant la guerre de Corée (1950-1953). La manifestation grandiose du 28 mai 1952, lors de la visite de Ridgway, brisée avec une violence policière inouïe, soldée par l’arrestation de Jacques Duclos, n’a été suivie de rien d’analogue. Il faut dire que la politique soviétique devait elle même contribuer à cet affaiblissement. Les moments successifs d’accalmies (de « détente ») dans la guerre froide, conquis par l’habileté de la diplomatie soviétique (et cela est à porter à son crédit) ont été malheureusement accompagnés d’inutiles discours opportunistes qui ne pouvaient qu’affaiblir la compréhension de la nature véritable de l’impérialisme américain et de son projet. Sur un autre plan le stalinisme faisait les ravages qu’on aurait dû attendre de lui: les révoltes ouvrières de Berlin (dès 1951), de Poznan puis et surtout l’insurrection hongroise de l’été 1956 étaient condamnées par le discours langue de bois d’usage, sans que l’amorce d’une critique du stalinisme ne soit faite. Le XXe Congrès lui même et le fameux « rapport Khroutchev » n’éclairaient guère les lanternes. Les critiques encore feutrées produites par les camarades chinois dès 1957 étaient rejetées sans examen. On comprend que, dans ces conditions, le front anti US- anti guerre froide perdait son sens. S’amollissant au point de devenir un mouvement pacifiste au sens le plus faible du terme, il ne permettait plus de comprendre ni ce qu’était l’ennemi principal l’hégémonisme américain - ni ce qu’était son adversaire ambigu - le soviétisme. Et, comme on le sait, l’insurrection hongroise de 1956 a mis un terme à la mobilisation anti guerre froide. Comment les choses ont évolué par la suite, de 1957 à l’effondrement de 1989-1991, sort encore du cadre de cette introduction à mes années d’étudiant en France.
Le cours de l’histoire, une fois son déroulement accompli, paraît toujours avoir été inéluctable. Ceux qui s’étaient inscrits d’emblée dans la perspective de ce parcours paraissent avoir été réalistes - l’histoire leur a donné raison - les autres des utopistes. J’appartenais, et j’appartiens toujours à cette seconde catégorie. Je pense - encore plus fort que lorsque j’étais jeune - que l’histoire peut emprunter des cours différents, qu’il y a toujours une variété d’alternatives également possibles (mais toutes ne le sont pas; il y a de vraies utopies au sens banal du terme). Lutter pour la meilleure d’entre elles - d’un point de vue humaniste et socialiste - c’est à dire pour « l’utopie créatrice » doit être le choix de ceux qui veulent changer le monde et non pas seulement s’y adapter. L’histoire reste indéterminée, ai-je écrit; et fort heureusement comme le prouve l’erreur de presque toutes les prévisions à long terme. La responsabilité de ceux qui, par timidité, crainte ou toute autre raison moins avouable, s’inscrivent dans le sens du mouvement d’apparence dominant, demeure grave : par leur option ils donnent des chances plus fortes à ce mouvement qu’ils prétendent combattre. Tel fut, en l’occurrence, l’option des responsables à Moscou et de la direction du P.C.F. En France l’option en faveur d’une démocratie populaire n’était pas ridicule. La révolution permanente qui caractérise ce pays depuis 1789 permettait de penser l’amorce d’une transgression allant au delà de la démocratie bourgeoise, sur le chemin de ce que j’appelle aujourd’hui la longue transition. Cette option, si elle avait triomphé, n’aurait pas fait de la France une Pologne quelconque, soumise aux diktats de Moscou. Au contraire elle aurait contribué à modifier les rapport de force à l’échelle européenne et peut être par là même aidé le monde de l’Est du « socialisme réellement existant » (fort peu socialiste en fait) à sortir de son impasse par la gauche, au lieu de tomber à droite comme ce devait être le cas quarante ans plus tard. La France révolutionnaire se serait placée peut être une fois encore en tête du mouvement au lieu de se retrouver, comme elle l’est aujourd’hui, à la traîne dans une Europe néo-libérale et atlantiste sans avenir. Les « réalistes » diront que cela était impossible, parce que les faiblesses intrinsèques du capitalisme français, face à celui des pays anglo-saxons et de l’Allemagne, ne permettaient pas d’autre choix que celui de tenter de « rattraper » le retard. L’argument a sa force, puisqu’il rationalise ce qui s’est passé. Mais il reste discutable : les grandes révolutions qui façonnent à long terme l’évolution globale - en l’occurrence pour les temps modernes celles de la France, de la Russie et de la Chine - n’ont pas été produites par les avancées les plus marquées du capitalisme. A cette vision linéaire de l’histoire - fausse puisque démentie sur le long terme - j’oppose celle d’une progression à travers le développement inégal.
Le Lycée Henri IV (1947-1949)
Munis, moi du premier bac et ma sœur du second, nous nous sommes embarqués pour l’Europe en août 1947 avec ma mère et ma grand-mère. Mon père, qui comme je l’ai dit, connaissait tout le monde et aimait organiser les choses à sa manière avait négocié notre voyage avec le capitaine d’un pétrolier. Nous débarquâmes à Gênes, après une longue attente nocturne en vue de ce port. Le temps de permettre de débarquer la marchandise en fraude - cigarettes, bananes et je ne sais trop quoi - (et en masse !) sur des petits bateaux venus à l’accostage. Le temps de permettre au commandant de compter - à la vue de tous - les liasses de billets. Pas besoin de lui demander des explications sur notre « retard » pour l’entrée au port. De Gênes nous prîmes le train pour Paris, via Bardonnechia et Modane. Un voyage long à l’époque, avec changement de train à la frontière et pénibles paperasseries. Le voyage était pour moi la découverte d’un monde géographique et humain totalement nouveau. Dans mon enfance et adolescence je ne m’étais guère déplacé, en tout cas jamais sorti d’Egypte et même du petit triangle Port Saïd-Suez-Le Caire. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai pris le soin de connaître toute l’Egypte, Haute Egypte, oasis de l’Ouest, Mer Rouge et Sinaï, et d’apprécier la beauté unique de la haute Egypte d’une partie de mes ancêtres. Je n’avais donc appris à aimer que les paysages du Canal de Suez et du lac Menzaleh, beaux à leur manière, et dont la visite - souvenirs d’enfance obligent - m’émeut toujours. Les longues courses - avec le chien Jocky - derrière les oiseaux migrateurs qui peuplent les innombrables îlots de buissons des marécages du lac, le pont (toujours cassé) du Gamil ne pourront pas sortir de ma mémoire. Avec Isabelle nous avons eu la chance, bien des années plus tard, d’y voir le « rayon vert » dont la poursuite, dans un roman de Jules Verne, m’avait rendu fébrile. Mais la beauté du voyage en haute mer, les côtes de Crête longées, le détroit de Messine illuminé par les feux d’artifice, le Stromboli en éruption étaient des choses que je n’imaginais pas. Pas plus que les Alpes - découverte merveilleuse accompagnée de celle des pêches d’Italie. Regardant par la fenêtre du train je m’étonnais de traverser un pays vide d’habitants. J’étais habitué aux routes de Basse Egypte où l’on ne perd jamais de vue les villages qui se succèdent et où les champs sont toujours peuplés de centaines de paysans.
J’étais destiné aux Maths et inscrit au Lycée Henri IV en qualité d’interne. Statut que j’ai connu pour les deux années scolaires successives 1947-1948 (en Maths Elems dont je sortais plus qu’honorablement) et 1948-1949 (en Maths Sups que je franchissais sans problème, admis pour l’année suivante en Maths Spés).
La vie de Lycée ! Moins monotone et morne qu’on ne le dit souvent. Pour différentes raisons. D’abord parce que j’étais un militant actif. Inscrit au PC dont la permanence se situait rue Linné, sortis du Lycée nous descendions la rue de la Montagne Sainte Geneviève. Quartiers à l’époque d’une extrême pauvreté; la rue Mouffetard (la Mouff) bien différente de ce qu’elle est devenue. Le surveillant général du Lycée, Toulice, autorisait sans réticence toutes les sorties, diurnes et nocturnes, auxquelles invitait la vie militante, dont il appréciait l’importance. A la section du Ve vieux et jeunes, ouvriers, ménagères et intellectuels se mélangeaient, discutant sérieusement de tout sans préjugés (ouvriers et scientifiques du plus haut rang n’hésitaient pas à donner leurs avis et à les voir discutés), offrant le meilleur cadre possible pour une formation réelle de valeur. C’est dans ce cadre que j’ai eu, avec les autres jeunes, l’occasion de connaître René Maublanc, qui nous donnait le goût de la philosophie sérieuse, Marcel Prenant et bien d’autres scientifiques de premier plan. Des savants de la taille de Langevin ou Joliot Curie n’hésitaient pas à venir écouter des travailleurs, des jeunes, donner leur point de vue. Nous nous mobilisions évidemment le dimanche pour la vente de l’Huma au marché Mouffetard, pour toutes les manifestations, notamment au cours des grandes grèves de novembre-décembre 1947. Les cours furent alors suspendus au Lycée, ce qui nous donnait la possibilité, à nous internes retenus encore quelques semaines avant d’être renvoyés dans nos familles, de militer « à plein temps ». La vie matérielle était encore difficile. Cartes de pain (supprimées en janvier 1949 seulement), menus détestables, dortoirs mal chauffés. Mais cela n’importait guère.
Les élèves du Lycée, externes et internes étaient dans leur grande majorité de droite. A l’époque l’enseignement secondaire était encore élitiste et la grande démocratisation de son recrutement n’était qu’à peine amorcée. Enfants de bons bourgeois pour la presque totalité, peu politisés, ils ne nous proposaient rien qui puisse faire d’eux des amis intimes. Je ne me souviens donc que des exceptions, ceux qui étaient politisées à gauche : Jacques Cormon, fils d’un colon français d’Oubangui-Chari, Paul (devenu Saul) Friedlander, réfugié juif tchèque, qu’on a tenté de convaincre de ne pas émigrer en Israël, devenu là bas un idéologue du sionisme, Lazare Rosensztroch, ami fidèle des décennies suivantes (qu’Isabelle devait retrouver à la Fédération des Locataires), Guy Béard, mathématicien libanais et grand chanteur par la suite, l’iranien Vazguen Ovanissian, militant du Toudeh, assassiné en prison par la police du Shah, le syrien Constantin Kodsy. Notre groupe - minoritaire - de lycéens communistes n’avait aucune intention de se soumettre à la tradition du bizutage. Nous avons donc averti solennellement l’organisateur de Maths Spé du bizutage des Maths Sup qu’à la moindre tentative de ses sbires nous irions en groupe lui « casser la gueule » au vrai sens du terme et l’envoyer pour sûr à l’hôpital. Peu courageux ce grand chef se garda de toute action à notre encontre et ses sbires se rabattirent sur la majorité bête et réactionnaire qui acceptait cette odieuse tradition.
Je n’ai pas le talent d’un littérateur et je ne m’aventurerai pas dans une tentative (qui serait certainement malheureuse) de décrire le Paris de l’époque. Paris est une belle ville, elle l’a toujours été et le reste; une ville où je me suis toujours senti chez moi, tout à fait à l’aise, comme d’ailleurs au Caire ou à Dakar. Le Paris de l’après guerre était encore marqué par la pauvreté héritée du XIXe siècle (les taudis). Les immeubles et les monuments qui n’avaient pas encore été ravalés comme ils le sont depuis que Malraux l’a imposé, étaient uniformément gris-noir sale. Il n’y avait encore que si peu de voitures qu’on traversait nimporte quelle avenue sans problème, hors des clous ! Mais la ville restait prenante, malgré tout cela. J’ai vite appris à en connaître tous les quartiers, coins et recoins. L’après guerre avait son atmosphère particulière; et on a beaucoup écrit sur ce sujet, celui des « zazous » et des autres. Je ne le remarquais pas tellement. Chacun, à Paris, a son monde.
Comment s’amusait-on ? Le Lycée n’était pas une prison, mais une sorte d’hôtel fort médiocre doté d’un restaurant encore plus lamentable. Mais on en sortait quand on voulait, pourvu qu’on suive les cours. Les pions, qui pouvaient bien être ailleurs des garde chiourmes chargés de faire respecter à la lettre un statut militaire des Lycées, qui a probablement été défini dans une quelconque ordonnance napoléonienne, n’avaient à HIV rien à voir avec cette catégorie. C’étaient des étudiants, en général âgés de cinq ans de plus que nous peut-être, guère plus, qui trouvaient là à la fois les quelques sous qui leur permettaient de poursuivre leurs études et le calme des salles d’études ou du dortoir. Ils ne nous gênaient pas. Quand nous avions jugé avoir terminé notre travail (et j’étais relativement rapide) nous quittions la salle d’études, jamais obligés d’y rester bailler, bavarder ou chahuter. On sortait donc du Lycée; on disait « faire le mur » mais en réalité nous sortions tout bonnement par la porte. Le soir, le pion de service, pour dégager sa responsabilité et celle du Lycée, dressait la liste des absents qu’il remettait simplement au concierge. Celui-ci nous demandait de ne pas le réveiller la nuit, laissait la porte ouverte, et nous nous contentions de mettre sur une table posée à cet effet un bout de papier avec « Samir Amin, rentré, x heures » (on pouvait avancer l’heure de retour comme bon nous semblait). Le matin le concierge cochait les « rentrés » et c’était terminé, affaire close, sans suite ! Cependant peu d’élèves utilisaient le procédé. La grande majorité, éduqués dans le respect de la discipline conventionnelle, ne le pensaient pas possible et peut être même avaient-ils peur de la ville, de faire usage de la liberté ! La minorité à laquelle j’appartenais - pour la plupart des militants et souvent des étudiants pas mauvais - n’avaient sans doute pas « tous les droits », mais certainement celui d’agir librement. Toulice, le surveillant général, y tenait, et ne cachait ce qu’il pensait de l’usage sain de la discipline, qui ne consiste pas à « emmerder » les jeunes, car la liberté est la meilleure école. Du moment donc que les profs étaient contents de nous, il n’y avait rien à nous reprocher. Il n’y eu d’ailleurs, à ma connaissance, aucun accident; il est vrai qu’à l’époque la drogue était inconnue, chez les jeunes tout au moins.
Je me souviens bien des « descentes » qu ’un petit groupe de trois, constitué par Jacques Cormon (auquel se joignait souvent sa sœur), Guy Béart et moi faisions dans quelques boites du quartier. La Rose Rouge où on allait écouter du jazz ou Juliette Gréco. Le hasard (encore une fois que le monde est petit) a fait qu’Isabelle - que je n’avais pas encore rencontrée - la connaissait bien : elles avaient été ensemble au Lycée de Bergerac pendant l’occupation. Isabelle se souvient de sa mère et de sa sœur, retour de Dachau, venus retrouver Juliette à Bergerac, et Juliette pas là, partie à Paris. Guy Béart était déjà un bon chanteur et nous entraînait dans des cafés du Ve où il grattait sa guitare avec talent. Il a continué les maths, est devenu ingénieur puis a abandonné pour la chanson qui l’a rendu célèbre. Le rencontrant bien des années plus tard - 20, 30 ? - nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. On ne s’était pas oublié. En face de la porte du Lycée s’était installé un clochard matheux d’origine. Moyennant une bouteille de rouge du plus ordinaire il nous résolvait n’importe quel problème en quelques minutes, qu’on n’avait plus qu’à remettre au propre. Du temps de gagné pour d’autres activités! Toulice nous répétait : « n’en abusez pas, ce n’est bon ni pour votre formation, ni pour sa santé » !
Je n’étais malgré tout encore qu’un adolescent, bien que passablement mûr sur les plans intellectuel et politique. Je retrouvais donc avec plaisir à toutes les vacances, petites et grandes, la famille de Reims. Chez tant Mélotte, avec ma sœur, on mangeait bien (mieux qu’au Lycée, pas difficile !), on se reposait et lisait. Petites vacances (Noël ou Pâques) passées avec ma sœur à Londres (qui à l’époque était encore une ville triste) et en Autriche, où je découvrais les plaisirs du ski. Pendant les grandes vacances ma mère et ma grand mère venaient passer deux ou trois mois avec nous. De belles vacances dans les régions préférées de ma mère, la Bretagne, les Vosges et l’Alsace, le Massif Central et surtout les Alpes. Alors qu’elle était étudiante en médecine ma mère avait attrapé une pleurésie - à l’époque chose très grave - et avait dû passer une très longue convalescence à Megève. Elle aimait beaucoup ce lieu, à partir duquel, installés en juillet-août, on rayonnait (en car) à travers tous les grands cols de France, Suisse et Italie. A Paris peu de sorties autres que militantes. Le dimanche parfois, ciné et restaurant. Les petits grecs (La Grèce, l’Acropole etc) du quartier latin, et le vietnamien Luu Dinh (derrière la Contrescarpe) auquel je suis resté fidèle - aujourd’hui probablement l’un des plus anciens clients amis de la maison.
Je commençais à hésiter en ce qui concerne mon option « professionnelle ». Les Maths et la Physique me plaisaient certes, et je n’avais pas de difficulté à suivre les cours. Mais, convaincu que j’avais un tempérament social et politique, je me disais que les professions que ces études pouvaient m’ouvrir seraient absorbantes (j’aime faire bien les choses) au point de ne me laisser que peu de temps pour le reste. Pourquoi pas alors faire Sciences Po et de l’économie ? Sans rien dire à personne je m’inscrivais donc pour la rentrée d’octobre 1949 à la Faculté de Droit (à l’époque l’économie s’étudiait après la licence en droit) et à l’année préparatoire de Sciences Po où je pouvais être admis sans concours compte tenus de mes mentions au bac. Réactions vives de mes professeurs, lettres à mes parents, lorsque je décidais de quitter Henri IV, pour leur expliquer que j’avais la graine d’un physicien et que j’allais me perdre dans ces niaiseries de sciences dites sociales de rien du tout. Mais je tins tête et mes parents l’acceptèrent. Je ne le regrette pas.
Voyages à l’Est (1948-1949)
La FMJD (Fédération Mondiale de la Jeunesse Démocratique) avait organisé pour l’été 1948 un camp de la jeunesse en Yougoslavie, affecté à la construction de l’autoroute Zagreb-Belgrade. La rupture amorcée entre Moscou et Tito fit annuler le projet et les candidats au voyage (dont j’étais avec Lazare Rosensztroch) furent transférés à la Tchécoslovaquie. Je fis donc le voyage, via les zones d’occupation française et américaine d’Allemagne, jusqu’à la frontière tchèque (Cheb) où nous étions pris en charge et transportés en train et camion jusqu’à Visovice, dans la province de Zlin, en Moravie. Nous travaillions à la construction d’une voie ferrée. Le paysage était beau, le camp fort sympathique, les amis que je m’y fis - tchèques et français - le sont restés.
Evidemment on y discutait beaucoup politique, notamment sur le sujet du titisme. A ce propos, je dois dire que, bien que d’une manière générale nous adoptions automatiquement les positions du Kominform, la « trahison titiste » ne paraissait pas aussi évidente qu’on voulait le faire croire. Pour la plupart d’entre nous il s’agissait plutôt « d’erreurs » dans la définition de la ligne politique. Les accusations fantaisistes - alors encore seulement suggérées - qui faisaient remonter la trahison aux temps de la résistance yougoslave aux Nazis choquaient. Pour moi, qui avais le souvenir vif de cette page magnifique de l’histoire du peuple yougoslave dont on suivait la glorieuse résistance par les informations détaillées dont nous étions abreuvées en Egypte, c’était difficile à digérer. Nous n’avions pas connu le temps des procès staliniens de Moscou de 1937; cela facilitait notre adhésion sans réticence à la version du stalinisme que l’histoire du PC (b) popularisait. Le trotskysme de toute façon nous paraissait - surtout à ceux qui venaient du tiers monde - une voie sans issue. Attendre la révolution dans les pays capitalistes avancés n’avait pas de sens pour nous. La vague des nouveaux procès dans les démocraties populaires s’amorçait à peine. Il n’empêche que nous allions être convaincus assez facilement. La terrible paralogique qui établissait un signe d’égalité entre « erreur » et « trahison » commençait à pénétrer les esprits. Le marxisme léninisme dogmatique enseignait qu’il n’y a qu’une seule ligne juste et que le Parti (ou sa direction plus exactement) doit la découvrir. L’idée de pluralisme nous devenait progressivement étrangère, voire étrange. Sans doute n’avions nous pas tord de refuser de placer sur le même plan toutes les idéologies fondamentales et de ce fait acceptions la critique - classique - du marxisme (et pas seulement du marxisme léninisme) à l’égard de l’idéologie bourgeoise et de son concept tronqué de démocratie. Mais on étendait le refus du pluralisme au débat interne dans le « camp du socialisme ». C’était évidemment catastrophique sur tous les plans : le socialisme n’était plus le produit - difficile à connaître à l’avance - des luttes populaires se développant dans toute leur complexité, le produit de la convergence progressive de rivières dont les sources pouvaient être diverses. Il devenait un modèle connu d’avance jusque dans le moindre de ses détails. Et ce modèle était évidemment celui de l’URSS.
Le refus du pluralisme traduisait une réduction mécaniste et déterministe du marxisme; que je refuse depuis pas mal de temps (et que je formule par le concept de sous détermination et refus de la surdétermination à la Althusser) mais que j’acceptais évidemment comme tout notre monde à l’époque. Mais il y a plus grave encore. Ce refus du pluralisme masquait l’opportunisme de la classe dirigeante soviétique et lui permettait de donner une apparence de légitimité « théorique » à toutes ses manoeuvres. Il a fallu attendre encore quelques années pour comprendre la nature véritable du système soviétique (que je qualifie de « capitalisme sans capitalistes »).
Cela étant je dois dire que la période stalinienne véritable ne fut que de courte durée, pour nous. Disons de 1948 à 1956. Non pas que le XXe Congrès eut éclairé les lanternes. J’ai dit qu’il ne les avait pas. Mais en partie grâce à la critique maoïste qui commençait à se dessiner, avec le Grand Bond en Avant de 1957. En partie aussi par les angles de vision spécifiques que beaucoup d’entre nous - les communistes d’Asie et d’Afrique - ètions amenés à avoir. Je me suis exprimé sur ces questions dans mon Itinéraire intellectuel. Il n’est pas utile que j’y revienne ici. La phase stalinienne s’est quand même exprimée par tous mes comportements politiques - y compris à l’égard du titisme (je reviendrai plus loin sur l’affaire Risto Selsevic) pendant mes années d’étudiant à Paris.
C’est à Visovice que j’ai rencontré Jacques Vergès dans des circonstances amusantes. On nous servait les repas dans des gamelles qu’il fallait laver avant chaque service. Lui et moi avions découvert, indépendamment l’un de l’autre, la méthode la moins pénible de le faire. On accrochait la gamelle à un arbre par une ficelle et on la jetait dans le torrent. On s’est retrouvé, venus chercher nos gamelles lavées naturellement sans effort et on a ainsi fait connaissance. Nous avons immédiatement sympathisé. Jacques, comme son frère jumeau Paul, s’était engagé dans la France Libre, avait participé à la libération et, à ce titre, bénéficiait d’une auréole qu’il méritait. Intelligent, courageux et batailleur, il avait toutes les qualités pour s’imposer. Nous sommes donc devenus - moi même et Isabelle - de grands amis, intimes, et le sont restés tant qu’il est lui même demeuré ce qu’il était alors, notamment pendant la guerre d’Algérie en assurant la défense du F.L.N. Son évolution ultérieure nous a séparé, lui ayant opté pour le cynisme et la défense des causes inacceptables que l’on sait. Le père Vergès, Raymond, député communiste de la Réunion, habitait un logement modeste rue du Cherche Midi, qu’il partageait avec Paul et Laurence (l’épouse de Paul), permanente au P.C. Nous fréquentions toute la famille et leurs amis, devenus des amis communs, notamment les Renaut - parents ouvriers et fille Martha institutrice mariée à un physicien luxembourgeois, Kieffer - toujours à Orsay. Souvenirs chaleureux des soirées et des dimanches midi, des longues discussions politiques de toutes natures. Nous étions donc rapidement devenus des amis intimes du brillant Jacques, de son amie Colette-Karin. Ballade à Dottiquies en Belgique chez les parents de Colette, fréquentation assidue rue des Artistes (Paris 15e) où nous avons vu naître Jacquou, visites répétées au Requin Chagrin, le restaurant que Karin gérait place de la contrescarpe etc. Lorsque, retour de leur séjour à l’UIE à Prague, le couple se sépare, il arrivait à Jacquou ce qui se produit souvent : dérive d’adolescent. Les parents ayant perdu toute influence sur leur fils, c’est moi même qui allais le retrouver sous un pont de Paris où il grattait une guitare en 1965 et l’emmenait à Dakar où Isabelle parvint à la remettre sur les rails de l’école.
Les trois ou quatre semaines de camp de la jeunesse de Visovice passés, je n’avais pas l’intention de rentrer immédiatement à Paris. Avec Lazare nous décidions de passer quelque temps à Prague une ville dont la beauté est revenue à mon souvenir lorsque je la revisitais il y a peu de temps. Avec la complicité d’amies tchèques rencontrées à Visovice on se « cachait » dans des cités universitaires. Preuve que le système était moins efficace qu’on ne l’a souvent dit ou cru. A Prague je poursuivais ma discussion sur le titisme avec Stania Doubkova, l’amie qui m’avait caché dans la maison communautaire universitaire sise rue Opletalova (dont j’ai revu les vestiges en visitant Prague dans les années 1990). Stania était franchement titiste et ses arguments ne manquaient pas de force. Le parti communiste yougoslave avait gagné l’appui du peuple par sa direction héroïque de la résistance aux fascistes, il avait de ce fait ses points de vue propres qu’il trouvait naturel d’exprimer, et que le Kominform qualifiait improprement de « nationalisme ». Les autres partis (de l’Europe de l’Est) - chétifs à l’origine - avaient été artificiellement gonflés par l’adhésion massive d’opportunistes qui n’avaient guère lutté contre le fascisme. On comprend disait-elle qu’ils se croient obligés d’acquiescer sans mot dire à tout ce que Moscou propose. Je tentais de la convaincre que la « stratégie » que Tito proposait était erronée. Mon seul argument - bien fragile - était que des partis respectables et indépendants - pas ceux de l’Europe orientale, mais les PC français et italien - partageaient le point de vue du Kominform. Dialogue de sourds, mais il ne me serait jamais venu à l’idée de « dénoncer » Stania. Preuve que le stalinisme se heurtait à des limites que beaucoup n’ont jamais franchies. Je n’ai plus revu Stania depuis et ne sais pas ce qu’elle a pu devenir. Mais découverts - tardivement - il nous a fallu trouver une autre solution pour poursuivre nos vacances à l’œil. Lazare, fatigué, rentrait à Paris. Moi - et Jacques Vergés - décidions d’aller « travailler » dans les Sudètes où la main d’œuvre manquait depuis l’expulsion des Allemands. Une expulsion bien méritée. Dans les Sudètes nous avons une fois de plus mesuré toute l’horreur du nazisme - auquel tous ces bons allemands avaient adhéré sans hésitation. Aujourd’hui on les présente comme des victimes ! et leur retour dans ce qui est en voie de redevenir le Protectorat de Bohême-Moravie n’est peut être pas impossible ! Mon travail d’une productivité certainement fort médiocre - consistait à retourner du foin ou trier les pommes de terre ! Mais les quelques sous ramassés à cette occasion m’ont permis d’envisager une quatrième étape de mon périple. Je prenais le train jusqu’aux Carpathes et décidais de les traverser à pied jusqu’à Zakopane, en Pologne. Ce qui fut fait. A Zakopane je tombais sur une station qui avait été célèbre avant la guerre, et servait de refuge à un mélange étonnant « d’aristocrates » de l’ancien régime venus y dépenser ce qu’il leur restait de fortune avant que celle-ci ne fut saisie et de cadres révolutionnaires (pas encore véritablement bureaucratisés) en courtes vacances. Enorme consommation de vodka des uns et des autres - qui ne s’entendaient pas si mal. De Zakopane je partis pour Cracovie, reçu par une amie polonaise rencontrée à Visovice - Akwilina Gawlik (je me souviens de son nom) - jeune communiste sortie d’Auschwitz et par la suite bonne militante critique. A Cracovie je fus contacté par les organisateurs de la Conférence de la Paix qui allait se tenir à Wroclaw et à laquelle j’allais participer - sans grand titre ! Souvenir très flou des grands discours, des visages de Picasso, Joliot Curie et des ténors soviétiques.
Rentré à Paris fin septembre-début octobre, je retrouvais ma mère inquiète qui savait où j’étais allé mais n’avait plus de nouvelles concernant mon retour. Nous avions un cousin, Mansour Fahmy, attaché à l’ambassade égyptienne de Paris. « Riche » - bien que d’origine modeste - par les avantages dont le corps diplomatique bénéficiait, et fort gentil, il avait invité ma mère, grand mère et sœur à une belle sortie de Paris en auto (chose bien difficile à l’époque). Voyant l’inquiétude sur le visage de ma mère et demandant où j’étais, ma grand mère, toujours vive et sachant qu’il ne fallait rien dire, s’empressa de répondre à la place de ma mère : « en vacances dans les Vosges, camping, pas de nouvelles à attendre de lui ». On a bien ri par la suite, Mansour a su où j’avais été et, brave ami, n’a jamais rien répété.
L’été suivant, 1949, je décidais de participer au Festival de la Jeunesse à Budapest, avec une délégation des étudiants coloniaux que Jacques Vergès avait constituée. Nous étions donc un groupe où j’étais le seul égyptien; il y avait un bon nombre de Syriens, d’Irakiens et d’Iraniens, communistes organisés, et bien sûr une cohorte de Vietnamiens, quelques maghrébins, malgaches et autres africains. Les uns sont passés par l’Autriche et ont éprouvé d’énormes difficultés, les Américains multipliant contrôles et provocations. J’avais choisi de m’embarquer sur le navire polonais Batory à Southampton et de voyager de Gdynia à Budapest par le train du Festival. Par contre je fis le retour via Vienne où l’on passait facilement, grâce à la complicité des soviétiques, de leur zone d’occupation à celle des occidentaux et à partir de là on prenait le train sans problèmes. A Budapest on s’est sûrement bien amusé, et on a vu de beaux spectacles en tous genres. Mais guère plus. Car l’atmosphère politique s’était considérablement durcie en un an. Plus de discussions libres comme on en avait eues à Visovice. Des discours et des applaudissements. Je ne trouvais plus grand intérêt à visiter les pays de l’Est, même si je restais sur des positions staliniennes parfaites.
L’été 1951 Isabelle qui allait participer au Festival de Berlin, ramenait des impressions analogues. Sur le Batory les conduisant à Gdynia elle avait partagé avec une camarade française ses doutes sur l’intelligence des slogans, auxquels répondaient certains par ce qu’Isabelle avait qualifié de « réflexe de Pavlov ». Le stalinisme n’avait pas la peau aussi dure qu’on le croit.
Je ne suis plus retourné dans ces pays jusqu’à ce que l’occasion me soit donnée en 1961 (j’étais alors au Mali) de visiter toute la Yougoslavie, en compagnie d’Isabelle. Beau pays sympathique que j’ai revisité souvent au cours de la décennie 1980, participant à la grande rencontre des communistes et socialistes de tous genres organisée à Cavtat dans un merveilleux hôtel - le Croatia. J’ai senti alors la détérioration progressive qui allait conduire le pays à sa ruine dramatique. Je n’ai visité l’URSS que deux fois, en 1965 (Moscou et Léningrad) puis en 1990 (Asie centrale). Mais tout cela, sur lequel je reviendrai, sort du cadre de mes années d’étudiant à Paris.
1945-1957 : la mise en place du nouveau système mondial
Vue avec le recul du temps, la première décennie de l’après-guerre est celle de la mise en place du système qui se déploiera au cours des années 1960 pour entrer en crise au cours des années 1970 et 1980. J’ai proposé dans mon Itinéraire intellectuel (pages 23 à 34) une lecture de ce moment de l’histoire telle que nous l’avions vécue à l’époque, et telle qu’aujourd’hui elle me paraît avoir été, avec le recul du temps. Le cadre de référence est important parce qu’il commandait mes options personnelles; et j’y renvoie donc le lecteur, en ne retenant ici que les axes principaux de cette lecture, sans négliger toutefois un rappel plus précis des transformations qui ont opéré dans les régions directement concernées par les mouvements auxquels j’étais lié plus directement.
Le succès de la stratégie américaine en Europe et au Japon a été rapide et total, grâce au ralliement sans condition de toute la bourgeoisie de ces pays et de tous les partis socio-démocrates. Cette stratégie d’hégémonie mettait l’accent, dès le départ, sur la constitution d’un bloc militaire antisoviétique. Les étapes de la mise en place de l’hégémonie américaine ont été le Plan Marshall (1947), l’OTAN (1949), le traité de San Francisco (1951). Face à ce déploiement l’URSS demeurait jusqu’au milieu des années 1950 dans une position isolée et défensive, contrainte de rentrer dans la course aux armements pour mettre fin au monopole des Etats Unis dans ce domaine. A Yalta l’URSS avait obtenu le droit de se constituer un glacis protecteur en Europe orientale, mais rien de plus. La mise en place de régimes alignés dans cette région se heurtait néanmoins à des difficultés qui n’ont jamais été véritablement surmontées. C’est seulement après la mort de Staline (1953) et surtout le XXe Congrès (1956) que l’URSS amorce une stratégie nouvelle visant à rompre l’isolement dans laquelle elle avait vécu jusque-là par une alliance avec le tiers monde, dont la Conférence de Bandung (1955) annonçait l’émergence. Le système soviétique, parvenu à amorcer son rattrapage sur le plan militaire (le premier Spoutnik lancé en 1957 signalait l’évènement), restait néanmoins fragile comme le démontrait l’insurrection de Budapest en 1956.
Le véritable obstacle au déploiement de la stratégie hégémoniste américaine provenait du mouvement de libération nationale d’Asie et d’Afrique, résolu à partir de 1945 à reconquérir l’indépendance des nations non européennes soumises au joug colonial. L’impérialisme n’est ici jamais parvenu - jusqu’à ce jour - à trouver les termes d’un compromis social et politique permettant de stabiliser réellement à son profit l’exercice du pouvoir dans les pays de la périphérie capitaliste. J’interprète cet échec comme la preuve que ce compromis est en fait objectivement impossible, que la polarisation générée par l’expansion capitaliste crée ici, à la périphérie, une situation objective par nature potentiellement révolutionnaire, toujours explosive et instable.
Dans l’espace des quinze années qui suivent la fin de la guerre mondiale la structure du système politique mondial se trouvera transformée d’une manière radicale. Pour la première fois dans l’histoire le système des Etats souverains sera étendu à la planète toute entière. Cette transformation a été imposée par les luttes de libération nationale qui ont mobilisé tous les peuples d’Asie et d’Afrique. Jamais la moindre concession allant dans le sens du changement n’a été faite par l’impérialisme sans lutte pour l’arracher. La formation du système international qui caractérise notre époque n’est pas le résultat d’une exigence interne du capitalisme qui l’aurait souhaité, voire même planifié, mais au contraire le résultat de luttes s’inscrivant dans une logique en conflit avec celle de l’expansion capitaliste mondiale, celle-ci s’adaptant - avec succès certes, du moins dans le court terme - à cette transformation. Cela étant, la puissance hégémonique du système de l’après guerre - les Etats Unis - étant capable de s’adapter plus facilement que les vieilles puissances coloniales sur le déclin, a pu paraître parfois favoriser l’évolution. Je ferai remarquer que si cette apparence correspond à la réalité jusqu’à un certain point en ce qui concerne les concessions faites aux mouvements de libération nationale les plus faibles, acceptant de ce fait le compromis néo-colonial, au contraire les Etats Unis ont pris la direction de la coalition impérialiste pour combattre les mouvements radicaux, qu’ils aient été dirigés par des partis communistes (Chine, Viet Nam, Cuba etc) ou par des nationalistes intransigeants et soutenus par un mouvement populaire radicalisé (nassérisme, socialismes arabes et africains).
Dans cette perspective le moment du grand flux de la libération nationale (1945-1975) qui précède son reflux s’est soldé par des acquis considérables incontestables pour l’ensemble de l’Asie et de l’Afrique et, par un effet de solidarisation des évolutions, pour l’Amérique latine.
Les avancées les plus marquantes ont été produites en Chine, où le combat pour la libération nationale se confondait avec celui pour le socialisme. Lisant dès sa parution en 1952 la Démocratie Nouvelle de Mao Zedong, j’adoptais ce point de vue fondamental que l’époque n’était plus celle de révolutions bourgeoises, désormais impossibles du fait de l’inscription de la bourgeoisie locale dans le projet expansionniste impérialiste, mais celle de la révolution socialiste. Celle-ci, à la périphérie du système capitaliste, se développait dans une stratégie ininterrompue par étapes, la révolution anti-impérialiste démocratique de libération, dirigée par le prolétariat et son parti (communiste), en alliance étroite avec la paysannerie, neutralisant la bourgeoisie nationale et isolant l’adversaire constitué par le bloc féodal-compradore, créant ainsi les conditions d’un passage rapide au stade de la construction socialiste. Reproduite au Viet Nam et en Corée cette stratégie s’est heurtée aux agressions militaires des impérialistes. La première guerre du Viet Nam (1945-1954), comme la seconde (jusqu’en 1975) et la guerre de Corée (1950-1953) constituaient la preuve de la volonté collective des impérialistes de s’opposer à ce mouvement. Le critère de succès du mouvement de libération nationale se mesurait donc à l’aune de ces avancées maximales. Il était évident, pour nous que toute libération qui n’irait pas jusque- là n’aurait pas achevé son parcours. On pensait qu’objectivement les conditions existaient pour y parvenir partout en Asie et en Afrique, à commencer par l’Egypte.
Comme tous les jeunes Egyptiens de l’époque j’avais été enthousiasmé par l’ampleur de la radicalisation du mouvement populaire, anti-impérialiste et social, qui culminait le 21 février 1946, et par le succès du mouvement communiste qui, malgré sa jeunesse avait gagné le respect de tous ceux chez qui en Egypte vibrait une corde patriotique et sociale. Il était la seule force qui osait s’opposer à la monarchie, exécrée par les couches politisées des classes populaires et la petite bourgeoisie radicalisée. Il paraissait donc apte à diriger un front uni à la manière chinoise ou vietnamienne. La répression continue - l’Egypte n’avait connu aucun moment démocratique véritable dans toute son histoire moderne, tant la crainte du communisme était forte dans les classes exploiteuses et chez les maîtres impérialistes - n’empêchait pas « le drapeau rouge » de flotter sur la vallée du Nil, comme on disait à l’époque, et c’était vrai : une démocratie bourgeoisie authentique aurait à l’époque permis aux communistes de gagner sans aucun doute les larges masses et peut être même des élections. Ni la bourgeoisie, ni les puissances occidentales ne pouvaient accepter ce risque.
La création d’Israël et la première guerre de Palestine (1948) ont donné un répit aux forces réactionnaires locales. Mais la défaite de 1948 portait en elle l’effondrement certain de la monarchie, pilier politique central de la domination impérialiste et réactionnaire. Dès 1950 la victoire électorale du Wafd, contraint de dénoncer le traité inégal de 1936, l’amorce d’une guérilla dans la zone du Canal occupée, signifiaient bien que l’espoir d’une révolution anti- féodale anti-compradore était possible. L’incendie du Caire (février 1952), le renvoi du gouvernement wafdiste et l’ingouvernabilité du pays qui a suivi ont finalement conduit au coup d’Etat des Officiers libres (juillet 1952) qui simultanément donnait l’espoir d’une avancée sociale possible et coupait l’herbe sous les pieds des forces progressistes porteuses de l’avenir du pays. Toujours est-il que, après avoir nourri l’espoir d’un soutien occidental et fait toutes les concessions qu’il fallait dans ce sens, le nassérisme était amené à comprendre qu’il n’y avait rien à attendre des Etats Unis dont l’objectif, depuis la déclaration tripartite de 1950 (Etats Unis, Grande Bretagne et France), était de contrôler directement la région tout entière par des régimes à leur solde, en s’appuyant sur leurs deux prolongements militaires - Israël et la Turquie - et en imposant aux Arabes l’adhésion à des pactes militaires prenant le relais des protectorats britanniques et français déconfits. En refusant le pacte de Bagdad proposé par Washinton (1954) Nasser devenait la cible d’une offensive visant à le renverser. C’est exactement à ce moment que se cristallise le front de Bandoung (1955) et que, par ce biais, l’URSS brise son isolement en offrant son soutien aux mouvements de libération nationale du tiers monde en conflit avec les impérialistes. La livraison d’armes tchèques à l’Egypte entraînait la décision d’abattre Nasser (octobre 1956), ce que la France, en réponse au soutien apporté au FLN algérien, et l’Angleterre, en réponse à la nationalisation du canal de Suez (juillet 1956), se proposaient. L’échec de cette dernière aventure coloniale dans laquelle s’illustraient côte à côte les conservateurs de Londres et les socialistes de Paris ayant oublié qu’ils ne pouvaient agir que conformément aux plans américains et sous leurs instructions ouvre alors un tout nouveau chapitre du déploiement de la libération nationale en Egypte, opérant dans des conditions très différentes de celles de la décennie précédente. La bourgeoisie, en Egypte comme ailleurs, semblaient reprendre le contrôle et la direction de la libération nationale, contrairement aux thèses fondamentales dominantes depuis 1945.
Le Mashrek arabe dans son ensemble s’apprêtait à remettre en question les équilibres fragiles construits dans l’entre-deux-guerres. La formation du parti baathiste, qui allait présider aux destinées de la région à partir de la fin des années 1950, ne nous échappait pas, pas plus que la compétition idéologique entre le mouvement communiste et le baathisme, dont nous doutions de la sincérité des prises de position anti-impérialistes et dont le style parfois fascisant nous inquiétait. Depuis les émeutes de Sétif en 1945 et de Tunisie en 1952 nous savions que les jours du pouvoir colonial au Maghreb étaient comptés. Mais qui dirigerait la libération ? La monarchie marocaine et la bourgeoisie tunisienne à qui la France remettait les pouvoirs en 1956 (une conséquence directe de la guerre d’Algérie, commencée le 1er novembre 1954) seraient-elles capables d’imposer leur ordre néo-colonial ? Le puissant mouvement populaire et plébéien que représentait le FLN algérien surmonterait-il l’anticommunisme de ses dirigeants, un anticommunisme malheureusement facilement alimenté par les attitudes suivistes des communistes maghrébins accrochés au PCF dont l’attitude était pour le moins ambiguë dans cette région ?
En Iran la puissance du parti Toudeh nous gonflait d’optimisme, en dépit du retrait soviétique, abandonnant en 1945 les républiques autonomes d’Azerbaïdjan et du Kurdistan. Le chauvinisme que le Shah pouvait capitaliser à son profit à cette occasion allait être de courte durée. De 1951 à 1953, Mossadegh, en nationalisant le pétrole, amorçait avec beaucoup d’avance sur les autres les grandes batailles de l’avenir. L’échec devait garantir la dictature sanglante du Shah pendant un quart de siècle. En 1954 d’ailleurs, l’Iran entrait avec la Turquie aux côtés des Etats Unis dans la bataille pour tenter d’imposer à toute la région sa soumission à la pactomanie américaine.
Les luttes de libération de l’Asie et de l’Afrique occupaient effectivement le devant de la scène mondiale depuis 1945. Nous étions convaincus de ce fait. De surcroît nous estimions que, parce l’URSS et la Chine, isolées, sur la défensive, ne pouvaient nous apporter que leur soutien moral, il fallait compter sur nos propres forces. Mesurant le succès de la libération nationale à l’aune des victoires de la Chine et du Viet Nam, nous pensions que les guerres et guérillas de libération engagées depuis 1945 dans tout le Sud-Est asiatique avaient le même potentiel. Lorsque, progressivement donc, les pouvoirs réactionnaires ou nationalistes modérés locaux l’ont emporté, au début des années 1950, nous estimions que cette défaite ne pouvait être que provisoire. Bien entendu nous n’imaginions pas que dans l’époque nouvelle qui s’ouvrait - celle de Bandoung – la configuration du conflit entre l’impérialisme et les nations du tiers monde se présenterait d’une manière différente de celle qui avait dominé jusque là. C’est pourquoi aussi, nous avions considéré que la partition de l’Inde en 1947-1948 et la constitution du gouvernement du Congrès en Inde constituaient des victoires majeures de l’impérialisme qui ici s’était révélé capable de mettre un terme brutal au déploiement d’une guerre de libération à la chinoise. Le rapprochement diplomatique de l’Inde de Nehru et de la Chine et la signature du traité de 1954 sur le Tibet nous paraissaient être de bonnes choses, mais ne modifiaient en rien notre jugement concernant le parti du Congrès. L’année suivante, à partir de Bandung, les choses ont commencé à paraître se présenter différemment.
Jusque vers la fin des années 1950, je partageais la vision « marxiste-léniniste » du soviétisme dominant, concernant les questions fondamentales relatives à la nature du socialisme et à sa construction effective en URSS. Je ne me rendais pas encore compte que la théorie de la polarisation capitaliste dont j’amorçais la formulation obligeait à repenser la nature du défi véritable posé par l’expansion du capitalisme réellement existant dans des termes différents de ceux définis par le contraste révolution-bourgeoisie ou révolution-socialiste à la périphérie du système, qui étaient les termes du marxisme-léninisme et même du marxisme classique.
Cela étant, certains d’entre nous n’étaient pas dupes de l’image d’Epinal fournie par la propagande soviétique concernant la perfection de son système. On avait parfois voyagé dans les pays « socialistes », constaté l’absence de démocratie, lu suffisamment pour ne pas ignorer la violence de la répression. Deux autres réalités, pas toujours prises suffisamment en considération, nous paraissaient plus importantes que les « imperfections » du soviétisme.
La première est que l’hostilité haineuse des pouvoirs occidentaux à l’égard de l’Union soviétique (qu’on pense à ce que fut le Mac Carthysme, ou même, trente ans plus tard, la vision de « L’Empire du Mal » par Reagan ou Bush) nous faisait penser que le système de ce pays représentait un danger réel pour le capitalisme. Non pas qu’il fût agressif. Au contraire nous voyions bien qu’il était sur la défensive et, à juste titre, je n’ai jamais cru un instant qu’un politicien occidental qui ne fût pas un imbécile ait pu croire à l’intention de Staline d’envahir l’Europe occidentale. Notre position de solidarité avec l’URSS n’exigeait même pas une conviction totale concernant la nature du système. Nous étions habitués à penser - à juste titre - que depuis 1492 les puissances occidentales ne sont jamais intervenues dans une région quelconque du tiers monde pour y défendre une cause défendable, mais que leurs interventions ont toujours été, sans exception, néfastes pour nos peuples. Nous comprenions donc, spontanément presque, que le capitalisme impérialiste ne peut tolérer qu’un pays quelconque refuse de se soumettre aux impératifs de ses diktats et que c’était cela que l’Occident reprochait à l’URSS.
La seconde est que nous portions un jugement critique sur la démocratie bourgeoise, beaucoup plus radical que celui de nombreux progressistes occidentaux. Nous voyions quotidiennement comment cette démocratie était systématiquement refusée pour nos peuples et comment les diplomaties occidentales ne l’invoquaient que si cela était tactiquement dans leur intérêt. Rien a changé sur ce plan. Il reste que l’argument - s’il se comprend au plan psychologique - n’est pas valable, car par définition le socialisme, ou même toute avancée populaire dans sa direction, doit être plus démocratique que toute démocratie bourgeoise. Nous tordions trop le bâton dans l’autre sens. Pourtant, lorsqu’il s’agissait de nos pays, nous étions sévères - à juste titre - concernant le déficit démocratique des régimes nationalistes populistes. Nous avions ici raison, mais aurions dû voir que l’argument s’appliquait également à l’URSS.
Concernant la « crise générale du capitalisme », pour employer les termes de la formulation soviétique de l’époque, nous étions très optimistes. Nous pensions que les conditions objectives étaient pour l’essentiel identiques à celles de la Chine dans tous les pays du tiers monde et que, par conséquent, la radicalisation de la libération nationale et sa poursuite jusqu’à la révolution socialiste était à l’ordre du jour. L’émergence ultérieure d’une nouvelle tentative bourgeoise nationale à partir de Bandung prouve a posteriori que nous avions simplifié l’analyse. Cela étant nous ne croyions pas que la révolution socialiste était à l’ordre du jour ailleurs que dans la périphérie du système.
Du 22 Rue Saint Sulpice au 7 Rue des Carmes
En Octobre 1949 je m’inscrivais donc simultanément à la Fac de Droit et à l’année préparatoire de Sciences Po. J’avais bien l’intention dès le départ de faire un doctorat d’économie, mais les années de droit par lesquelles il fallait alors passer ne m’intéressaient que fort modérément; j’avais donc décidé de mettre l’accent sur Sciences Po, ce qui me donnerait l’occasion d’étudier les matières que j’aimais le plus. Je choisissais donc, à l’issue de l’année préparatoire, la section Relations Internationales.
L’Université française à l’époque était fort différente de celle que j’ai connue plus tard, en prof, après 1968. Elle n’était pas seulement « vieillotte » par son formalisme jusqu’au vestimentaire, l’abus du cours magistral, les programmes rarement mis à jour. Elle était encore élitiste au sens du XIXe siècle, la révolution qui devait progressivement généraliser l’enseignement secondaire - comme le primaire l’avait été à la fin du siècle dernier - n’ayant démarré qu’après 1946, produisant donc à partir des années 1960 - alors que j’avais terminé mes études - non seulement un bond quantitatif gigantesque dans les effectifs, mais encore un recrutement plus ouvert, sur une société d’ailleurs profondément transformée.
En Droit on n’assistait pas au cours, du moins moi. Je ne me souviens pas avoir mis les pieds dans une seule salle de cours pour toute la durée de la licence. J’attendais avril-mai pour acheter les polycop et les lire au café à toute allure. Résultat pas toujours brillant puisque j’ai été obligé de redoubler la première année, obtenant ma licence en juin 1953. J’avais entre temps terminé Sciences Po et obtenu son diplôme en juin 1952.
A Sciences Po on se comportait autrement. D’abord certains cours étaient intéressants, notamment celui de Jean Baby (sur le marxisme) et quelques autres. Ensuite les TP étaient obligatoires et de surcroît intelligemment conçus. Michel Debeauvais à l’époque maître - assistant, résistant communiste revenu d’un camp de la mort, était l’organisateur des TP que je suivais. Il est devenu un ami personnel. Sciences Po était en plein essor. A l’origine école privée élitiste et réactionnaire, elle avait été nationalisée en 1945. Sa vocation - du moins celle des deux sections Administration et Finances - était de préparer au concours de l’Ecole Nationale d’Administration (l’ENA), elle même une création de la libération. De ce fait notre génération a côtoyé un nombre incroyable de ceux qui aujourd’hui «administrent » la France. L’ENA fournit comme on le sait ministres et chefs de cabinets, préfets et directeurs généraux, de droite ou de gauche (c’est à dire socialistes, les communistes ayant fait l’objet d’une mise à l’écart systématique et ayant maintenu une autre tradition de production des cadres politiques). Par modestie on n’oserait pas citer beaucoup de ces noms, parmi lesquels on compte ceux des hommes d’Etat parvenus au plus haut rang de la République ! Chirac se souvient peut-être d’avoir protégé Isabelle qui vendait l’Huma Dimanche place Saint Sulpice. On les a tous côtoyé, certains en amis, ou en « sympathisants » comme on disait, d’autres en simples connaissances ou en adversaires politiques. On a toujours échangé beaucoup de propos, tenu des discussions parfois sérieuses, souvent houleuses.
L’influence du parti communiste était telle qu’il y avait à l’époque deux cellules à Sciences Po qui se réunissaient rue Dupin, dans un innommable taudis aujourd’hui remplacé par un bloc moderne. Le local du parti était situé au 6e ou au 7e étage de l’immeuble. On y accédait par un escalier délabré (pas d’ascenseur bien sûr). Des chambres et petits appartements surpeuplés et des toilettes au palier - le plus souvent bouchées - sortaient toutes les odeurs que vous pouvez imaginer. Il n’était pas rare non plus qu’on y croisa des rats. Isabelle a connu plus tard, quand elle militera à la Fédération des locataires des centaines d’immeubles de ce genre. C’était le legs du capitalisme normal, « libéral », c’est à dire sauvage qui avait dominé jusqu’à la guerre. Ce genre de logements avait progressivement disparu dans les villes de l’Europe occidentale, grâce aux politiques sociales de régulation du marché par l’Etat social démocrate que la crainte du communisme avait fait accepter par la bourgeoisie. Il n’a jamais disparu des grandes villes américaines, en dépit de la richesse des Etats Unis, et il a fait sa réapparition en Grande Bretagne, deviendra peut être une face de la réalité en Europe, si l’option néo-libérale est poursuivie. C’est la loi normale dite du marché, c’est à dire de la domination unilatérale du capital.
Les réunions étaient fréquentes : toutes les semaines et davantage quand c’était nécessaire pour faire face aux exigences de l’action. Les discussions y étaient argumentées et sérieuses. Les communistes ne constituaient pas du tout un troupeau de beni oui-oui comme on tente de les représenter souvent aujourd’hui. Mais on finissait quand même par intérioriser la logique du dogmatisme. L’affaire Selsevic l’illustre parfaitement. Yougoslave né en Egypte, communiste convaincu, il avait pris position contre Tito, avec le Kominform. Il fut néanmoins accusé d’être un « agent titiste infiltré », parce qu’il en fallait ! L’accusateur - le secrétaire de la Fédération de Paris - descendu à la cellule pour le faire expulser, n’avait aucune preuve, aucun argument autre que stupides : il fume des « Balto » - au lieu des gauloises du peuple ! il a exprimé son désir d’avoir une moto ! il vit avec une bulgare - quelle honte ! je n’ai pas compris pourquoi. Néanmoins son meilleur ami, Farag Moussa, qui l’avait connu adolescent au Caire, a voté son exclusion, comme tout le monde. Risto l’a payé cher. Expulsé de France (pour cette fois appartenance au PC !), il choisit d’être réfugié en Allemagne de l’Est. Il croyait naïvement que la vérité devait toujours finalement être établie. Arrêté à Berlin Est, envoyé en Tchécoslovaquie, arrêté là bas également, il languit plusieurs années en prison avant d’être libéré.
Le Hall de Sciences Po était le lieu où l’on passait beaucoup de son temps, discutant de tout avec les uns et les autres, faisant signer des pétitions, appelant à des manifestations. Les amis qu’Isabelle et moi nous sommes faits à l’époque le sont généralement restés, même si les circonstances nous ont géographiquement éloignés. Je pense à Farag Moussa, Vanoli (devenu directeur général de l’INSEE), Barthélémy (haut fonctionnaire au Trésor), de grandes amies, Eliane Mossé, Andrée Lacarrère et Viviane Le Marc, celle-ci par la suite avocate ayant fini ses jours tragiquement, tombée dans la déchéance alcoolique, tuée par son amant - également alcoolique - dans le bidonville de Nanterre.
C’est à Sciences Po qu’Isabelle et moi nous nous sommes rencontrés en 1950. Attirance mutuelle et forte immédiate; quelques jours plus tard nous amorcions notre vie commune. Isabelle aime faire observer qu’elle fut moins stalinienne (ou pas stalinienne du tout) que les autres, dont moi même. C’est vrai. Isabelle avait adhéré au Parti communiste sans cacher à la Secrétaire de cellule qu’elle ne crierait jamais « Staline/Staline » comme on avait l’obligation de le faire, et que je faisais sans problème. Isabelle avait un tempérament anarchiste (ni Dieux - elle suggère le pluriel, il est vrai que c’est plus fort - ni maîtres) qui, je crois, complète heureusement le mien, qui ne l’est qu’à moitié. Je tiens peut être cette moitié de ma grand mère, l’autre des Egyptiens et des Alsaciens qui ne partagent que fort peu cette tradition de la Gascogne (pays du père d’Isabelle) et de la Champagne de ma grand mère.
Déjà au cours de mon année scolaire de Maths Sups je passais pas mal de temps au 22 Rue Saint Sulpice, l’Hôtel des Etudiants réunionnais où demeurait Jacques Vergès. Une association d’étudiants anti impérialistes - baptisée Association Ho Chi Minh - avait été créée par lui au retour de Visovice. J’en faisais partie et nous constituions le noyau communiste qui se proposait d’agir au sein des grandes associations nationales d’étudiants coloniaux pour les faire avancer, au delà du nationalisme spontané. Parmi les plus actives de ces associations, outre les Vietnamiens bien sûr (dont les dirigeants étaient à l’époque Vo The Quang, rentré à Hanoï plus tard après avoir été un militant actif dans son pays, Do Dai Phuoc et d’autres), il y avait les Réunionnais, les Antillais (Justin, Fardin etc), les Malgaches, les Africains fondateurs plus tard de la célèbre FEANF (Abdou Moumouni, Malik Sangaret, comptent parmi mes plus anciens amis de cette région du monde), les Egyptiens et les Syriens, les Nord Africains qui se retrouvaient dans leur association du 115 Boulevard Saint Michel.
Dès juin 1949 je m’installai donc rue Saint Sulpice. L’immeuble - devenu après 1955 un Quatre Etoiles, l’Hôtel du Sénat - avait été avant la guerre une maison close, fréquentée par les sénateurs et les prélats catholiques. Une boutique de bondieuseries située au rez de chaussée permettait, par une porte dérobée, de monter aux étages sans être remarqué. « Nationalisé » en 1945 le bâtiment fut donné aux Etudiants de la Réunion. Jacques Vergès y avait organisé un « coup d’état », chassant les réactionnaires riches pour libérer des chambres octroyées à d’autres coloniaux - Vietnamiens, Africains, dont moi - au nom du principe de l’internationalisme. Les vivres coupés - subventions du Conseil Général de la Réunion et des organismes parisiens de soutien aux étudiants - on ne payait plus de loyer mais des cotisations pour couvrir les frais minimaux, électricité, eau et chauffage (médiocre à l’extrême). Hôtel donc loin d’être «confortable ». Mais qu’importe. En contrepartie il était devenu un lieu de réunions et le siège du journal « Etudiants anticolonialistes » (1949-1953). Très haut en couleur. Descentes fréquentes de la police, pour un oui ou un non, avec provocations à l’appui. Expulsions de France sans discussion, si faciles à l’époque (la police n’avait pas de justifications à fournir), comme celle qui frappât l’égyptien Farag Moussa, contraint de poursuivre ses études à Genève. La concierge de l’Hôtel - on ne les appelait pas encore des gardiens - la mère Simone, une femme d’une obésité peu commune, recommandée sans doute par le PC, gentille mais peu efficace toujours de noir vêtue, propreté douteuse, posée immobile derrière le comptoir crasseux comme un énorme presse papier, pour contrôler les allées et venues. Son époux, un peu louche, le père Lulu, passait son temps à boire chez le Bougnat du coin (remplacé depuis par une boutique chic), lieu fréquenté par les flics du Ve. Lorsque Isabelle m’a rejoint nous avons eu droit à une chambre plus grande - la première était minuscule - avec vue sur les toits de Paris. Un palais pour nous, qui n’étions pas difficiles à l’époque.
Au journal Etudiants-Anticolonialistes, dont j’étais l’un des rédacteurs, j’ai appris ce qu’était le métier d’imprimeur. A l’époque la composition se faisait au plomb, manuellement. J’étais chargé de suivre celle-ci et de corriger les épreuves; j’aimais beaucoup ce travail et j’étais parvenu, comme un véritable ouvrier typographe, à placer les lettres et à lire à l’envers. Le milieu des ouvriers de l’imprimerie que je fréquentais avec plaisir est d’ailleurs fort sympathique, anarchiste et cultivé.
On mangeait - Isabelle et moi comme bien d’autres - dans les restaurants universitaires, qui n’étaient pas bien fameux. Quelque fois chez les Grecs du Quartier Latin, ou les Chinois, Vietnamiens, quand notre fortune le permettait. Dans un de ces restaurants de la rue du Sommerard le camarade Long (qu’est-il devenu ?) nous servait des portions triples qu’il nous faisait payer pour une seule, en se rattrapant sur les clients riches, disait-il ! Nous allions également souvent dans cette « impasse de Lyon » derrière la gare du même nom. Impasse sordide, aujourd’hui disparue, où se succédaient les restaurants chinois en devanture, bouges- fumeries d’opium dans l’arrière salle. On y mangeait de délicieuses soupes chinoises bon marché. Je pris aussi l’habitude à cette époque, habitude que j’ai conservée depuis, de travailler dans les cafés (mieux chauffés que le 22). J’avais horreur des salles de lecture universitaires ! Impossible, pour moi, de lire sérieusement dans le calme mortel de ces salles et par contre facilité de le faire dans le bruit anonyme du café. Le Relais de l’Odéon était ainsi devenu une annexe du 22. Farag habitait le 22. Il avait recueilli une petite chatte de gouttière, qu’il avait baptisée Bouny, et qu’il nourrissait exclusivement avec des sardines et du chocolat, dont il était sans doute lui même friand. Lorsqu’il fut expulsé de France il nous légua la chatte que nous installâmes chez les parents d’Isabelle, en banlieue, où elle pouvait jouir d’un jardin. La chatte, sympathique comme tous ces animaux le sont, a continué toute sa vie à s’agiter avec frénésie dès qu’on ouvrait une plaque de chocolat. Souvenirs d’enfance pour elle aussi. La vie agitée que nous menions au 22 nous occupait suffisamment pour qu’on n’éprouve pas beaucoup le besoin de sortir de Paris. Des petites vacances bon marché de temps en temps, plus fatigantes que reposantes, par exemple le camping trois ou quatre jours à Bonneuil sur Marne - banlieue parisienne ! - ou, une fois n’est pas coutume, un peu plus loin quand même, sur la Manche, vers Caen. Au 22 on organisait d’ailleurs des « bals » fort gais, parfois un peu trop sous le coup de la boisson, animés par des loteries un peu bidon qui servaient à renforcer les caisses de la communauté et du journal. Les 14 Juillet étaient, me semble-t-il, plus populaires et gais que par la suite lorsque, l’automobile se généralisant, les Parisiens ont pris la triste habitude de fuir la ville chaque fois que c’est possible. Je me souviens d’un de ces 14 Juillet lorsque, dans la petite rue Grégoire de Tours bondée de piétons, un « nouveau riche » (qu’on appelait à l’époque des BOF - beurre, oeufs, fromage, la source d’enrichissement au marché noir) au volant d’une voiture américaine décapotable, cigare au bec, accompagné d’une blondasse vulgaire - un tableau du genre authentiquement caricatural - tentait de se frayer la voie. Farag, qui avançait nonchalant sur le trottoir, gifla le mec avec suffisamment de force pour que son cigare tombe, en gardant un calme total comme il en était capable. La victime, rouge de colère, descendu de sa voiture, voulait foncer sur Farag mais s’arrêta net quand il mesura devant qui il était (Farag était très bien bâti). Substituant aux coups de violentes insultes. Farag restait flegmatique et la foule, qui n’avait pas vraiment vu la scène, posait la question : de quoi s’agit-il ? Rien, çà doit être un fou furieux dit Farag, voyez comme il étale sa richesse, toujours calme. Farag voulait simplement nous démontrer que lorsqu’on garde son self control on est toujours gagnant.
Parmi mes amis habitants du 22 il y avait Abdou Moumouni, le physicien nigérien qui a monté à Niamey un laboratoire d’énergie solaire bien connu par la suite. Abdou avait été l’objet d’une mesure de répression politique (au Lycée Saint Louis je crois) et nous l’avions recueilli au 22, comme il se devait. Bien que spécialiste du soleil il avait toujours été « dans la lune » comme on dit. Un soir d’hiver froid, assis sur le bord du trottoir, face au 22, il observait la neige tomber. Isabelle lui demanda ce qu’il faisait : je regarde la lune. Des années plus tard, en 1961, à Bamako où il était venu s’établir, Abdou rencontre Isabelle au cinéma je crois. Il s’imagine alors que, séparée de moi, elle a dû venir avec quelqu’un d’autre, un Malien. Que fais-tu là ? Avec qui es-tu? Mais je suis ici avec Samir. Abdou restait ce qu’il avait toujours été... dans la lune. Un jour, descendu de chez lui pour aller acheter des cigarettes, il avait rencontré un ami qui s’apprêtait à aller à Ségou (300 km). Abdou pense tout d’un coup qu’il a posé des appareils d’observation (de l’énergie solaire sans doute) à Ségou. Il part avec son ami, sa chemise sur le dos. Deux jours plus tard son épouse, un peu inquiète, vient nous voir et nous demander si nous n’avions pas vu Abdou, disparu. On pense à tout, et au pire. Bakary Djibo, le chef de l’opposition au Niger, réfugié à Bamako, venait d’être l’objet d’une tentative de meurtre perpétrée par des sbires envoyés par Niamey. On avertit la police, qui le retrouve à Ségou où il avoue avoir oublié de téléphoner, tout occupé qu’il était à faire ses relevés !
La vie militante nous occupait beaucoup. Celle-ci était, pour moi, partagée entre trois préoccupations d’importance équivalente.
On militait d’abord au PC, donc plongé dans la vie politique française. Chose qui m’a toujours paru naturelle. Je ne conçois pas qu’on vive dans un pays sans s’y intéresser. Je suis un internationaliste convaincu, sans problème. Etudiants nous étions actifs dans l’UNEF. On s’y battait contre les fascistes, dirigés déjà par l’illustre Le Pen. Manifestations de rue violentes et interventions de la police, toujours pour protéger les fascistes comme il se doit. Isabelle se souvient que Le Pen encerclé et mis mal en point (mais pas même battu) avait été sauvé par une charge de police commandée par le Commissaire du Ve. Monté dans la voiture de ce dernier, Le Pen sortait indemne, allait sans doute boire un verre avec le Commissaire, tandis que les militants communistes étaient eux embarqués et battus par les flics. Pourtant c’était, comme d’habitude, l’escouade de fachos qui avait été les agresseurs. La vie militante française comportait des dimensions intellectuelles, discutables certes mais tout de même remarquables. Débats approfondis sur la politique, l’histoire, critique littéraire et artistique se succédaient à grand rythme. Pas une semaine sans qu’un de leurs sujets ne nous occupât.
Mais on militait également beaucoup au sein de nos organisations de « coloniaux ». C’était pour moi, tout aussi important, davantage même. Le « 22 » offrait le cadre idéal pour mener ce combat dans un esprit anti-impérialiste et internationaliste, réunissant des jeunes d’Asie, d’Afrique et des Antilles. D’abord nous répondions, au coup par coup, aux événements marquants de la lutte de libération des peuples auxquels nous appartenions. Le procès des députés Malgaches (Raseta et Ravohangy) et leur condamnation, les émeutes de Casa de décembre 1952, la déposition du Sultan Ben Youssef en août 1953, les vicissitudes de la guerre du Viet Nam (le trafic des piastres en 1953), plus tard celles de la nouvelle guerre d’Algérie - la visite de Guy Mollet à Alger en janvier 1956 et sa déculotade, l’arraisonnement de l’avion marocain qui transportait Ben Bella en septembre 1956, les troubles de Tunisie et le retour de Bourguiba en juin 1955, les concessions de 1957 qui ouvraient la perspective d’une autonomie pour les colonies d’Afrique etc.
La victoire des Vietnamiens à Dien Bien Phu (mai 1954) nous a réjouit, Isabelle et moi. Enfin cette guerre ignoble allait se terminer par la victoire de ceux à qui elle devait revenir. C’est une joie que nous n’avons jamais cachée. Internationalistes à fond, nous haïssons l’impérialisme, de quelque nationalité fut-il. Comme il aurait été normal qu’un Allemand se réjouisse de la défaite d’Hitler. J’ai éprouvé la même joie lorsque les Américains furent boutés hors de Saïgon en mai 1975 et trouvé fort amusantes les images télévisées de la fuite des généraux américains se bousculant les uns les autres pour grimper dans les hélicoptères, avec sous leurs bras les paquets d’objets d’art volés au Viet Nam. Comme quoi les armées impérialistes ne sont jamais glorieuses. Visitant récemment le Viet Nam nous avons eu l’occasion de discuter de Dien Bien Phu et de lire ce que Bigeard a écrit à la suite de son retour sur les lieux. Cela a été l’occasion d’un échange intéressant de lettres entre Isabelle et Bigeard, qui semble avoir été plus une victime du système qu’il ne le paraît.
Pour moi en particulier les événements concernant le Moyen orient et l’Egypte : la guerre de Palestine de 1948, le coup d’état de la CIA contre Mossadegh en Iran (1953), la dénonciation du traité de 1936 par l’Egypte et l’amorce d’une guérilla dans la zone du canal (1951), l’incendie du Caire (février 1952), le coup d’Etat nassérien de juillet 1952 et ses suites en 1954, les arrestations de communistes de 1954 à 1956, puis la nationalisation du Canal (juillet 1956) et la guerre de Suez (octobre-décembre 1956), sur lesquelles je reviendrai plus loin. Sur un plan plus général la grande conférence de Bandung (1955) et la rupture sino-soviétique (amorcée dès 1957) constituent les dates marquantes, les grands tournants de notre histoire contemporaine.
Nous ne nous contentions certainement pas de suivre les événements et d’y réagir. Nous estimions que nos responsabilités - et nos capacités peut être - exigeaient de nous une réflexion plus systématique, capable de nous associer à l’élaboration des stratégies de libération et de construction du socialisme. Une tâche double. D’une part une réflexion théorique concernant les problèmes fondamentaux de l’expansion capitaliste. C’était le sujet que j’avais choisi pour ma thèse de doctorat (« L’accumulation à l’échelle mondiale ») et qui est resté toute ma vie jusqu’à ce jour ma préoccupation théorique fondamentale. D’autre part une réflexion plus directement politique concernant la relation libération nationale-construction du socialisme, concernant donc l’essentiel du devenir de nos pays du tiers monde.
Le Comité de liaison des Etudiants anticolonialistes au sein duquel je militais et dont Jacques Vergès était le secrétaire général a joué un rôle important au cours des années 1948-1954 et a même, à mon avis, exercé une influence non négligeable à plus long terme et à une plus grande échelle, par sa contribution à la radicalisation de jeunes qui ont par la suite été des hommes (peu de femmes à l’époque !) politiques actifs dans leurs pays respectifs. Mener à bien cette tâche exigeait beaucoup de fermeté stratégique combiné à de l’habilité tactique. Il fallait rester suffisamment proche des « masses nationalistes » pour être admis par elles, mais en même temps les faire avancer au delà de ce nationalisme anti-impérialiste spontanée pour leur faire acquérir une « conscience de classe socialiste ». Il fallait dialoguer en permanence avec les dirigeants des mouvements de libération nationale tels qu’ils étaient, parfois certes « démasquer » certains d’entre eux, quand ils se compromettaient avec les impérialistes, français ou américains, mais parfois aussi les aider eux mêmes à avancer. Jacques Vergès y déployait alors son grand talent pour une cause qui valait la peine qu’on y consacre toutes ses capacités et toute sa volonté.
Les nuances de notre stratégie et de nos tactiques n’étaient pas toujours comprises par les autorités dirigeantes du PCF, auquel nous demeurions dévoués par principe. Nous étions fréquemment qualifiés de « déviants nationalistes petits bourgeois » ou « d’opportunistes » - de droite ou de gauche selon les circonstances. On nous opposait des discours dogmatiques dans la langue de bois qu’on connaît.
Le fond du problème parait simple, avec le recul du temps. La ligne politique avait été donnée par le fameux rapport de Jdanov de 1948, qui définissait le monde comme partagé entre deux camps, celui du socialisme (et de la paix) et celui du capitalisme (et de la guerre). Une analyse qui ne me paraît pas avoir fausse, en réponse à la guerre froide que les Etats Unis déclenchaient. Mais qui était simplificatrice sur de nombreux plans. En choisissant la guerre et la paix comme axe central de l’action de masse, elle donnait la priorité à la défense de l’URSS et des pays de l’Europe de l’Est encerclés et menacés et par là même inspirait une réduction dangereuse du camp du socialisme aux Etats socialistes (ou dits tels) et soumettait les stratégies révolutionnaires ailleurs aux priorités de cette défense. C’est le reproche que plus tard le maoïsme adressera à l’URSS. Mais par ailleurs la dualité simple de Jdanov ne permettait pas de comprendre qu’une autre contradiction fondamentale traversait « le camp du capitalisme », celle qui opposait les peuples colonisés d’Asie et d’Afrique aux métropoles impérialistes et à leur protecteur américain. Or notre action - celle du Comité des Etudiants anticolonialistes - se situait précisément sur le tranchant de cette contradiction. Fallait-il soumettre tout, dans cette lutte de libération de nos peuples, aux impératifs de la guerre froide? La simplification de Jdanov faisait tomber dans le piège que les Américains tendaient; comme les Soviétiques les Américains aussi décrivaient le monde comme partagé dans deux camps, qu’eux appelaient le « communisme » (satanisé) et le « monde libre », comme si dans celui-ci les peuples dominés étaient libres !
Par ailleurs la doctrine Jdanov pouvait être interprétée d’une manière qui flattait indirectement le chauvinisme impérialiste français, de dire que les peuples colonisés par la France ne devaient pas lutter pour leur libération mais combattre avec le PCF pour faire passer la France dans le camp du socialisme (entraînant ainsi ses dépendances). Il est intéressant de remarquer que beaucoup de ceux qui furent nos pires adversaires, les plus dogmatiques d’entre les dogmatiques - comme Annie Besse - sont devenus par la suite des chantres de l’anti-communisme banal. Ils nous traînaient devant des « commissions d’enquête », souvent dirigées par de tristes médiocres - comme Raymond Guyot, secrétaire de la Fédération de la Seine du PCF. Les choses s’envenimèrent au point qu’il fallut aller plus haut, devant Maurice Thorez lui même. Et je dois dire, pour l’histoire, que Thorez trancha en notre faveur. Quoi qu’on pense, Thorez avait l’étoffe d’un grand homme politique français. Je crois qu’il avait vu que beaucoup de ces jeunes joueraient un rôle dans leur pays et que cela ne serait pas si mal qu’ils soient des amis du PCF, et derrière lui de la France, ou d’une certaine France tout au moins.
Que les plus violents dans la rhétorique dogmatique, en fait les plus serviles plutôt que les plus convaincus soient passés de l’autre côté de la barrière avec tant de facilité ne devrait pas étonner. C’est une loi presque générale du comportement humain. Des années plus tard, en septembre 1991, dans un colloque organisé à Budapest, le fameux Oleg Bogomolov se produisait. Il avait été l’un des chefs de la censure idéologique du PC de l’URSS, officiant à la direction de l’Académie et n’avait jamais failli dans ses tâches de « pourfendeur » des déviationnistes (comme moi entre autre, dont il avait dénoncé la théorie « petite bourgeoise » mettant l’accent sur la polarisation mondiale propre au capitalisme !) qu’il savait toujours « fustiger » à coup de citations hors contexte. Mais voilà que maintenant, à peine deux mois après que le parti ait perdu sa position dominante en URSS, Oleg Bogomolov se déclare tout de go carrément « anticommuniste ». J’en riais aux éclats et, prenant la parole, je dis en substance : « Gospodin Bogomolov (Gospodin - qui était utilisé avant la Révolution pour dire Monsieur en russe, terme auquel la Révolution avait substitué celui de camarade - Tovaritch - est rétabli en Russie) - s’il est bien celui à qui je pense et non pas, par hasard, un homonyme - semblerait s’être converti à l’anticommunisme depuis quelques semaines seulement, mais rassurez-vous, je le connais depuis trente ans et depuis trente ans je l’ai toujours considéré comme anticommuniste ! »
J’ai fait de cette réflexion sur l’époque le sujet central de mon Itinéraire intellectuel. Cette réflexion, très riche il faut le dire sans fausse modestie, ne se déployait pas seulement sur un plan théorique; elle impliquait un débat permanent avec les responsables des mouvements. C’est elle qui m’a amené à fréquenter, un grand nombre de ceux qui devinrent les dirigeants de la nouvelle Afrique indépendante, d’intellectuels brillants d’Asie et d’Afrique, comme elle m’a amené à donner ma part de contribution aux débats du communisme égyptien (directement à travers les polémiques qui opposaient Hadeto au PC et indirectement par la participation à la revue Moyen Orient de 1949 à 1953). Les amis que je me suis fait dans ce cadre - en premier lieu Ismaïl Abdallah et Bouli, Raymond Aghion, Yves Bénot et Maxime Rodinson - sont devenus et restés parmi les plus proches.
Raymond Aghion disposait alors encore de moyens financiers non négligeables - héritage familial. Sa grande générosité politique l’a conduit à liquider graduellement cette fortune, au bénéfice du soutien des causes progressistes les plus louables. Mais ses qualités ne se limitaient pas à cette générosité. Précision et finesse dans tout ce qu’il faisait; qualités qui sont toujours restées les siennes. Aghion nous recevait à l’époque dans son duplex luxueux de Neuilly, où se discutait la matière et le détail de la revue Moyen Orient. La qualité de cette revue lui doit beaucoup. Edouard Helman (Yves Bénot) qui offrait ses services gratuitement, comme il l’a fait toute sa vie, partageait également ces qualités de générosité et de modestie sans pareilles, et d’autres - de courage politique (il avait été résistant bien entendu) et d’intelligence. Maxime Rodinson est l’être le plus délicieux qu’on puisse imaginer. Il l’avait toujours été et l’est demeuré. Scrupuleux dans une honnêteté qu’on aimerait bien retrouver chez davantage d’intellectuels, engagés ou pas.
Ismaïl, outre les qualités de cœur et d’esprit qu’on lui connaît, comptait également parmi les camarades - peu nombreux à l’époque - qui pensaient que la contradiction entre l’impérialisme et les peuples qu’il dominait ouvrait un champ à une stratégie qui ne se réduisait pas aux termes du dualisme jdanovien. C’est à lui qu’on doit certainement d’avoir suggéré - dans la revue Moyen Orient - un soutien au « neutralisme » naissant cinq ans avant, qu’avec Bandung (1955), il ne devienne l’axe des luttes principales de cette période de l’histoire contemporaine que j’ai qualifiée pour cette raison « la période de Bandung 1955-1975 ». Il développait alors cette réflexion - avec Fouad Moursi - dans la perspective de la création d’un Parti Communiste Egyptien séparé de Hadeto. Nous ne pouvions que nous retrouver. Bouli, qu’Isabelle et moi avons donc connu dès cette époque, n’a pas seulement démontré son talent littéraire, elle a par la suite - lorsqu’Ismaïl était en prison - fait preuve - sans surprise pour nous - de courage et de ténacité exemplaires.
Sans doute l’histoire ne s’est-elle pas arrêtée avec la fin de ma vie étudiante ! Le concept de formation qui est le mien est celui de la formation continue. Le lecteur intéressé pourra donc lire dans l’Itinéraire mes réflexions concernant ce que j’ai appelé la période de « déploiement et érosion du projet de Bandung 1955-1975 » (pages 99 à 128). Cette réflexion politique m’avait conduit très tôt - relativement - à être fort critique du soviétisme, dès 1960 sans aucun doute (voir à ce sujet le chapitre consacré à ce sujet dans l’Itinéraire), c’est à dire trente ans avant la chute finale. Ce point de vue m’a valu donc des relations difficiles avec les courants dominants du communisme pendant trois décennies.
Retour à des notes plus personnelles je dois dire que diplôme de Sciences Po et licence en droit acquis je songeais principalement à ma thèse d’économie. Je m’inscrivais donc en DES d’Eco Po en septembre 1953 et obtint celui-ci en juin 1954. En même temps, pour rentabiliser si je puis dire mes capacités mathématiques pas tout à fait perdues je m’inscrivais également en septembre 1953 à l’Institut de Statistiques de l’Université de Paris, obtint son certificat d’aptitude en juin 1954, son certificat supérieur en 1955 et son diplôme de statisticien mathématique en juin 1956. A l’ISUP le cours principal portait sur le calcul des probabilités et les mathématiques spéciales qui s’y apparentent. Mais à l’époque l’informatique relevait encore de la recherche et les ordinateurs n’étaient que des instruments de laboratoire. Les T.P. portaient alors sur cette mécanographie (l’enregistrement des informations sur des cartes perforées) qui est l’ancêtre antédiluvien des ordinateurs. Entre temps j’avais bien avancé ma thèse, suivie par François Perroux et Maurice Byé. Elle était presque terminée lorsque la guerre de Suez et les activités militantes qu’elle impliquait m’obligea à en retarder la soutenance à juin 1957.
Comme je l’ai déjà dit dans l’Itinéraire ma méthode de travail impliquait la lecture de tous les classiques fondamentaux. Elle impliquait aussi une ouverture au delà du champ de l’économie, fut-elle politique, et l’acquisition de savoirs concernant l’histoire dans toutes ses dimensions. Cela rejoignait mes centres d’intérêt de toujours : comprendre la société, jamais réductible à son économie. Mais cela impliquait aussi que je ne perde pas de temps dans une lecture de peu d’intérêt pour ce que je voulais faire, celle des économistes conventionnels en particulier, dont on impose aujourd’hui plus que de mon temps l’étude que je qualifierai presque d’abrutissante.
Je lisais beaucoup; et je n’étais pas le seul à l’époque. Les bons étudiants lisaient directement tous les classiques - pour moi Marx bien sûr, mais aussi Ricardo, Smith, Bohm Bawerk, Walras, Keynes etc. On n’aurait jamais accepté « d’apprendre » l’économie dans des manuels à la Samuelson, comme c’est devenu la règle dans les générations suivantes. Ce type de formation, très sérieuse au fond, nous obligeait à assimiler en profondeur la critique marxiste de la pensée bourgeoise, à donner de l’importance à la critique interne des logiques de la pensée dominante économiciste, à en découvrir la nature idéologique véritable et son souci de donner une légitimation au capitalisme à travers la formulation anhistorique de mécanismes capables d’assurer le règne des « harmonies universelles ».
Le résultat en fut donc une thèse intéressante. Sans doute pas excellente aux yeux d’un économiste conventionnel d’académie. Mais par contre, j’ose le dire sans fausse modestie, de dix à vingt ans en avance sur ce qui allait devenir la pensée de gauche dominante par la suite : la polarisation capitaliste, qu’elle fut qualifiée par la suite de « dépendance », « d’économie monde » ou autrement. François Perroux et Maurice Byé l’avaient vu et m’ont donc récompensé non seulement en donnant à cette thèse le prix de la Faculté mais encore en m’écrivant une lettre dans laquelle ils attribuent les qualités de cette « thèse exceptionnelle, comme on en voit rarement » à ma « vaste culture ». Un éloge auquel je ne suis pas insensible.
Au retour d’un séjour en Egypte en octobre 1953 nous quittions, Isabelle et moi, le 22 Rue Saint Sulpice, qui devait tôt ou tard être rendu à ses propriétaires. Au demeurant la gestion des Etudiants Réunionnais était passée aux mains d’un horrible bonhomme, Chane Kune, dont la figure laide et grimaçante, le corps obèse et les manières grossières correspondaient à ceux des compradores de la mafia chinoise dont il était un prototype parfait. Chane Kune est d’ailleurs devenu un politicard de la droite à la Réunion. La même année - 1953 - le PC demandait aux étrangers actifs dans les organisations de leurs pays, le plus souvent clandestines (c’était mon cas), de ne pas renouveler leur carte de membre du parti. Après nous être installés quelque temps chez les parents d’Isabelle, à Pavillons-sous-bois, nous parvenions à trouver une chambre au mois à l’Hôtel de Rome, 7 Rue des Carmes. C’était une aubaine car ce genre de logement était encore fort difficile à trouver à Paris.
De son côté Isabelle, terminé Sciences Po, était entrée dans la vie active. Nommée rédactrice au Ministère des Finances, elle était détachée auprès des Anciens Combattants dans ce vieil immeuble du XVIIIe siècle, attenant au nouveau Ministère des Finances sur pilotis, alors non encore construit bien sûr. Ces écuries royales étaient dans un état misérable, le bâtiment n’ayant été rénové (il est superbe) que beaucoup plus tard. Mise à l’index (car communiste !) Isabelle y était affectée à l’examen des dossiers des anciens combattants pour vérifier si - grâce à l’amélioration de l’état de leurs anciennes blessures - l’administration pouvait réduire leurs pensions. Pas de générosité intempestive de l’Etat ! Au cours de cette période Isabelle fut condamnée à l’amende - avec son amie Jacqueline Meppiel, plus tard cinéaste à Cuba - pour avoir distribué des tracts appelant à manifester contre l’une des interventions colonialistes française en Tunisie (oui, c’était alors possible, sous un prétexte ou un autre que les juges ne manquaient pas de dénicher dans une législation touffue). Punie par la suite pour fait de grève, elle fut transférée et recluse dans une cave au bout de la rue de Vaugirard, affectée au pliage des vieilles enveloppes qu’on retournait, avec des petits vieux en manches de lustrines, dans un décor balzacien difficile à imaginer quand on ne l’a vu. !
Par la suite, en 1954 je crois, Lazare Rosenztroch recrutait Isabelle à la Fédération des Locataires, une organisation de masse de l’époque, qui défendait les menacés d’expulsion. C’était une époque où la crise du logement était encore difficile à l’extrême et où le risque de mourir de froid dans des taudis de fortune existait encore, comme la campagne déclenchée par l’abbé Pierre en 1954 devait brutalement le rappeler. La Fédération de Locataires mobilisait les voisins et les militants pour empêcher les expulsions. Un métier qui convenait parfaitement au tempérament courageux d’Isabelle, qui sait ameuter les foules et tenir tête aux flics. Lorsque Isabelle travaillait à la Fédération des Locataires nous nous retrouvions souvent à déjeuner dans un de ces petits restaurants de quartier - Boulevard Richard Lenoir - qui soignaient fort bien leur clientèle attitrée d’employés du quartier. Mais il fallait aussi songer à notre départ un jour prochain pour l’Egypte. Rentrer dans l’enseignement, en qualité d’institutrice, la qualifierait pour un métier possible en Egypte.
Isabelle et moi gardons de beaux souvenirs des petites vacances que nous nous offrions de temps en temps, avec des moyens modestes. Une semaine de printemps passée à Saint Jean Cap Ferrat, sur la recommandation d’Ismail et de Bouli. Un mois peut être aux Diablerets en Suisse, dans un chalet que nous avions loué à quatre, Farag et l’un de ses amis égyptiens (dont j’ai oublié le nom), Isabelle et moi. Isabelle, féministe à juste titre, n’avait pas l’intention de servir de bonne aux trois hommes. Nous décidâmes donc que chacun de nous serait de corvée un jour pour les tâches de la maison. On tira au sort l’ordre des responsabilités. La veille du tour de l’ami de Farag, celui-ci se « trouva mal » et partit ! On poursuivait le séjour à trois, jusqu’à ce que Farag - bel homme - dégotte une jolie italienne - serveuse dans le café du village - pour se joindre à nous. On faisait de très longues randonnées à pied, un jour sur deux, partis le matin, rentrés au coucher du soleil. Vacances en Corse, le très beau pays de la mère d’Isabelle, parcouru de long en large. Dans notre petit hôtel de la plage d’Algajola nous étions nourris exclusivement de langoustes; la patron trouvait moins fatiguant d’aller retirer en barque les nasses déposées la veille que de se déplacer jusqu’au village pour faire le marché. Plus tard j’avais acheté - avec l’aide de Reda qui était un roi du bricolage et de la mécanique - un vieux tacot avec lequel nous partîmes sur la côte italienne de l’Adriatique. Séjour à Cattolica, encore une fois avec Farag. Puis retour, Isabelle et moi, dans cette incroyable bagnole, via les Dolomites et les Grisons. Avec arrêt pour une nuit dans un trou perdu dont l’auberge rappelait « l’Auberge Rouge » : patron qui n’avait pas vu de clients depuis une éternité, abandonné par sa femme, vivant avec une bonne d’allure demeurée, chambres décorées de toutes sortes d’instruments agricoles anciens, parquet qui crissait sous les pas du patron qui - nous a-t-il dit le lendemain - dormait mal et marchait de long en large ! Porte de chambre qui ne fermait pas et qu’Isabelle avait bouclée en déplaçant une table, torrent sous la fenêtre, où l’on pouvait évidemment jeter les morceaux de cadavres dépecés à la hache, etc. Le lendemain matin la bagnole faillit ne pas pouvoir démarrer, fatiguée encore de la côte raide qu’elle n’avait pu remonter que péniblement la veille. Enfin au printemps 1957, la thèse prête, nous allions en Espagne, qu’on commençait à s’autoriser à visiter. En train jusqu’à Séville- Grenade. Au retour un incident grave qui aurait pu tourner plus mal : faisant la queue pour les réservations de retour, remarquant le trafic, les bakchiches et les passe droits, nous avons protesté. La Guardia Civil, toujours présente, nous emmena au poste et accusés d’avoir « insulté le régime » nous nous en tirâmes en payant une amende qui absorbait tout ce qui nous restait. Rentrés en France, Isabelle continuait sur Paris tandis que je la quittais à Carcassonne sans un sou, pour aller chercher à Aix ma thèse, polycopiée là bas.
Le milieu politique colonial en France
Durant ma vie d’étudiant, mon action militante m’avait amené naturellement à connaître et à fréquenter de très larges pans des milieux politiques africains.
Il y avait d’abord les jeunes - à l’époque - c’est à dire principalement des étudiants africains, ceux qui devaient créer en 1950 la célèbre FEANF, dont j’ai connu pratiquement toute la première génération. Peu d’ouvrages ont été écrits sur ce milieu qui mériterait d’être analysé en profondeur. On doit à Amady Dieng la publication récente des archives de la Feanf. A sa lecture j’ai réalisé que j’avais passé des heures entières à discuter avec la plupart de ces militants, par exemple ceux du Sénégal (Babacar Niang, Cheikh Anta Diop, Mamadou Dia - le médecin et l’homonyme du Premier Ministre-, Baidi Ly, Ogo Kane Diallo, Maktar M’Bow - le futur directeur général de l’UNESCO, Assane Seck, Amady Dieng), du Congo (Joseph Van den Reysen, Henri Lopez), du Cameroun (Osende Afana, Tchaptchet, Woungly Massaga), du Togo- Dahomey (Franklin, Tevoedjre, Behanzin), de la Haute Volta (Kaboré), bien qu’un certain nombre d’entre eux - étudiants en province - ne venaient qu’épisodiquement à Paris, et que beaucoup de noms échappent à cette petite liste. Cette première génération devait fournir, par la force des choses, beaucoup de cadres majeurs - de gouvernement ou d’opposition plus ou moins radicale - dans les Etats indépendants après 1960. Je les ai donc presque tous retrouvés plus tard dans ces fonctions. Je me suis véritablement lié d’amitié personnelle avec quelques uns, en particulier l’ivoirien Malik Sangaré, qui fut le plus jeune participant au Congrès de fondation du RDA à Bamako en 1946 (il est chirurgien à Abidjan) et Abdou Moumouni, le physicien nigérien. Ayant terminé mes études en 1957 je n’ai pas connu la seconde génération, venu en nombre beaucoup plus important à partir de 1955-1956, à la veille de la loi cadre qui devait accorder une semi autonomie aux colonies d’Afrique subsaharienne. L’accélération de la formation de cadres africains avait pris son envol et de ce fait, le militantisme devait évoluer, peut être même changer de nature : la perspective d’être dans le système se substituait à celle de le combattre. Progressivement allait se dessiner l’embryon de la future nouvelle classe, celle de jeunes préoccupés avant tout de mettre à profit leur « rente-diplôme ».
Non moins intéressants étaient mes rapports avec ceux qu’on doit appeler les « politiciens » de la nouvelle Afrique - dirigeants de partis - sections du RDA ou autres - syndicalistes, élus au Parlement français ou au Conseil de l’Union Française. Paris était pour beaucoup d’entre eux un lieu soit de séjours prolongés (les parlementaires) soit de visites plus ou moins fréquentes. J’étais amené, généralement en délégation, à les rencontrer, et beaucoup d’entre eux discutaient longuement avec nous. Parmi ceux-ci certainement Gabriel d’Arboussier, Senghor, Houphouet, Ouezzin Coulibaly, Hamani Diori, Apithy, Mamadou Konate, Félix Tchicaya, Sékou Touré, Bakari Djibo, Doudou Guèye, Gisèle Rabesahala et d’autres, dont les noms m’échappent. Je n’ai jamais rencontré Ruben Um Nyobé (est-il jamais venu à Paris ?), bien que les plus jeunes camerounais de l’UPC - Tchaptchet, Massaga, Osende Afana (exécuté par les sbires d’Ahidjo) et, plus tard Moumié (assassiné par les services français) - m’aient plongé dans le bain des débats internes de ce parti plus radical que les autres, dès le déclenchement de l’insurrection de 1955.
Quels souvenirs ai-je retenus de ces discussions avec les dirigeants du mouvement politique en Afrique ? Mon témoignage vaut ce qu’il vaut. Il sera sincère, mais je ne suis pas sûr que l’interprétation que j’en donnerai aujourd’hui est celle que j’en tirais à l’époque. De surcroît si ma mémoire est dans l’ensemble bonne je ne me souviens bien que de certaines rencontres tandis que beaucoup d’autres se perdent dans le flou. Les occasions de rencontre étaient fournies d’abord par nos protestations contre les mesures répressives prises à l’encontre des militants étudiants. On allait donc voir en délégation les parlementaires et les dirigeants. Je dois dire ici pour l’histoire que ceux-ci nous soutenaient toujours. Il est vrai que nous n’allions pas voir les « pourris », propulsés par l’administration coloniale dans des élections falsifiées. Mais tous les autres, qu’il s’agisse de RDA radicaux ou très modérés, ou de non RDA comme en particulier Senghor, condamnaient la répression. Mais leurs interventions n’avaient pas - à l’époque - le poids suffisant, face à des gouvernements - auxquels ils appartenaient parfois ou qu’ils soutenaient - toujours soucieux avant tout de protéger leur administration, fut-elle ultra. Je me souviens d’un Senghor fulminant disant : « oui, on me répète qu’il s’agit de communistes - Et après, qu’y a-t-il de mal à cela. Quand on est jeune, on est communiste. Normal ». Nous allions également rencontrer ces dirigeants pour discuter des problèmes brûlants à l’ordre du jour - généralement des débats à l’Assemblée Nationale ou au Conseil de l’Union Française. Par exemple les évènements de Dimbokro et la répression sanglante en Côte d’Ivoire (1950), l’abolition du travail forcé et son application douteuse, le procès des parlementaires malgaches - Raseta et Ravoahangy. Il s’agissait pour nous d’exprimer le point de vue des « Etudiants anticolonialistes », de soutenir et d’encourager les déclarations des dirigeants jugées positives et progressistes, de critiquer celles qui nous paraissaient insuffisantes. Yves Benot dans Les députés africains au palais Bourbon de 1914 à 1958 a donné une analyse fine et précise de ces débats et des positions qui y furent prises par les uns et les autres.
Mais le plus important peut être est, qu’à ces occasions, il nous arrivait parfois d’aborder les questions stratégiques de fond. Que voulait-on ? Quels devraient être les objectifs stratégiques de la lutte anticolonialiste ? L’indépendance - fut elle encore en apparence éloignée - ou l’assimilation, ou la construction d’une « Union française véritable », c’est à dire d’un Etat multinational, plus ou moins fédéré ou confédéré ? Aujourd’hui on peut croire que la seule option progressiste ne pouvait être que celle de l’indépendance. Mais à l’époque les choses se présentaient d’une manière plus complexe, surtout dans les années 1946-1950.
Pour les mouvements politiques les plus radicaux - l’UPC du Cameroun, surtout à partir de l’insurrection de 1955 et de la répression sanglante qui allait se poursuivre jusque longtemps après l’indépendance de 1960 - l’indépendance était l’objectif stratégique évident, mais, encore mieux, cet objectif était associé à la révolution socialiste. C’était le modèle vietnamien, que les mouvements dans les colonies portugaises allaient à leur tour tenter de mettre en oeuvre. Mais l’UPC était seule du genre dans les colonies françaises d’Afrique subsaharienne. Pour les Malgaches également, dont l’attachement à l’identité nationale qui est la leur avait toujours été présent durant la colonisation, l’objectif stratégique était l’indépendance. Si l’idée d’une Union Française était acceptée, c’était une concession possible - ne réduisant pas l’autonomie nationale totale revendiquée - dans le cadre d’une confédération floue. Un peu comme Ho Chi Minh l’avait proposé à Paris en 1945-1946. Mais pour les autres pays d’Afrique de l’Ouest et du centre les choses étaient moins tranchées. D’abord parce qu’on se battait sur le terrain pour l’assimilation au sens de l’abrogation des lois spéciales pour les colonies; on revendiquait l’extension des lois françaises à tous les territoires d’outre mer. C’était certainement tactiquement irréprochable. A titre d’exemple amusant et peu connu, - les livres d’école. Ce sont les instituteurs africains qui ont réclamé la suppression des livres scolaires « spéciaux », « faits pour les colonies » - et donc forcément au rabais - et exigé qu’on leur substitue ceux en usage en France. C’est ainsi que fut mis en usage le célèbre manuel scolaire d’histoire rappelant aux enfants noirs « leurs ancêtres les Gaulois »... Mais à supposer que les luttes l’aient emporté sur ce terrain, qu’en aurait été le résultat ?
Les partis communistes des Antilles et de la Réunion se sont battus sur ce terrain et ont fini par l’emporter effectivement. Le résultat s’impose aujourd’hui : l’assimilation a créé une dépendance économique et sociale telle qu’il est difficile de concevoir que le mouvement puisse être inversé et que les Antilles et la Réunion puissent un jour - pour le meilleur ou pour le pire - devenir indépendants. Paradoxe apparent : si aujourd’hui les Antilles et la Réunion sont devenues indissociables de la France, elles le doivent aux efforts des communistes, couronnés de succès. La droite, qui s’était toujours opposée à l’assimilation des droits, défenseur hier de l’esclavage et plus tard du statut colonial, n’auraient donc pas évité que le mouvement conduise, ici comme dans les Antilles anglaises et à Maurice, à la revendication indépendantiste.
Le même degré d’assimilation aurait-il été possible - à supposer qu’il ait été véritablement voulu et poursuivi - à l’échelle de l’Afrique ? La réponse invite à dépasser le cadre de la « question nationale ». Car l’assimilation totale au plan économique et social n’implique pas nécessairement l’abolition de la spécificité culturelle et de la diversité nationale. Les Antillais et les Réunionnais sont, selon les uns, des nations différentes de la nation française, selon d’autres ils ne le sont pas. Mais tout le monde s’accordera pour considérer que les Africains n’étaient pas et ne pouvaient être - ou devenir - des Français. Si je dis que l’assimilation « à l’antillaise » n’était pas possible à l’échelle de l’Afrique ce n’est donc pas pour des raisons nationales-culturelles, mais pour des raisons économiques. Tout au moins dans le cadre d’un système qui serait resté fondamentalement capitaliste. Aurait-elle été possible dans un autre système ? N’oublions pas que c’était l’objectif stratégique du PCF, au moins en 1946 : construire une « vraie » Union française, comprise comme populaire et fortement centralisée et homogène au plan de son organisation économique et sociale, mais diverse à celui des nations qui la composent. Autrement dit un Etat socialiste multinational, après tout comme l’URSS l’était. Je ne sais pas si cela aurait été réellement possible; en tout cas l’histoire ne l’a pas voulu ainsi. Cela aurait certainement impliqué des sacrifices économiques pour le peuple français, appelé à soutenir le rattrapage dans ses ex-colonies. Après tout c’est ce que les Russes ont fait dans l’URSS : la Russie a financé l’Asie centrale et la Transcausasie (et c’est pourquoi l’analogie faite entre l’Empire soviétique et les Empires coloniaux n’a pas de sens, comme je l’ai écrit). Mais l’histoire a bien montré aussi la fragilité de cette construction dont les Russes eux-mêmes, semble-t-il, ont cessé de souhaiter le maintien.
Lorsque nous ouvrions le débat sur la perspective stratégique avec les dirigeants africains on était conduit à poser ces questions, même si leur formulation restait ambiguë et parfois confuse. Or sur ce plan il me semble que ma mémoire ne me trompe pas. La plupart des dirigeants africains n’y avaient tout simplement jamais réfléchi, sauf les Malgaches et les Camerounais qui avaient opté pour l’indépendance, comme d’ailleurs les Vietnamiens, les Cambodgiens, les Laotiens et les Maghrébins. La plupart des dirigeants africains qui se battaient pour l’assimilation sur le terrain (« les mêmes lois » etc...) n’avaient pas de vision stratégique. Ils étaient des tacticiens et rien de plus. Mon souvenir des conversations sur ce thème qu’on avait tenté d’avoir avec Houphouet (qu’on allait voir pour soutenir financièrement nos actions et qui le faisait) est que cela le faisait bailler. Il n’en comprenait pas la portée, visiblement. Même chose, me semble-t-il, pour beaucoup d’autres, dont Sékou Touré. Certains par contre y avaient réfléchi : d’Arboussier et Senghor. Parvenus l’un et l’autre, bien qu’adversaires sur le terrain politique, à la même conclusion : l’objectif stratégique devait être un Etat multinational associant la France et ses anciennes colonies. Mais le premier pensait que la réalisation de l’objectif passait par la révolution socialiste en France, le second qu’il était possible d’y parvenir par une évolution graduelle. Curieusement donc, et contrairement à bien des opinions courantes, Senghor était - au moins sur ce plan - plus proche du Parti Communiste qu’il n’y paraît.
En tout état de cause la question allait être tranchée par l’histoire en fermant cette option. D’abord bien entendu parce que la droite française n’avait jamais voulu autre chose que des colonies. L’Union française était ainsi vidée de tout contenu autre possible. Le Parti Communiste lui même s’en rendait compte et progressivement abandonnait le projet de la République populaire multinationale, tandis que la SFIO, timorée, ralliait de fait les positions colonialistes traditionnelles. On comprend alors que les jeunes Africains aient pris l’initiative de proclamer l’objectif stratégique de l’indépendance. Le P.A.I. (Parti Africain de l’Indépendance) a été le produit de cette maturation. Tardive finalement, il faut le dire, puisque datant de 1957 seulement. Date à laquelle déjà se dessinait en pointillé la possibilité de l’indépendance que la loi Cadre ouvrait. Sans doute quelques évènements extérieurs avaient accéléré la maturation : la révolte des Mau Mau au Kenya (mais ce pays, anglophone et lointain était fort peu connu chez les étudiants de Paris), la guerre d’Algérie éclatant en novembre 1954 (et l’Algérie était, dans le mythe général, pensée comme « française », qu’elle le veuille ou non... et sa rébellion avait surpris !), mais surtout la rébellion de l’U.P.C., justement dans cette Afrique « française » subsaharienne. Cela ne réduit en rien la portée historique de l’initiative des fondateurs du P.A.I., au nombre desquels mon ami Abdou Moumouni avec lequel je discutais beaucoup de toutes ces questions. Mais du coup, parce que cette initiative prenait les devants (la loi cadre ne prévoyait pas formellement l’indépendance), les politiciens africains la condamnaient. Erreur de jugement de leur part, puisque l’indépendance vint quand même, et plus vite que prévu, non seulement pour le pays qui avait voté non au référendum de 1958 (la Guinée) mais même pour ceux qui avaient voté oui ! Du coup ces politiciens pouvaient apparaître, aux yeux de la nouvelle génération, comme des « hommes du passé ».
Le débat qui a succédé ne pouvait donc que conduire à une relecture du passé qui contredit ce que j’ai dit plus haut. La négritude défendue par Senghor devenait le paravent derrière lequel se cachait sa démission face à la France coloniale. La phrase « la raison est hellène, l’intuition est nègre » prenait une dimension décisive dans la condamnation. Contresens, partiel tout au moins, puisque l’idéologie de la négritude, construite dans les années 1930 par des Antillais autant - et davantage même - que par des Noirs d’Afrique, répondait à un tout autre défi, qui n’avait rien à voir avec les options politiques en question ici, celui de répondre au racisme, et guère plus.
Ainsi donc le succès que l’action du noyau des Etudiants Anticolonialistes a enregistré en milieu africain ne fait pas de doute. Nous cherchions d’ailleurs également à étendre nos relations aux mouvements des autres pays africains. Je me rendis à cet effet à Londres en 1952 pour rencontrer les étudiants du WASU (West African Students Union) et d’autres, d’Afrique orientale et australe. Le Gold Coast (le Ghana actuel) était connu pour être la colonie d’Afrique la plus avancée, ayant connu un démarrage économique une cinquantaine d’années en avance sur la Côte d’ivoire qui reproduira ce modèle dans son « miracle » ultérieur avant de s’enliser à son tour dans la voie sans issue de la mise en valeur coloniale. On connaissait la réponse au défi qu’esquissait Nkrumah dans son appel au panafricanisme, en avance d’un demi-siècle sur les exigences objectives d’une réponse réelle au défi par la régionalisation. Nous pensions que cette réponse était, à terme, la seule valable. Nous ramions donc à contre courant puisque, avec la balkanisation que la loi cadre allait institutionnaliser, la tendance au repliement sur les « territoires-futurs Etats » progressait, surtout dans la nouvelle génération des étudiants pressés de s’inscrire dans le mouvement pour en tirer un bénéfice immédiat. Nous portions également une attention particulière au Soudan, pays de jonction entre les mondes arabe et noir, dont nous savions, depuis la chute de la monarchie en Egypte, qu’il s’acheminait vers l’indépendance (que le pays obtint avant les autres en Afrique, dès 1956), les Britanniques n’étant plus en mesure d’en retarder indéfiniment l’échéance. Nous étions évidemment également convaincus que la lutte armée engagée par les Mau Mau au Kenya inaugurait une étape nouvelle du mouvement de libération nationale. Ces trois thèmes ont été ceux de nos longues discussions de Londres. C’est à cette occasion que je rencontrais Babu, qui quelques années plus tard allait conduire la révolution dans son pays - Zanzibar -; nous sommes immédiatement devenus de véritables amis et ne nous sommes plus perdus de vue, nous retrouvant plus tard dans la revue Révolution, puis à Dar Es Salam. La discussion principale avait porté sur la Démocratie Nouvelle de Mao Zedong et la validité de cette stratégie pour la libération de l’Afrique et la construction du socialisme.
L’action des Etudiants Anticolonislistes dans le milieu nord africain était plus difficile. C’est qu’ici nous nous heurtions à de grands partis nationalistes fortement anticommunistes - l’Istiqlal du Maroc, le Destour de Tunisie et même le MNA algérien de Messali Hadj, en dépit de son recrutement fondé à l’origine sur le prolétariat émigré en France, fondateur de l’Etoile nord africaine de l’avant guerre. Or ces partis dominaient la scène et étaient soutenus par l’écrasante majorité des étudiants du foyer (le 115 Bd St Michel). Les communistes n’étaient pas ici seulement minoritaires, ils étaient isolés. Un isolement renforcé parfois par la politique malheureuse du P.C.F., comme par son absurde théorie de la « nation algérienne en voie de formation par l’apport combiné des Arabes, des Berbères et des Pieds Noirs », formulée par Thorez en 1936 et toujours en vigueur officiellement. Le marocain Hadi Messouaq, qui tentait de briser cet isolement, était l’un des meilleurs participants actifs de nos discussions sur ces questions. Mais il restait difficile de traduire en actes les projets de sortie de cet isolement, ne serait-ce que parce que les dirigeants nationalistes ne venaient que rarement en France (sauf lorsqu’ils y étaient assignés à résidence). Les conflits internes latents dans les partis nationalistes qui préparaient la constitution ultérieure de l’U.S.F.P. au Maroc, des ben Yousseffistes (puis des ben Salahistes) en Tunisie, de la révolte contre le CC du MNA et la proclamation du FLN en même temps que celle de la guerre de libération en Algérie - nous échappaient. On les observait de l’extérieur. Guère plus. Le résultat a été que beaucoup de communistes ne sont ralliés par la suite à ces courants plus radicaux, sans pouvoir y conquérir des positions d’influence réelle.
Les milieux « indochinois » étaient eux - parfaitement autonomes. Surtout, évidemment, les Vietnamiens qui ne pouvaient guère se partager qu’en deux camps tranchés : celui qui soutenait la guerre de libération au Viet Nam et celui des corrompus à la solde de Bao Dai. Beaucoup des premiers ont rejoint la lutte au pays. On ne fréquentait pas les autres, bien sûr. La position des Cambodgiens était un peu différente. Ni le Cambodge, ni le Laos n’étaient alors véritablement engagés dans la guerre de libération, bien qu’ils y fussent associés à la marge. La méfiance historique des Cambodgiens vis à vis du grand frère vietnamien était visible pour quiconque savait observer attentivement. J’ai connu à l’époque Khieu Samphan, étudiant en économie comme moi. Je n’ai rencontré brièvement Saloth Sar (le futur Pol Pot) qu’une fois ou deux, alors qu’il était étudiant (il est rentré rapidement dans son pays). Des journalistes peu scrupuleux ont par la suite brodé sur le thème de mes « rapports » avec Samphan, et j’ai été qualifié de « mentor » de celui-ci. C’est une calomnie stupide : Samphan a exactement mon âge et je ne vois pas comment j’aurais pu être son maître à penser !
Les Antillais naviguaient à part, pour les raisons que j’ai données - la bataille pour l’assimilation mais ils bénéficiaient du grand prestige mérité de leurs brillants intellectuels, souvent poètes. Le Haïtien Depestre, les Antillais Césaire et Damas étaient de ceux qu’on écoutait beaucoup, avec lesquels d’ailleurs on discutait librement. Des rencontres toujours rafraîchissantes.
Je reviendrai plus loin dans ces Mémoires sur les milieux arabes moyen orientaux - Syriens, Irakiens et Egyptiens. Les Syriens et les Irakiens, assez nombreux à Paris, étaient fortement organisés par leurs propres partis communistes. Ils étaient dominants chez les étudiants actifs, tandis que les baasistes - ou futurs baasistes - ne paraissaient pas encore préoccupants. Mes premiers contacts avec les Partis communistes arabes de la région, comme avec le Toudeh iranien, remontent à cette époque. J’y reviendrai à propos de l’histoire du communisme arabe et égyptien.
Aux origines de Bandoung
La remise en question de la dimension impérialiste du capitalisme est à nouveau à l’ordre du jour, pour la seconde fois dans l’histoire contemporain. La première fois ce fut au lendemain de la seconde guerre mondiale.
Dès 1947 la puissance impérialiste dominante de l’époque les Etats Unis, proclamait le partage du monde en deux sphères, celle du « monde libre » et celle du « totalitarisme communiste ». La réalité que représentait le tiers monde était superbement ignorée, celui-ci étant considéré comme ayant le privilège d’appartenir au « monde libre » puisque « non communiste »; la « liberté » considérée n’étant autre que celle du déploiement du capital, au mépris de la réalité de l’oppression coloniale ou semi coloniale. L’année suivante Jdanov dans son fameux rapport (en fait Staline), qui a été à l’origine de la mise en place du Kominform (forme atténuée de renaissance de la troisième internationale), partageait lui aussi le monde en deux sphères, la sphère socialiste (l’URSS et l’Europe de l’Est) et la sphère capitaliste (le reste du monde). Le rapport ignorait les contradictions qui, au sein de la sphère capitaliste, opposent les centres impérialistes aux peuples et nations de périphéries engagées dans des luttes pour leur libération.
La doctrine Jdanov poursuivait un objectif prioritaire : imposer la coexistence pacifique et par ce moyen calmer les ardeurs agressives des Etats Unis et de leurs alliés subalternes européens et japonais. En contre partie l’Union soviétique accepterait d’adopter un profil bas, s’abstenant de s’ingérer dans les affaires coloniales que les puissances impérialistes concevaient comme leurs affaires intérieures. Les mouvements de libération, y compris la révolution chinoise, n’ont pas été soutenus avec enthousiasme à cette époque, et se sont imposé par eux-mêmes. Mais leur victoire (en particulier évidemment celle de la Chine) apportait des changements dans les rapports de force internationaux. Moscou n’en a pris la mesure qu’après Bandung, ce qui lui permettait, par son soutien aux pays en conflit avec l’impérialisme de briser son isolement et de devenir un acteur majeur dans les affaires mondiales. D’une certaine manière il n’est donc pas faux de dire que la transformation majeure dans le système mondial a été le produit de ce premier « éveil du Sud ». Sans lequel s’ailleurs on ne peut comprendre l’affirmation ultérieure des nouvelles puissances « émergentes ».
Le rapport Jdanov a été accepté sans réserve par les partis communistes européens et par ceux de l’Amérique latine de l’époque. Par contre il s’est presque immédiatement heurté à des résistances dans les partis communistes d’Asie et du Moyen orient. Résistances dissimulées dans le langage de l’époque affirmant toujours « l’unité du camp socialiste » rangé derrière l’URSS, mais qui allaient ouvertement prendre corps au fur et à mesure que se développaient les luttes pour la reconquête de l’indépendance, singulièrement après la victoire de la révolution chinoise (1949). L’histoire de la formulation de la théorie alternative qui donnait toute sa place aux initiatives indépendantes des pays d’Asie et d’Afrique, se cristallisant par la suite à Bandung (1955) puis dans la constitution du Mouvement des Non Alignés(à partir de 1960, mouvement qualifié Asie- Afrique plus Cuba) n’a jamais été écrite à ma connaissance, et se trouve enfouie dans les archives de quelques partis communistes (ceux de Chine, Inde, Indonésie, Egypte, Irak, Iran et peut être quelques autres).
Je puis néanmoins apporter un témoignage personnel concernant cette histoire, ayant eu l’heureuse chance de participer dès 1950 à l’un des groupes de réflexion concernés associant des communistes égyptiens, irakiens et iraniens, et quelques autres. La revue Moyen Orient, publiée à Paris en 1950/51, était au centre de ces discussions qui, sans le savoir, préparaient Bandoung. L’information concernant le débat chinois, inspiré par Zhou En Lai, n’a été portée à notre connaissance par le camarade Wang Hué (trait d’union avec la revue Révolution – au comité de rédaction de laquelle je participais) que bien plus tard, en 1963. En 1951 nous nous étions permis d’envoyer à Moscou et à Beijing une lettre exprimant nos craintes que l’oubli du Tiers monde en conflit avec les puissances coloniales ne réduise la validité de la thèse de Jdanov. Rédigée évidemment avec une prudence et un respect extrême. Pas de réponse de Moscou. Beijing par contre nous faisais savoir oralement (en précisant qu’il ne fallait pas l’écrire), par la visite de Wang (basé à Berne, seul pays d’Occident où il y avait une ambassade de la Chine populaire), que « Zhou Enlai vous dit : pensez par vous-mêmes ». Belle formule diplomatique qui néanmoins révélait que nos craintes étaient comprises. Nous avions également des échos du débat indien et de la cassure qu’il avait provoquée, affirmée plus tard par la construction du CPM. Nous savions que les débats au sein du PC indonésien et de celui des Philippines se développaient selon des lignes parallèles. J’ai vérifié beaucoup plus tard la véracité des faits, confirmée par quelques survivants de l’époque, étant moi-même désormais l’un de ceux-ci.
Cette histoire devra être écrite. Car elle fera comprendre que Bandung n’est pas sorti directement de la tête des dirigeants nationalistes (Nehru et Soekarno en particulier, encore moins Nasser) comme le laissent entendre les écrits contemporains; mais a été le fruit d’une critique radicale de gauche, conduite à l’époque au sein de partis communistes. La conclusion commune de ces groupes de réflexion se résumait en une phrase : à l’échelle du monde le combat contre l’impérialisme rassemble des forces sociales et politiques dont les victoires sont décisives dans l’ouverture des avancées socialistes possibles dans le monde actuel.
Cette conclusion laissait ouverte la question centrale : qui « dirigera » ces batailles anti- impérialistes ? Pour simplifier : la bourgeoisie (dite alors nationale) que les communistes devraient alors soutenir, ou un front des classes populaires « dirigé » par les communistes et non les bourgeoisies (anti nationales en fait) ? La réponse à cette question est demeurée fluctuante, parfois confuse. En 1945 les partis communistes concernés s’étaient alignés sur la conclusion que Staline avait formulée : les bourgeoisies, partout dans le monde (en Europe alignée sur les Etats Unis comme dans les pays coloniaux et semi-coloniaux – termes de l’époque), ont « jeté aux ordures le drapeau national » (termes de Staline), les communistes sont les seuls donc à pouvoir rassembler un front uni des forces qui refusent la soumission à l’ordre américain impérialiste/capitaliste. La conclusion rejoignait celle de Mao, formulée en 1941, mais connue (de nous) plus tard seulement lorsque la « Nouvelle Démocratie » a été traduite dans des langues occidentales en 1952. La thèse soutenait que pour la majorité des peuples de la planète la longue route vers le socialisme ne peut être ouverte que par la conduite d’une « révolution démocratique nationale, populaire, anti féodale et anti-impérialiste (termes de l’époque) dirigée par les communistes ». Et, en pointillé, on lisait : d’autres avancées socialistes ne sont pas à l’ordre du jour ailleurs, c'est-à-dire dans les centres impérialistes. Elles ne pourront se dessiner ici comme possibles qu’après que les peuples des périphéries, aient infligé des défaites conséquentes à l’impérialisme. Le triomphe de la révolution chinoise confortait cette conclusion. Les partis communistes de l’Asie du Sud Est inauguraient en Thaïlande, en Malaisie et aux Philippines en particulier, des guerres de libération inspirées par le modèle vietnamien. Plus tard, en 1964, Che Guevara proposera, dans la même ligne de pensée « un, deux, trois Vietnam ». Les propositions d’avant-garde d’initiatives des « pays d’Asie et d’Afrique » indépendantes et anti-impérialistes formulées par les groupes de réflexion communistes concernées ont été précoces et précises. On les retrouvera dans le programme de Bandung et du non alignement dont j’ai fait la présentation ordonnée dans L’éveil du Sud. Ces propositions étaient centrées sur la reconquête nécessaire de la maîtrise des processus d’accumulation (le développement autocentré et déconnecté).
Mais voilà que ces propositions sont adoptées, fut-ce au prix de dilutions considérables dans certains pays, à partir de 1955-1960, par l’ensemble des classes dirigeantes au pouvoir dans les deux continents. Et voilà qu’en même temps les luttes révolutionnaires conduites par les partis communistes en Asie du Sud Est sont toutes défaites (sauf au Viet Nam bien sûr). Alors ? Conclusion qui semblait devoir s’imposer : la « bourgeoisie nationale » n’a pas encore épuisé sa capacité de combat anti-impérialiste. Cette conclusion a été elle-même tirée par l’Union Soviétique qui décidait de soutenir le front des non alignés, alors que la triade impérialiste leur déclarait la guerre ouverte. Les communistes des pays concernés se sont alors partagés entre deux tendances et affronté dans des conflits pénibles et souvent confus. Les uns tiraient la conclusion qu’il fallait « soutenir » les pouvoirs en place en conflit avec l’impérialisme, quand bien même ce soutien devait-il rester « critique ». Moscou apportait de l’eau à leur moulin en inventant la thèse de la « voie non capitaliste ». Les autres conservaient l’essentiel de la thèse maoïste selon laquelle seul le front des classes populaires indépendantes de la bourgeoisie pouvait mener à bien le combat contre l’impérialisme. Le conflit entre le PC chinois et l’Union Soviétique, visibles dès 1957, affiché à partir de 1960, confortait bien entendu cette seconde tendance au sein des communistes asiatiques et africains.
Mais voilà qu’à son tour le potentiel de Bandung s’épuise en une quinzaine d’années, rappelant s’il le fallait les limites des programmes anti-impérialistes des « bourgeoisies nationales ». Les conditions étaient alors créées pour permettre la contre offensive de l’impérialisme, la re- compradorisation des économies du Sud, voire, pour les plus fragiles, leur recolonisation. Mais, comme pour faire mentir ce retour imposé par les faits à la thèse de l’impotence définitive et absolue des bourgeoisies nationales – Bandung n’ayant été dans cette vision qu’une « parenthèse passagère » s’inscrivant dans la guerre froide – voilà que certains pays du Sud parviennent dans le cadre de cette nouvelle mondialisation dominée par l’impérialisme à s’imposer comme « émergents ». Mais « émergents » dans quel sens : celui de marchés émergents ouverts à l’expansion du capital des oligopoles de la triade impérialiste, ou celui de nations émergentes capables d’imposer une révision sérieuse des termes de la mondialisation en question, de réduire le pouvoir qu’y exercent les oligopoles et de recentrer l’accumulation sur leur propre développement national ? La question du contenu social des pouvoirs en place dans des pays émergents (et dans les autres pays de la périphérie), des perspectives que celui-ci ouvre ou ferme est donc à nouveau à l’ordre du jour du débat incontournable sur ce que sera – ou pourrait être – le monde « après la crise ». La crise du capitalisme impérialiste tardif des oligopoles généralisés, financiarisés et mondialisés est ouverte. Mais avant même qu’elle n’entre dans la phase nouvelle inaugurée par l’effondrement financier de 2008, les peuples avaient amorcé la sortie de leur léthargie consécutive à l’épuisement de la première vague de leurs luttes pour l’émancipation des travailleurs et des peuples.
L’Amérique latine, qui avait été absente dans l’ère de Bandung (en dépit des efforts de Cuba, avec la Tricontinentale) semble même cette fois avoir pris une longueur d’avance.
Dans des conditions certes nouvelles par beaucoup d’aspects importants, les mêmes questions que celles qui se posaient dans les années 1950 sont à nouveau à l’ordre du jour. Le Sud, comme on dit aujourd’hui (pays émergents et autres) sera-t-il capable de prendre des initiatives stratégiques indépendantes ? Les forces populaires seront-elles capables d’imposer les transformations dans les systèmes du pouvoir qui seules permettront des avancées conséquentes ? Des ponts pourront-ils être construits associant les luttes anti-impérialistes et populaires du Sud à des progrès de la conscience socialiste dans le Nord ? Je me garderai de proposer ici des réponses rapides à ces questions difficiles que seul le développement des luttes tranchera. Sans sous estimer l’importance des débats dans lesquels les intellectuels radicaux de notre époque ont le devoir de s’engager et des propositions qu’ils peuvent en dégager.
Les conclusions auxquelles les groupes de réflexion des années 1950 étaient parvenus à l’époque, formulaient le défi dans des termes qui sont fondamentalement restés les mêmes depuis : les peuples des périphéries doivent s’engager dans des constructions nationales (soutenues aux plans régionaux et à celui du Sud pris dans son ensemble) autocentrées et déconnectées; ils ne pourront avancer dans cette voie qu’en inscrivant leurs luttes dans une perspective socialiste; il leur faut pour cela se débarrasser des illusions de la fausse alternative, celui du « rattrapage » dans le système capitaliste mondialisé. Bandung a donné corps à l’option indépendante, dans les limites que l’histoire de son déploiement a révélées.
Fera-t-on mieux dans le moment actuel, lorsque s’ouvre un « second éveil du Sud » ? Et surtout sera-t-il possible cette fois ci de construire des convergences entre les luttes au Nord et au Sud ? Car celles-ci avaient cruellement fait défaut à l’époque de Bandung. Les peuples des centres impérialistes étaient alors finalement demeurés alignés derrière leurs classes dirigeantes impérialistes. Le projet social-démocrate de l’époque était lui-même difficile à imaginer sans la rente impérialiste dont bénéficiaient les sociétés opulentes du Nord. Bandung et le Non Alignement n’ont été vus, dans ces conditions, que comme un épisode de la guerre froide peut- être même « manipulés » par Moscou. La dimension réelle de cette histoire de la première vague d’émancipation des pays d’Asie et d’Afrique, parvenue à convaincre Moscou de lui apporter son soutien, échappait. Le défi – la construction d’un internationalisme, anti-impérialiste des travailleurs et des peuples – reste entier.
Vers le retour en Egypte
Comme je l’ai dit père, mère et grand mère étaient venus nous voir en France en 1952. Arrivés début juillet, mon père apprit le coup d’Etat du 23 juillet en lisant l’Ahram. Nous prîmes tous ensemble, Isabelle et ma sœur incluses, quelques brèves vacances à Bormes les Mimosas. A Bormes, l’hôtelier trouvait sans doute qu’Isabelle me ressemblait plus que ma sœur; et fut alors surpris de nous voir partager, Isabelle et moi, la même chambre. Ma grand mère, voyant son trouble, pince sans rire à sa manière, lui dit : vous ne savez donc pas les Pharaons épousaient leur sœur ? Aucune question supplémentaire ne nous fut adressée. Mes parents repartirent dès août.
En septembre 1952 nous nous embarquions, Isabelle et moi, pour des vacances à Port Saïd. Nous renouvelâmes le voyage de juillet à octobre 1953. Isabelle avait dû s’embarquer après moi et son bateau de pèlerins se rendant en terre sainte devait faire escale à Alexandrie où j’étais allé la chercher. Panne de navire en mer, changement de programme, le bateau toucha l’Egypte à Port Saïd. A l’époque on voyageait en bateau et je n’ai pris l’avion pour la première fois qu’en 1960 pour aller au Mali. Je voyageais toujours sur des paquebots qui passaient par Port Saïd, ceux de la Castle Line qui desservaient la côte orientale d’Afrique, Mombasa et Durban, ou ceux de la P and O allant en Inde et en Australie. Ou bien nous prenions des lignes grecques ou italiennes qui desservaient la Méditerranée et présentaient l’avantage de nombreuses escales, parfois suffisamment longues (2 jours) pour nous avoir permis, à Isabelle et moi, d’aller de Beyrouth à Baalbek avec déjeuner agréable à Zahle puis Tripoli, de visiter Athènes, Chypre (de Limassol à Nicosia à travers la montagne) et Naples. Beaux souvenirs de jeunesse. Ces lignes nous conduisaient à Marseille ou à Gênes.
Athènes du début des années 1950 était d’une tristesse absolue. La répression sauvage s’abattait sur les communistes et sur tous les résistants qui s’étaient joints à eux pendant la guerre puis la « guerre civile » des années 1945-1948 de reconquête du pays par les monarchistes, les fascistes, les Britanniques et les Américains. Les gens du peuple nous regardaient de travers, nous qui avions l’air de touristes descendus du bateau, et crachaient de côté en marmonant probablement des insultes. Les hommes du régime dictatorial par contre - beaucoup parmi les anciens collabos des nazis, peu nombreux en Grèce - gros et gras, fats et prétentieux, étalaient leur joie agressive dans des grosses cylindrées américaines et à la terrasse des cafés. Nous avions voyagé pas hasard avec Sistovaris, le fourreur du Caire (je ne me souviens plus comment nous l’avions connu) et sommes descendus au Pirée accueillis par sa famille. Il nous a expliqué, à voix basse, que les » touristes » étaient mal vus, et donc de « faire attention ». Ah la belle démocratie que l’Occident prônait pour résister à l’horreur du communisme ! Nous avons évidemment été à l’Acropole. Merveilleux édifice par son élégance et ses propositions bien sûr. Ce qui m’a frappé plus tard - en le revisitant après avoir bien connu toute la haute Egypte - c’est que vu d’en bas la façade rappelle étrangement, en petit, celle des monuments égyptiens. Une observation que peu d’historiens ont fait, tellement le préjugé eurocentrique veut que la Grèce soit l’ancêtre de l’Europe, séparée de l’Orient auquel elle appartenait en fait. Je me suis exprimé sur ce sujet de l’ancêtre mythique grec dans mon Itinéraire intellectuel. Je n’avais plus revu la Grèce jusqu’à ce qu’enfin, avec la victoire de la démocratie en 1981, Georges Papandréou - traducteur en grec de mon Accumulation alors qu’il était réfugié au Canada - devenu chef du Pasok et Premier Ministre, m’y invite.
Le bref voyage à travers le Liban m’avait immédiatement fait aimer ce pays. Pas seulement pour la place des Canons à Beyrouth (hélas tout ce Beyrouth historique, détruit par la guerre civile cédera la place à ce que la spéculation foncière voudra bien qu’on y construise, facile à imaginer!) ou pour ses paysages de montagne, la fraîcheur du torrent le long duquel à Zahlé on goûtait des mezze délicieux, et Baalbek. Pour son peuple joyeux, ouvert, fin et donnant immédiatement le sentiment que ces qualités étaient le produit de sa pratique de la démocratie, exceptionnelle dans la région. L’avantage certain qui a fait que ce petit pays occupe dans la production intellectuelle de l’immense monde arabe auquel il appartient une place relativement si grande. Je ne suis retourné au Liban que bien plus tard, en pleine guerre civile et après. J’y ai eu la possibilité de l’aimer encore davantage et d’en apprécier plus sérieusement les qualités véritables.
A Port Saïd la situation était tendue à l’extrême. Les militaires britanniques étaient encore présents et ne devaient évacuer la zone du Canal qu’en 1956, en vertu de l’accord final signé en 1954. Ils étaient, depuis la guerilla de 1951, sur le qui-vive permanent. Durant l’été 1953 Nasser était venu à Port Saïd quasi incognito. Ni grande réception populaire spontanée, ni mascarade officielle, l’une et l’autre auraient été difficiles dans les circonstances. Reçu donc par une poignée de fidèles il passa - torse nu (incroyable en Egypte, mais vrai), couronné de lauriers (!) debout sur un camion militaire entouré de quatre ou cinq individus hurlant (je ne sais plus quoi). Passant, par hasard pour nous, devant la maison, avenue de la Plage, nous le vîmes de notre véranda. Isabelle me demanda : qui est ce bel homme brun au grand nez, torse nu ? Mais, c’est Nasser (je n’en croyais pas mes yeux). Qui est-ce ? Le vrai chef des Officiers Libres. Naguib, le Président, n’est qu’un homme de paille. D’où vient-il ? Il a navigué entre communisme, Frères Musulmans et Parti Nationaliste (celui d’Ahmad Hussein).
Pendant les étés 1953 et 1954, à Port Saïd, je me rendais presque tous les soirs au Nadi Wafdi (Club Wafdiste), qui n’était pas encore fermé (il le fut quelques mois plus tard), le dernier lieu où l’on pouvait parler. En faisant attention; plein d’oreilles ouvertes dans ce lieu. Les hommes politiques et les militants les plus sympathiques (wafdistes, syndicalistes) s’y retrouvaient. Très à l’égyptienne ils prenaient garde tout d’abord d’afficher leur « soutien inconditionnel à la Révolution bénie (c’était son qualificatif officiel) de juillet ». Puis ils égrenaient des observations qui étaient de la nature de réserves annulant entièrement leur ralliement proclamé. La Révolution bénie nous débarrassera des Anglais (thèse officielle des négociations en cours); pourvu que ce ne soit pas par un nouveau traité invitant les Américains à s’y joindre, nous accablant ainsi par la présence des Britanniques et de leurs patrons ! Plus tard lorsque le traité fut signé, en 1954, il ressemblait fort à ce qu’on pouvait craindre et fut dénoncé par le PCE («évacuation falsifiée ») non sans raison. Si les choses ont tourné autrement c’est seulement à partir de 1955, lorsque Nasser, après avoir rencontré Chou En lai, Nehru et Soekarno, a commencé à mieux comprendre la nature des stratégies globales de l’impérialisme, ce qui l’a conduit à la nationalisation du Canal en 1956. J’entendais dire aussi: La Révolution bénie obtiendra le départ des Anglais du Soudan; pourvu qu’ils ne s’arrangent pas pour donner le pouvoir à leurs « laquais mahdistes ». Ce fut le cas, en 1956, mais bien entendu cela n’efface pas le fait que l’indépendance offrait au peuple soudanais la possibilité de changer les choses, ce qu’il fit et continue de tenter de faire. Une note de chauvinisme égyptien - affirmant l’unité de l’Egypte et du Soudan - à laquelle nous répondions nous, communistes, par « unité de lutte de peuples frères contre un ennemi commun ». Pas souvent compris sur ce plan. Au Club Wafdiste on défendait par principe la démocratie électorale pluripartiste et exprimait donc des craintes que le « provisoire » (la dictature des Officiers Libres) ne s’éternise. Les Frères Musulmans et les Nationalistes d’Ahmad Hussein et de Fathi Radwan venaient également au Club. Mais c’était, eux, pour afficher leur soutien inconditionnel, sans réserves. Avec des clins d’œil en direction des oreilles à l’écoute. Entre autre des rappels insistants des déclarations de « foi » des officiers et de leur sympathie envers les thèmes idéologiques des Frères. Les Nationalistes rappelaient que les futurs officiers libres avaient été avec ceux contre le coup d’Etat des Anglais rappelant le Wafd au pouvoir en 1942. Ils oubliaient de signaler qu’ils étaient retrouvés tous aux côtés du Roi ! et qu’ils étaient manipulés par les nazis !
Tout cela était fort instructif et inquiétant. Cette période est celle au cours de laquelle j’ai eu les plus longues discussions politiques avec mon père, dont j’ai rappelé les points saillants des opinions plus avant dans ces Mémoires. Pour lui les choses étaient claires : les officiers étaient des nationalistes primitifs, incultes et antidémocratiques. Wadie, qui connaissait bien ces officiers, avait ses entrées pour je ne sais quelle raison (il était intime avec l’un d’entre eux et savait ce qui se passait dans leurs réunions houleuses), et qui discutait beaucoup avec mon père et moi, confirmait ce jugement. Cependant mon père n’avait pas d’opinion sur la question de savoir si on « pourrait les éduquer » (qui et comment ?) ou si les Frères Musulmans et les partisans d’Ahmad Hussein l’emporteraient naturellement. Mais il était content qu’ils nous aient débarrassé de la monarchie et qu’ils aient osé faire une réforme agraire. A Port Saïd, comme ailleurs, les Officiers Libres avaient tenté de créer le noyau d’un futur parti politique qui serait le leur. Un « Comité de libération » fut donc installé. Mais aucun homme politique ou militant respectable n’accepta d’y figurer. Le Comité, constitué d’illustres inconnus ou, pire, de politiciens corrompus de la droite ex promonarchiste, de Frères Musulmans et de partisans d’Ahmad Hussein, faisait l’objet des sarcasmes amusés des fidèles du Nadi Wafdi. Cela ne préjugeait de rien de bon.
Pendant ces courtes vacances en Egypte je reprenais le contact avec mes camarades du PCE. Pendant l’un de ces séjours en Egypte j’allais rendre visite à Ismail et Bouli dans leur appartement du bout de Zamalek. Pendant l’autre j’allais les voir à Alexandrie, où Ismail était prof. C’est là que j’ai rencontré pour la première fois Inji et son jeune mari Hamdy. Inji, à mon avis a été un grand peintre. Nous ne nous sommes depuis jamais perdus de vue; je l’ai retrouvée dans les circonstances difficiles de l’année terrible - 1959 - cachée à Choubra. Amie très proche, avec Isabelle, Fawzy Mansour et sa femme, nous avons fait par la suite de grandes randonnées dans les campagnes et les oasis d’Egypte, qu’Inji aimait tant et peignait avec une grande force originale.
Entre temps, à Paris je faisais ce qu’on me demandait de faire : la liaison avec le PCF et le PC Italien, en principe « tuteur » des communistes égyptiens. Le conflit était violent entre les différentes organisations communistes égyptiennes, notamment le PCE (Raya el Chaab) et Hadeto. Les quelques lignes que j’ai écrites sur le sujet dans l’Itinéraire rendent compte du point de vue que j’ai développé par la suite concernant ces conflits. Je suis revenu récemment sur cette période et publié un ouvrage (Unité et diversité dans le mouvement au socialisme, le cas de l’Egypte) qui fait connaître les documents en question, dont j’avais soigneusement conservé les originaux, certains rédigés en arabe par moi-même. Derrière le heurt des individus et masquée par le jargon dogmatique de tous se cachait une divergence implicite profonde concernant les perspectives de ce que les soviétiques allaient appeler un peu plus tard la « voie non capitaliste ». Au cours des dernières années un comité des «anciens » de toutes les organisations qui se réclamaient du communisme a été constitué au Caire. Nous tentons d’abord, honnêtement, de collationner tout ce qui peut l’être de documentation : journaux et tracts clandestins, enregistrement des souvenirs qui viennent compléter un nombre grandissant de Mémoires d’un intérêt indiscutable. Nous avons pensé inutile de faire revivre les polémiques du passé; ce qui ne devrait pas empêcher, mais au contraire favoriser une analyse froide, bénéficiant du recul du temps, des théories et des stratégies explicites et implicites des uns et des autres.
Le second semestre de 1956 avait été tout entier occupé par la nationalisation de Suez (juillet 1956) puis de l’agression tripartite (France-Grande Bretagne-Israel) d’octobre 1956. Nous étions Isabelle et moi, partis en vacances en Egypte en juin 1956 et je devais en principe soutenir ma thèse à la rentrée. C’est donc à Port Saïd, en plein cœur de la zone du Canal, que nous apprîmes la nationalisation du Canal, en écoutant à la radio le discours de Nasser dont l’importance avait été annoncée. Eclats de joie personnelle se joignant à la liesse populaire, spontanée et immédiate. Mais il fallait rentrer vite, pour en finir avec la thèse. Nous avons donc pris, en septembre, ce qui s’est avéré être le dernier paquebot qui allait franchir le Canal avant l’agression militaire tripartite. Rentré à Paris, je me mobilisais entièrement avec bon nombre d’étudiants égyptiens à Paris, dont Reda Bastouly et sa femme Nadra, devenus des amis fidèles et intimes, pour « faire pression » sur l’ambassade hésitante (certains pensaient que le régime tomberait et souhaitaient être bien vus par la restauration monarchique qu’ils attendaient), et informer l’opinion française (journaux et organisations).
Inutile de dire également que j’étais véritablement inquiet sur le plan personnel. Mes parents étaient à Port Saïd, aux premières loges pour les bombardements de la marine puis le débarquement des paras. Batailles de rue autour de la maison. Certains de nos beaux meubles ont été transpercés par les balles (souvenir sur lequel mon regard tombe de temps en temps au Caire). Le danger n’était pas imaginaire. Tout cela a retardé d’un an ou presque la conclusion de ma thèse. Et lorsque je rentrais en Egypte en août 1957 je trouvais un pays totalement différent de celui que j’avais connu, non seulement dans mon enfance, mais encore à peine un an plus tôt. La défaite de la coalition des agresseurs avait permis à l’Egypte de faire un bond en avant, de nationaliser le capital étranger dominant jusqu’alors, tandis que les colonies étrangères avaient quitté le pays en masse. Le communisme égyptien faisait face également à une situation fondamentalement nouvelle par bien des aspects.
La thèse passée en juin 1957 nous décidâmes, Isabelle et moi, de nous marier, ne serait-ce que parce que c’était la condition pour qu’Isabelle obtienne un visa pour l’Egypte, les relations diplomatiques avec Paris étant par ailleurs rompues. Mariage plus que simple à la mairie du Ve, retardé par les tracasseries de la police française (oui, à l’époque une française était soumise à l’autorisation de la préfecture pour son mariage avec un étranger !). Lazare et Reda furent nos témoins. J’avais également acheté une vieille Ford noire, que j’allais emmener en Egypte. La Ford qui devait nous conduire de Pavillons sous bois à la mairie du Ve, refusa obstinément de démarrer. Ce fut donc un voisin de mes beaux parents qui nous a conduit dans sa camionnette. L’adjoint au maire chargé des mariages commençait à s’impatienter lorsque nous apparûmes ! Le mariage conclu, tous les deux, accompagnés de Reda et de Nadra fîmes une belle ballade à travers la France du Sud Ouest avant de parvenir à Marseille où j’embarquais, Isabelle me rejoignant quelques mois plus tard.
La page de notre vie d’étudiants était tournée.